CHAPITRE VI

Sur le conseil d’Hécatonyme, on se décide à prendre la route de mer.

Telle fut la fin de cette journée. Le lendemain, les stratéges

convoquent les soldats, et jugent convenable de délibérer sur la route à

suivre, en prenant conseil des Sinopéens. S’il fallait aller par terre,

il paraissait utile d’avoir des Sinopéens pour guides, attendu qu’ils

connaissent la Paphlagonie; si l’on voulait aller par mer, il fallait

encore recourir aux Sinopéens: seuls, en effet, ils paraissaient en état

de fournir la quantité de bâtiments nécessaires à l’armée. On appelle

donc les députés aux délibérations, et on leur expose qu’en qualité de

Grecs, le premier service à rendre à des Grecs, c’est de leur témoigner

de la bienveillance et de leur donner le meilleur conseil.

Hécatonyme se lève, et commence par une apologie de ce qu’il avait dit

au sujet de l’alliance avec les Paphlagoniens: il n’avait pas voulu dire

qu’on ferait avec eux la guerre aux Grecs, mais que, pouvant avoir les

Barbares pour amis, on préférerait les Grecs. Pressé de dire son avis,

il invoque les dieux et dit: «Si je vous conseille le meilleur parti,

puisse-t-il m’arriver toutes sortes de biens! Autrement, qu’il m’arrive

le contraire! Cette délibération qu’on dit être sacrée, je la regarde

comme telle. En ce moment, si l’on voit que j’ai donné un bon conseil,

vous serez beaucoup à me louer; s’il est mauvais, vous serez beaucoup à

me maudire.

«Je sais que ce sera pour nous une bien plus grosse affaire, si vous

vous faites transporter par mer, car il faudra que nous vous procurions

des vivres; tandis que, si vous vous en allez par terre, c’est vous qui

vous ferez un passage en combattant. Je dirai pourtant ce que je sais,

vu que je connais par expérience le pays et les forces des

Paphlagoniens. Leur pays est de deux natures, de fort belles plaines et

de très-hautes montagnes. Et d’abord, je sais par où il faut y entrer

directement. Il n’y a pas d’autre chemin qu’une gorge dominée des deux

côtés par des montagnes élevées.

«Qu’une poignée d’hommes occupe, s’ils le peuvent, ces hauteurs. Une

fois qu’ils en sont maîtres, il n’y a pas d’hommes qui puissent y

passer. Je vous le ferai voir, si vous voulez y envoyer quelqu’un avec

moi. Je sais ensuite que dans la plaine il y a une cavalerie considérée

par les Barbares comme supérieure à toute la cavalerie du roi. Ces

gens-là ne se sont point rendus à l’appel du roi: leur chef est bien

trop fier.

«Supposons que vous puissiez passer ces montagnes à la dérobée ou en

prévenant l’ennemi, et qu’arrivés dans la plaine, vous battiez cette

cavalerie, soutenue d’une infanterie qui monte à plus de douze myriades,

vous arrivez à des fleuves, et d’abord au Thermodon, large de trois

plèthres: il ne sera pas facile, je crois, de le passer, ayant des

ennemis nombreux en tête et sur vos derrières. Le second fleuve est

l’Iris, qui a aussi trois plèthres de largeur; et le troisième l’Halys,

qui n’a pas moins de deux stades de large. Vous ne pourriez le traverser

sans bateaux; mais des bateaux, qui vous en fournira? Vient ensuite le

Parthénius: il n’est pas plus guéable; et cependant il faudra le passer,

à supposer que vous ayez franchi l’Halys. Je pense donc que la route de

terre vous sera non-seulement difficile, mais complétement impossible.

Si, au contraire, vous vous embarquez, vous longez la côte d’ici à

Sinope, et de Sinope à Héraclée, puis, d’Héraclée, vous n’avez aucun

embarras, soit par terre, soit par mer, vu qu’à Héraclée se trouvent

beaucoup de bâtiments.»

Quand il a fini de parler, les uns le soupçonnent d’avoir parlé par

amitié pour Corylas, dont il est le proxène; les autres, que l’espoir

d’une récompense lui a dicté cet avis; d’autres enfin le soupçonnent

d’avoir parlé dans la crainte qu’en allant par terre on ne mette à mal

le territoire des Sinopéens. Les Grecs cependant décident qu’on achèvera

la route par mer. Alors Xénophon, prenant la parole: «Sinopéens, dit-il,

nos hommes choisissent la route que vous leur conseillez; mais voici

comment. S’il doit se trouver assez de bâtiments pour qu’il ne reste pas

ici même un seul homme, nous sommes prêts à nous embarquer; mais s’il

faut que les uns restent ici et que les autres s’embarquent, pas un de

nous ne montera à bord. Nous savons que, partout où nous serons en

force, nous pourrons nous sauver et avoir des vivres. Mais si nous

sommes pris à être plus faibles que nos ennemis, il est clair que nous

serons traités comme des esclaves.» Cette réponse entendue, les

Sinopéens prient d’envoyer des députés à Sinope. On envoie Callimaque

d’Arcadie, Ariston d’Athènes, et Samolas d’Achaïe: ils partent

sur-le-champ.

Dans le même temps Xénophon, voyant cette foule d’hoplites grecs, cette

foule de peltastes, d’archers, de frondeurs, de cavaliers, qui, grâce à

une longue expérience, étaient devenus d’excellents soldats, les voyant,

dis-je, sur les bords du Pont-Euxin, où l’on n’aurait pu qu’avec de

grands frais rassembler de telles forces, songea qu’il serait beau d’y

accroître le territoire et la puissance des Grecs en y fondant une

ville. Il lui semblait qu’elle deviendrait considérable, quand il

songeait au nombre des troupes et à celui des peuples qui avoisinent le

Pont. Il offre un sacrifice avant de s’ouvrir à qui que ce soit des

soldats, et appelle Silanus d’Ambracie, qui avait été devin de Cyrus.

Silanus craignant que, si ce projet était réalisé, l’armée ne s’établît

dans ce pays, répand parmi les soldats le bruit que Xénophon veut y

fixer les troupes et bâtir une ville, pour se faire à lui-même un nom et

une puissance. Or Silanus, pour sa part, aspirait à retourner le plus

tôt possible en Grèce. Les trois mille dariques qu’il avait reçues de

Cyrus, pour avoir prédit juste d’après un sacrifice à dix jours de

distance, il les avait bien gardées. Les soldats, en apprenant ce

dessein, furent d’avis, les uns qu’il valait mieux rester, mais la

plupart, non. Timasion de Dardanie et Thorax de Béotie disent à des

marchands d’Héraclée et de Sinope qui se trouvaient là, que, si l’on ne

paye pas la solde aux Grecs peur qu’ils puissent se fournir de vivres

durant la traversée, il y a grande apparence qu’on fixera cette troupe

sur les bords du Pont. «C’est l’avis de Xénophon, et il nous engage,

aussitôt que les bâtiments seront arrivés, de dire à l’armée: «Soldats,

nous vous voyons en ce moment fort embarrassé pour avoir des vivres

durant le trajet et pour gagner quelque chose à rapporter aux vôtres

dans votre patrie. Si vous voulez choisir, à votre gré, un des pays

colonisés autour de l’Euxin, vous vous en emparerez; alors celui qui

voudra retournera dans sa patrie, celui qui ne voudra pas, pourra

rester: vous avez des vaisseaux, ainsi vous pouvez tomber à l’improviste

où bon vous semblera.»

Les marchands font part à leurs villes de cette nouvelle. Timasion de

Dardanie y envoie Eurymaque de Dardanie et Thorax de Béotie, pour la

confirmer. Les Sinopéens et les Héracléotes, en l’apprenant, dépêchent

vers Timasion pour le prier de se mettre à la tête de l’affaire, et de

prendre l’argent nécessaire à l’embarquement de l’armée. Celui-ci,

satisfait de cette offre, rassemble les soldats et leur dit: «Camarades,

il ne faut pas songer à rester ici, ni mettre rien au-dessus de la

Grèce. J’entends dire qu’il y en a parmi nous qui font des sacrifices

dans cette vue, sans nous en rien dire. Je vous promets, si vous vous

embarquez, à la néoménie, de payer à chacun de vous un talent cyzicène

par mois: je vous mènerai dans la Troade, d’où je suis banni; ma ville

deviendra vôtre, car je sais qu’on m’y recevra de bon cœur. Je vous

conduirai ensuite dans un pays où vous ferez un riche butin. Je connais

à fond l’Eolide, la Phrygie, la Troade, tout le gouvernement de

Pharnabaze: celles-là, parce que j’en suis originaire; cet autre, parce

que j’y ai fait la guerre avec Cléarque et Dercyllidas.»

Aussitôt se lève Thorax de Béotie, qui sans cesse disputait le

commandement à Xénophon. Il dit qu’à la sortie du Pont-Euxin, on

trouvera la Chersonèse, contrée belle et fertile: là, qui voudra pourra

se fixer; et qui ne voudra pas, retournera dans sa patrie. Il est

ridicule, quand la Grèce offre tant de pays riches et féconds, de

chercher chez les Barbares. «Jusqu’à ce que vous y soyez arrivés, moi

aussi, comme Timasion, je vous promets la solde.» Il disait cela, parce

qu’il savait ce que les Héracléotes et les Sinopéens avaient promis à

Timasion, si l’on s’embarquait.

Cependant Xénophon gardait le silence. Philésius et Lycon, tous deux

Achéens, se lèvent et disent qu’il est étrange qu’en particulier

Xénophon sollicite les Grecs à rester et sacrifie dans cette vue, sans

en faire part à l’armée, tandis qu’en commun il ne dit rien sur ce

sujet. Ainsi contraint, Xénophon se lève et dit: «Soldats, je sacrifie,

vous le voyez, autant que je puis pour vous et pour moi, afin que mes

paroles, mes pensées et mes actions aillent à ce qu’il y a de plus beau

et de meilleur et pour vous et pour moi. Je sacrifiais donc, il n’y a

qu’un instant, pour savoir s’il valait mieux vous parler le premier de

mon projet et travailler à l’accomplir, ou ne toucher en rien à cette

affaire. Le devin Silanus m’a répondu, point essentiel, que les victimes

étaient favorables. Il savait qu’il ne parlait pas à un homme sans

expérience, car j’assiste toujours aux sacrifices. Mais il a ajouté

qu’il voyait dans les entrailles dol et fourberie contre moi: et certes,

il voyait juste, puisqu’il tramait de me calomnier auprès de vous. C’est

lui, en effet, qui a semé le bruit que je voulais exécuter mes projets,

sans vous les faire agréer. Pour ma part, si je vous voyais dans

l’embarras, je songerais aux moyens de nous emparer d’une ville: qui

voudrait, s’embarquerait sur l’heure; qui ne voudrait pas, resterait

pour gagner de quoi faire du bien à sa famille. Mais, puisque je vois

les Héracléotes et les Sinopéens vous envoyer des bâtiments, puisqu’il y

a des hommes qui vous promettent une solde à partir de la néoménie, je

crois avantageux de nous sauver où nous voulons et de recevoir en plus

un salaire pour nous être sauvés. Je renonce donc à ce dessein, et tous

ceux qui sont venus me trouver pour me dire d’agir ainsi, doivent y

renoncer également. Voici, en effet, ma pensée: réunis en corps, comme

maintenant, vous êtes respectés et vous ne manquez point du nécessaire;

car c’est une suite de la victoire de se rendre maître du bien des

vaincus. Mais si vous vous séparez, si vous amoindrissez vos forces,

vous ne pourrez plus prendre votre subsistance, et vous n’aurez pas à

vous réjouir de votre retraite. Je crois donc comme vous qu’il faut

retourner en Grèce; et si quelqu’un reste, ou si on le prend à quitter

l’armée, avant qu’elle soit toute en lieu sûr, qu’il soit décrété de

trahison. Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main!» Tous la lèvent.

Silanus se met à crier et s’efforce de dire qu’il est juste qu’on s’en

aille, si l’on veut. Les soldats ne veulent pas entendre ce langage,

mais ils le menacent, s’ils le prennent à déserter, de lui en faire

porter la peine. Alors les Héracléotes, sachant qu’on avait décidé de

s’embarquer et que Xénophon lui-même l’avait fait décréter, envoient des

vaisseaux, mais non l’argent qu’ils avaient promis pour la solde à

Timasion et à Thorax, promesse mensongère. Aussi ceux qui avaient promis

cette solde à l’armée sont frappés de terreur, et en redoutent la

colère. Ils prennent avec eux les stratéges, qui tous, à l’exception de

Néon d’Asinée, commandant à la place de Chirisophe absent, avaient

connaissance de leurs premières démarches, et viennent trouver Xénophon.

Ils disent qu’ils se repentent; que, lorsqu’on a des vaisseaux, le

meilleur est de voguer vers le Phase et de s’emparer du pays des

Phasiens: le fils d’Æétès était roi de ce pays. Xénophon répond qu’il ne

communiquera rien de ce genre à l’armée. «Assemblez-la vous-mêmes,

dit-il, et, si vous le voulez, faites-lui cette proposition.» Timasion

de Dardanie est d’avis de ne point la convoquer, mais que chacun essaye

de gagner les premiers lochages placés sous ses ordres. On se sépare et

l’on agit ainsi.

Expédition des dix mille · 第 48 / 83 题