Départ pour des villages fournis de provisions.--Négociation avec
Médosade.--Discours de Xénophon à Seuthès.--Celui-ci se décide à payer
les Grecs.
De là, Seuthès va camper plus avant dans les terres, les Grecs
cantonnent dans les villages, d’où ils devaient, après avoir fait de
bonnes provisions, descendre vers la mer. Ces villages avaient été
donnés par Seuthès à Médosade. Celui-ci, voyant avec peine les Grecs
consommer tout ce qu’il y avait dans les villages, prend environ trente
chevaux, et l’homme le plus considérable parmi les Odryses, qui étaient
descendus de leurs montagnes et s’étaient joints à Seuthès. Il s’avance
et appelle Xénophon hors du cantonnement des Grecs. Xénophon, prenant
avec lui quelques lochages et d’autres personnes affidées, s’approche de
Médosade. Alors celui-ci: «Vous nous faites tort, Xénophon, dit-il, en
ravageant nos villages. Nous vous annonçons donc, moi, de la part de
Seuthès, et cet homme de la part de Médocus, roi du haut pays, que vous
ayez à évacuer notre contrée; sinon, nous ne nous laisserons pas faire;
et, si vous ravagez nos terres, nous vous repousserons comme des
ennemis.»
Xénophon après l’avoir entendu: «Tu viens de nous dire des choses
auxquelles il est fâcheux de répondre; je le ferai cependant pour que ce
jeune homme sache qui vous êtes et qui nous sommes. Avant de devenir vos
amis, nous traversions ce pays comme nous le voulions; nous pillions où
il nous plaisait, nous brûlions à notre gré. Et toi, quand tu es venu
vers nous en envoyé, tu as campé au milieu de nous, sans rien avoir à
craindre des ennemis. Vous ne pouviez entrer dans cette contrée, ou, si
vous y entriez, vous y campiez comme en pays d’ennemis plus forts, vos
chevaux toujours bridés. Maintenant que vous êtes nos amis, et que,
grâce à nous, vous possédez cette contrée, vous nous chassez d’un pays
dont vous n’êtes maîtres que par nous. Tu le sais bien toi-même, les
ennemis n’étaient pas capables de nous en faire sortir. Et ce n’est pas
en nous faisant des présents, en nous traitant bien, pour reconnaître
nos services, que tu prétends nous chasser; tu veux, autant qu’il est en
toi, nous empêcher même de cantonner. En parlant ainsi, tu ne rougis pas
devant les dieux, devant ce jeune homme qui te voit maintenant dans la
richesse, toi qui, avant d’être notre ami, ne vivais que de maraude,
comme tu nous l’as avoué. Mais pourquoi me dis-tu cela? Je ne commande
plus ici, mais vous vous êtes livrés aux Lacédémoniens pour conduire
votre armée et vous ne m’avez pas appelé au conseil, hommes étonnants
que vous êtes; comme je les ai fâchés en vous amenant l’armée, vous
craigniez que je ne leur fisse plaisir en la leur ramenant aujourd’hui.»
Lorsque l’Odryse eut entendu ces mots, il dit: «Pour moi, Médosade, je
voudrais être enfoui sous terre, de la honte que j’ai en entendant cela.
Si je l’avais su d’avance, je ne t’aurais pas accompagné: je m’en vais.
Le roi Médocus ne m’approuverait pas de chasser nos bienfaiteurs.» Cela
dit, il saute à cheval, et part au galop, suivi des autres cavaliers, à
l’exception de quatre ou cinq. Médosade, affligé de voir ses terres
dévastées, presse Xénophon d’appeler les deux Lacédémoniens. Xénophon,
prenant avec lui les hommes les plus capables, va trouver Charminus et
Polynice, leur dit que Médosade les envoie chercher, et leur propose,
comme on le faisait pour lui, de se retirer du pays. «Je pense, dit-il,
que vous obtiendrez pour l’armée la solde qui lui est due, si vous dites
que l’armée vous prie de la faire payer, de gré ou de force, par
Seuthès; que ce point obtenu, elle consent à vous suivre de bon cœur;
que sa demande vous paraît légitime, et que vous vous êtes engagés à ne
la faire partir que quand on aura rendu cette justice aux soldats.»
Après avoir entendu ces raisons, les Lacédémoniens promettent de les
faire valoir et d’y ajouter tout ce qu’ils trouveront de plus fort.
Après quoi ils partent, suivis de tous ceux que réclamait la
circonstance. Quand ils sont arrivés, Charminus prend la parole: «Si tu
as quelque chose à nous dire, Médosade, dis-le; sinon, c’est nous qui
avons à te parler.» Médosade répond d’un ton fort soumis: «Seuthès et
moi nous vous prions de ne faire aucun tort à ce pays devenu ami pour
nous; si vous faites quelque mal aux habitants, c’est à nous que vous le
ferez, car ils sont nôtres.--Eh bien, disent les Lacédémoniens, nous
nous en éloignerons, si la solde est payée à ceux qui vous ont aidés en
cette affaire; autrement, nous venons à leur secours, et nous punirons
les hommes qui leur ont fait du tort, contre la foi du serment. Si vous
êtes de ces hommes-là, nous commencerons par vous à faire justice.»
Xénophon ajoute: «Voulez-vous, Médosade, puisque vous dites que les
habitants du pays sont vos amis, leur faire décider la question de
savoir si c’est vous ou nous qui devons sortir du pays?» Médosade ne
veut pas; mais il propose avant tout aux deux Lacédémoniens ou d’aller
trouver Seuthès au sujet de la paye, convaincu que Seuthès les écoutera,
ou du moins d’envoyer avec lui Xénophon, dont il s’engageait à soutenir
la proposition. En attendant, il supplie de ne pas brûler les villages.
On envoie donc Xénophon, et avec lui ceux que l’on croit les plus
propres à l’affaire. Aussitôt arrivé, Xénophon dit à Seuthès:
«Je n’ai rien à te demander, Seuthès, en venant auprès de toi, mais j’ai
à te faire comprendre, si je le puis, que tu as eu tort de m’en vouloir,
quand je réclamais au nom des soldats ce que tu leur as promis
volontairement. Je croyais qu’il n’était pas moins de ton intérêt de le
donner que du leur de le recevoir. Et d’abord, je remarque qu’après les
dieux ce sont eux qui t’ont mis en évidence, en te faisant roi d’un
grand pays et d’un peuple nombreux; de telle sorte que rien ne peut
demeurer caché de ce que tu fais de honteux ou d’honnête. Étant ce que
tu es, je regarde pour toi comme un fait important de ne pas renvoyer
sans récompense des hommes qui t’ont rendu service, comme un fait
important d’obtenir les éloges de six mille hommes, et comme un fait
plus important encore de ne jamais laisser douter de ta parole. Je vois,
en effet, que la parole ambiguë des gens sans foi est vaine, sans force
et sans valeur, tandis que la parole de ceux qui font évidemment
profession de vérité ne les conduit pas moins sûrement que la violence
des autres au but où ils aspirent. S’ils veulent ramener quelqu’un à la
raison, j’observe que leurs menaces ne ramènent pas moins à la raison
que les châtiments précipités des autres, et, quand de pareils hommes
promettent une chose, ils tiennent aussi bien que d’autres qui donnent
sur l’heure.
«Rappelle-toi ce que tu nous as avancé, en nous prenant pour alliés; tu
sais que ce n’est rien. La confiance dans la vérité de tes paroles a
entraîné un grand nombre d’hommes à marcher sous tes ordres et à te
soumettre un empire qui vaut, non pas cinquante talents, somme que ces
soldats se croient due en ce moment, mais infiniment davantage. Eh bien,
cette confiance qui t’a valu un royaume, tu vas la vendre pour cette
somme. Allons, rappelle-toi quelle importance tu attachais à la conquête
de cette contrée qui t’est maintenant soumise. Je suis convaincu
qu’alors tu aimerais mieux la posséder qu’une somme beaucoup plus
considérable. Il me semble que ce serait pour toi un plus grand dommage
et une plus grande tâche de ne pas conserver cette conquête, que de ne
point l’avoir faite, comme il serait beaucoup plus fâcheux de devenir
pauvre après avoir été riche, que de n’avoir jamais eu de richesse,
comme il serait beaucoup plus affligeant de redevenir simple particulier
après avoir été roi, que de n’avoir jamais exercé la royauté.
«Tu sais que les peuples qui subissent aujourd’hui ta loi te sont
soumis, non point par affection pour ton autorité, mais par contrainte,
et ils essayeraient de reconquérir leur liberté, s’ils n’étaient dominés
par la peur. Mais ne crois-tu pas qu’ils te redouteraient encore plus et
qu’ils s’attacheraient plus à ta personne, s’ils voyaient les soldats en
humeur de rester maintenant auprès de toi, dès que tu leur en donnerais
l’ordre, ou tout prêts à revenir au besoin, puis les autres, sur le
bruit de tes nombreux bienfaits, prompts à accourir pour se mettre à ta
disposition, que s’ils présumaient et que les autres ne viendront pas à
toi, à cause de la défiance qu’inspire ta conduite actuelle, et que les
soldats sont déjà mieux disposés pour eux que pour toi? D’ailleurs, ce
n’est point parce qu’ils nous étaient inférieurs en nombre que ces
peuples t’ont cédé, mais faute de chefs. Aussi est-il à craindre
aujourd’hui qu’ils ne prennent pour chefs quelques-uns de ceux qui
croient avoir des griefs contre toi, ou bien les Lacédémoniens qui sont
plus puissants encore, surtout si les soldats promettent de servir avec
plus d’empressement ceux qui les auront fait payer, et si les
Lacédémoniens, vu le besoin qu’ils ont de l’armée, consentent à tout
cela. Que les Thraces aujourd’hui soumis à ta loi soient beaucoup plus
empressés à marcher contre toi qu’avec toi, cela ne fait pas de doute:
car, si tu es vainqueur, c’est l’esclavage qui les attend; vaincu, la
liberté.
«S’il faut aussi songer un peu à ce pays devenu tien, ne crois-tu pas
qu’il subira moins de dommages, si les soldats, après avoir reçu ce
qu’ils demandent, se retirent paisiblement, que s’ils y demeurent comme
en pays ennemi, et que tu essayes de lever contre eux une armée, qui
aura besoin de subsistances? Quant à l’argent, crois-tu qu’il t’en
coûtera plus en nous payant sur-le-champ ce qui nous est dû qu’en
continuant à nous le devoir, et en te voyant contraint d’en soudoyer
d’autres plus nombreux?
«Mais Héraclide, ainsi qu’il me l’a déclaré, trouve que c’est beaucoup
d’argent. Oui; mais il t’est bien plus facile aujourd’hui de lever cet
argent et de le payer, que jadis, avant notre venue auprès de toi, d’en
donner le dixième. Ce n’est pas la quotité d’une somme qui la rend
considérable ou légère, ce sont les moyens de celui qui paye et de celui
qui reçoit. Or, tes revenus annuels excèdent maintenant tout le fonds
que tu possédais autrefois.
«Pour moi, Seuthès, je t’ai parlé avec les égards dus à un ami, afin que
tu te montres digne des biens que les dieux viennent de te donner, et
que je ne me perde point dans l’opinion du soldat. Car, sache-le bien,
si je voulais en ce moment faire du mal à un ennemi, je ne le pourrais
avec l’armée telle qu’elle est disposée, et, si je voulais te venir
encore en aide, j’en serais également incapable. Cependant, je te prends
à témoin, Seuthès, avec les dieux qui savent tout, que je n’ai rien reçu
de toi pour les services que t’ont rendus les soldats, et que
non-seulement je ne t’ai rien demandé de ce qui leur était dû
personnellement, mais je ne t’ai pas même réclamé ce que tu m’avais
promis. Je te jure encore que je n’aurais point accepté ce que tu
m’aurais donné, si les soldats n’avaient reçu en même temps ce qui leur
était dû. J’aurais regardé comme une honte de faire mes affaires et de
négliger les leurs, mes besoins devant passer après l’estime où je suis
auprès d’eux. Laissons Héraclide penser que le reste n’est que niaiserie
et qu’il faut, par tout moyen, se procurer de l’argent. Quant à moi,
Seuthès, je crois que pour un homme, et surtout pour un prince, il n’y a
pas de richesses plus précieuses ni plus brillantes que la justice et la
générosité: quiconque les possède est riche, a de nombreux amis; il est
riche d’hommes qui aspirent à son amitié. Prospère-t-il, il a des gens
qui se réjouissent avec lui; tombe-t-il dans l’infortune, il ne manque
pas de secours. Si mes actes n’ont pu te convaincre que j’étais
sincèrement ton ami, si mes paroles n’ont pu te le faire connaître,
songe à ce qu’ont dit les soldats. Tu étais là, tu as entendu ce que
disaient ceux qui voulaient me blâmer. Ils m’accusaient auprès des
Lacédémoniens de t’être plus attaché qu’aux Lacédémoniens; ils me
reprochaient de préférer tes intérêts aux leurs, ils disaient que
j’avais reçu de toi des présents. M’aurait-on accusé, le crois-tu,
d’avoir reçu de toi ces présents, si l’on m’avait vu mal disposé à ton
égard, et si l’on n’avait supposé que j’avais pour toi trop de zèle? Je
pense, en effet, que tous les hommes doivent montrer de la bienveillance
à celui dont ils reçoivent des présents. Toi, au contraire, avant que je
t’eusse rendu aucun service, tu me faisais un accueil gracieux; tes
regards, ta voix, tes dons étaient ceux d’un hôte; tu ne te lassais pas
de me faire des promesses; maintenant que tu as accompli ce que tu
voulais, et que, grâce à moi, tu es arrivé à une haute puissance, tu as
le cœur de me voir déshonoré auprès des soldats? Et cependant je ne
doute pas que tu ne les payes; le temps, j’en suis sûr, sera ton maître;
tu ne pourras souffrir de voir ceux qui t’ont rendu service devenir tes
accusateurs. Je te demande donc qu’en les payant, tu t’efforces de me
faire voir aux soldats tel que j’étais, quand tu m’as pris à ton
service.»
En entendant ces paroles, Seuthès maudit celui qui était cause que la
solde n’eût pas été payée depuis longtemps, et tout le monde pensa bien
qu’il désignait Héraclide. «Pour moi, dit-il, je n’ai jamais eu la
pensée de retenir ce qui est dû; je payerai.» Alors Xénophon répond:
«Puisque tu consens à payer, je te conjure de le faire par mes mains et
de ne pas négliger de me remettre aujourd’hui avec l’armée au point où
j’en étais, quand je suis venu vers toi.» Seuthès dit: «Ce n’est pas à
cause de moi que tu perdras l’estime des soldats; et, si tu restes
auprès de moi avec mille hoplites seulement, je te donnerai toutes les
places et tous les dons que je t’ai promis.» Xénophon répond: «Cela ne
peut plus se faire: renvoie-nous sur-le-champ.--Cependant, dit Seuthès,
je sais qu’il est plus sûr pour toi de rester auprès de moi que de
partir.--Je te suis reconnaissant, répond Xénophon, de ta prévoyance,
mais il m’est impossible de rester: partout où j’aurai de la
considération, sois certain qu’elle tournera à ton avantage.» Seuthès
répond: «Je n’ai point d’argent, ou plutôt j’en ai peu, je te le donne;
c’est un talent: j’ai en outre six cents bœufs, environ quatre mille
moutons et cent vingt esclaves: prends-les, ainsi que les otages de ceux
qui vous ont attaqués, et pars.» Xénophon se met à rire: «Et si tout
cela ne suffit pas pour la paye, à qui, je te le demande, appartiendra
le talent? Puisqu’il y a du danger pour moi à m’en aller, ne faut-il pas
que je me garantisse des pierres? Tu as entendu les menaces.» Il demeure
donc là le reste du jour.
Le lendemain, Seuthès livre aux députés ce qu’il avait promis, et envoie
des gens le porter. Les soldats disaient déjà que Xénophon n’avait été
trouver Seuthès que pour rester auprès de lui et recevoir ce qu’il lui
avait promis. Quand ils le voient arriver, ils courent à lui tout
joyeux. De son côté, Xénophon, apercevant Charminus et Polynice: «Voilà,
leur dit-il, ce que vous avez sauvé pour l’armée; je vous le remets,
vendez-le et donnez-en le prix aux soldats.» Ceux-ci reçoivent les
effets, y commettent des laphyropoles[50] et soulèvent de nombreuses
récriminations. Xénophon se tient à l’écart, mais il fait ostensiblement
ses préparatifs pour retourner dans son pays, le décret n’ayant pas
encore paru, qui le bannissait d’Athènes. Ceux des soldats qui étaient
le plus liés avec lui viennent le conjurer de ne pas partir avant
d’avoir emmené l’armée et de l’avoir remise à Thimbron.
[50] Des gens chargés de vendre le butin.