Paris, Institut.--15 février 1861

I

M. Dandolo dans les déserts d’Archisate.--La solitude des Apennins et

l’archéologie

Je connais un savant italien qui a publié quelques grands ouvrages en

dix volumes:--l’_Histoire de la Pensée humaine_, _Rome et les

Papes_,--et qui se délasse en consultant les archives de Milan, de

Monza, de Pavie et du Tyrol, pour en extraire quelques curiosités

vieilles et nouvelles, utiles à l’histoire des hommes et de son pays. Il

se nomme Dandolo. Il s’entend aussi bien à ce métier que ses aïeux les

doges à gouverner leur république. C’est un écrivain et un penseur.

Toutes ses conclusions ne me persuadent pas, tant s’en faut. Mais il est

ingénieux et enthousiaste, plein d’idées, d’érudition et de sincérité.

Vers l’année 1850, ce savant s’était renfermé dans une solitude des

Apennins qui est sa propriété; _al déserto_, comme il le dit, _tra’i

monti d’Archisate_. La maison, jadis occupée par des moines Camaldules,

s’appelle la _Casa de’ morti_, parce qu’ils y sont enterrés.

Là le descendant des doges poursuit son travail d’alchimie érudite; ce

plaisir qui charmait Nodier, Walter Scott et les esprits de même espèce;

plaisir délicat et passion à la fois; Walter Scott n’en connaissait pas

de plus vif; c’est ainsi que dans les dossiers d’un ancien procès il a

recueilli le sujet et le premier germe de sa _Fiancée de Lammermoor_.

La méditation et la solitude portent des fruits merveilleux; et je

voudrais que mes contemporains, qui vivent si vite, qui tirent grand

parti de l’activité, de la spéculation et du mouvement des

affaires,--toutes choses très-bonnes,--n’en vinssent pas à condamner et

à maudire la méditation et la solitude. Non, elles ne sont point

l’apanage d’esprits étroits, d’humoristes ridicules, de pauvres diables,

de méprisables philosophes, et de rêveurs impuissants.

Si l’on s’obstinait à les bannir, l’étude pourrait s’en ressentir un

jour: les arts déclineraient; l’industrie, faute de se retremper aux

sources spirituelles, perdrait sa force de renouvellement et la

production matérielle en souffrirait.

A l’ombre des sapins et des châtaigniers de son domaine M. Dandolo

poursuivait ses études favorites; montant et descendant de petits

sentiers praticables seulement pour les charbonniers du canton et pour

les savants qui rêvent; lisant, feuilletant, annotant des parchemins

déterrés dans je ne sais quelle armoire de couvent; rentrant dans sa

cellule pour classer ses trouvailles; en ressortant pour continuer son

déchiffrement et ses annotations, «au bruit de ruisseaux innombrables,

dit-il; avec accompagnement de mille oiseaux perchés dans les branches

gigantesques et sous les énormes hêtres»;--_dove l’incessante romore

dell’ acque correnti si maritava al canto d’infiniti uccelletti_...

Heureux comme un roi;--mais cette expression est bien vieillie;--plus

heureux qu’un doge; il oubliait le monde qui continuait ses révolutions.

Il recueillait et annotait les documents authentiques que je vais

résumer, documents précieux pour l’histoire générale de l’Europe et

celle du développement de ses sociétés au Nord et au Midi.

Virginie de Leyva · 第 7 / 36 题