Sur le conseil d’Hécatonyme, on se décide à prendre la route de mer.
Telle fut la fin de cette journée. Le lendemain, les stratéges
convoquent les soldats, et jugent convenable de délibérer sur la route à
suivre, en prenant conseil des Sinopéens. S’il fallait aller par terre,
il paraissait utile d’avoir des Sinopéens pour guides, attendu qu’ils
connaissent la Paphlagonie; si l’on voulait aller par mer, il fallait
encore recourir aux Sinopéens: seuls, en effet, ils paraissaient en état
de fournir la quantité de bâtiments nécessaires à l’armée. On appelle
donc les députés aux délibérations, et on leur expose qu’en qualité de
Grecs, le premier service à rendre à des Grecs, c’est de leur témoigner
de la bienveillance et de leur donner le meilleur conseil.
Hécatonyme se lève, et commence par une apologie de ce qu’il avait dit
au sujet de l’alliance avec les Paphlagoniens: il n’avait pas voulu dire
qu’on ferait avec eux la guerre aux Grecs, mais que, pouvant avoir les
Barbares pour amis, on préférerait les Grecs. Pressé de dire son avis,
il invoque les dieux et dit: «Si je vous conseille le meilleur parti,
puisse-t-il m’arriver toutes sortes de biens! Autrement, qu’il m’arrive
le contraire! Cette délibération qu’on dit être sacrée, je la regarde
comme telle. En ce moment, si l’on voit que j’ai donné un bon conseil,
vous serez beaucoup à me louer; s’il est mauvais, vous serez beaucoup à
me maudire.
«Je sais que ce sera pour nous une bien plus grosse affaire, si vous
vous faites transporter par mer, car il faudra que nous vous procurions
des vivres; tandis que, si vous vous en allez par terre, c’est vous qui
vous ferez un passage en combattant. Je dirai pourtant ce que je sais,
vu que je connais par expérience le pays et les forces des
Paphlagoniens. Leur pays est de deux natures, de fort belles plaines et
de très-hautes montagnes. Et d’abord, je sais par où il faut y entrer
directement. Il n’y a pas d’autre chemin qu’une gorge dominée des deux
côtés par des montagnes élevées.
«Qu’une poignée d’hommes occupe, s’ils le peuvent, ces hauteurs. Une
fois qu’ils en sont maîtres, il n’y a pas d’hommes qui puissent y
passer. Je vous le ferai voir, si vous voulez y envoyer quelqu’un avec
moi. Je sais ensuite que dans la plaine il y a une cavalerie considérée
par les Barbares comme supérieure à toute la cavalerie du roi. Ces
gens-là ne se sont point rendus à l’appel du roi: leur chef est bien
trop fier.
«Supposons que vous puissiez passer ces montagnes à la dérobée ou en
prévenant l’ennemi, et qu’arrivés dans la plaine, vous battiez cette
cavalerie, soutenue d’une infanterie qui monte à plus de douze myriades,
vous arrivez à des fleuves, et d’abord au Thermodon, large de trois
plèthres: il ne sera pas facile, je crois, de le passer, ayant des
ennemis nombreux en tête et sur vos derrières. Le second fleuve est
l’Iris, qui a aussi trois plèthres de largeur; et le troisième l’Halys,
qui n’a pas moins de deux stades de large. Vous ne pourriez le traverser
sans bateaux; mais des bateaux, qui vous en fournira? Vient ensuite le
Parthénius: il n’est pas plus guéable; et cependant il faudra le passer,
à supposer que vous ayez franchi l’Halys. Je pense donc que la route de
terre vous sera non-seulement difficile, mais complétement impossible.
Si, au contraire, vous vous embarquez, vous longez la côte d’ici à
Sinope, et de Sinope à Héraclée, puis, d’Héraclée, vous n’avez aucun
embarras, soit par terre, soit par mer, vu qu’à Héraclée se trouvent
beaucoup de bâtiments.»
Quand il a fini de parler, les uns le soupçonnent d’avoir parlé par
amitié pour Corylas, dont il est le proxène; les autres, que l’espoir
d’une récompense lui a dicté cet avis; d’autres enfin le soupçonnent
d’avoir parlé dans la crainte qu’en allant par terre on ne mette à mal
le territoire des Sinopéens. Les Grecs cependant décident qu’on achèvera
la route par mer. Alors Xénophon, prenant la parole: «Sinopéens, dit-il,
nos hommes choisissent la route que vous leur conseillez; mais voici
comment. S’il doit se trouver assez de bâtiments pour qu’il ne reste pas
ici même un seul homme, nous sommes prêts à nous embarquer; mais s’il
faut que les uns restent ici et que les autres s’embarquent, pas un de
nous ne montera à bord. Nous savons que, partout où nous serons en
force, nous pourrons nous sauver et avoir des vivres. Mais si nous
sommes pris à être plus faibles que nos ennemis, il est clair que nous
serons traités comme des esclaves.» Cette réponse entendue, les
Sinopéens prient d’envoyer des députés à Sinope. On envoie Callimaque
d’Arcadie, Ariston d’Athènes, et Samolas d’Achaïe: ils partent
sur-le-champ.
Dans le même temps Xénophon, voyant cette foule d’hoplites grecs, cette
foule de peltastes, d’archers, de frondeurs, de cavaliers, qui, grâce à
une longue expérience, étaient devenus d’excellents soldats, les voyant,
dis-je, sur les bords du Pont-Euxin, où l’on n’aurait pu qu’avec de
grands frais rassembler de telles forces, songea qu’il serait beau d’y
accroître le territoire et la puissance des Grecs en y fondant une
ville. Il lui semblait qu’elle deviendrait considérable, quand il
songeait au nombre des troupes et à celui des peuples qui avoisinent le
Pont. Il offre un sacrifice avant de s’ouvrir à qui que ce soit des
soldats, et appelle Silanus d’Ambracie, qui avait été devin de Cyrus.
Silanus craignant que, si ce projet était réalisé, l’armée ne s’établît
dans ce pays, répand parmi les soldats le bruit que Xénophon veut y
fixer les troupes et bâtir une ville, pour se faire à lui-même un nom et
une puissance. Or Silanus, pour sa part, aspirait à retourner le plus
tôt possible en Grèce. Les trois mille dariques qu’il avait reçues de
Cyrus, pour avoir prédit juste d’après un sacrifice à dix jours de
distance, il les avait bien gardées. Les soldats, en apprenant ce
dessein, furent d’avis, les uns qu’il valait mieux rester, mais la
plupart, non. Timasion de Dardanie et Thorax de Béotie disent à des
marchands d’Héraclée et de Sinope qui se trouvaient là, que, si l’on ne
paye pas la solde aux Grecs peur qu’ils puissent se fournir de vivres
durant la traversée, il y a grande apparence qu’on fixera cette troupe
sur les bords du Pont. «C’est l’avis de Xénophon, et il nous engage,
aussitôt que les bâtiments seront arrivés, de dire à l’armée: «Soldats,
nous vous voyons en ce moment fort embarrassé pour avoir des vivres
durant le trajet et pour gagner quelque chose à rapporter aux vôtres
dans votre patrie. Si vous voulez choisir, à votre gré, un des pays
colonisés autour de l’Euxin, vous vous en emparerez; alors celui qui
voudra retournera dans sa patrie, celui qui ne voudra pas, pourra
rester: vous avez des vaisseaux, ainsi vous pouvez tomber à l’improviste
où bon vous semblera.»
Les marchands font part à leurs villes de cette nouvelle. Timasion de
Dardanie y envoie Eurymaque de Dardanie et Thorax de Béotie, pour la
confirmer. Les Sinopéens et les Héracléotes, en l’apprenant, dépêchent
vers Timasion pour le prier de se mettre à la tête de l’affaire, et de
prendre l’argent nécessaire à l’embarquement de l’armée. Celui-ci,
satisfait de cette offre, rassemble les soldats et leur dit: «Camarades,
il ne faut pas songer à rester ici, ni mettre rien au-dessus de la
Grèce. J’entends dire qu’il y en a parmi nous qui font des sacrifices
dans cette vue, sans nous en rien dire. Je vous promets, si vous vous
embarquez, à la néoménie, de payer à chacun de vous un talent cyzicène
par mois: je vous mènerai dans la Troade, d’où je suis banni; ma ville
deviendra vôtre, car je sais qu’on m’y recevra de bon cœur. Je vous
conduirai ensuite dans un pays où vous ferez un riche butin. Je connais
à fond l’Eolide, la Phrygie, la Troade, tout le gouvernement de
Pharnabaze: celles-là, parce que j’en suis originaire; cet autre, parce
que j’y ai fait la guerre avec Cléarque et Dercyllidas.»
Aussitôt se lève Thorax de Béotie, qui sans cesse disputait le
commandement à Xénophon. Il dit qu’à la sortie du Pont-Euxin, on
trouvera la Chersonèse, contrée belle et fertile: là, qui voudra pourra
se fixer; et qui ne voudra pas, retournera dans sa patrie. Il est
ridicule, quand la Grèce offre tant de pays riches et féconds, de
chercher chez les Barbares. «Jusqu’à ce que vous y soyez arrivés, moi
aussi, comme Timasion, je vous promets la solde.» Il disait cela, parce
qu’il savait ce que les Héracléotes et les Sinopéens avaient promis à
Timasion, si l’on s’embarquait.
Cependant Xénophon gardait le silence. Philésius et Lycon, tous deux
Achéens, se lèvent et disent qu’il est étrange qu’en particulier
Xénophon sollicite les Grecs à rester et sacrifie dans cette vue, sans
en faire part à l’armée, tandis qu’en commun il ne dit rien sur ce
sujet. Ainsi contraint, Xénophon se lève et dit: «Soldats, je sacrifie,
vous le voyez, autant que je puis pour vous et pour moi, afin que mes
paroles, mes pensées et mes actions aillent à ce qu’il y a de plus beau
et de meilleur et pour vous et pour moi. Je sacrifiais donc, il n’y a
qu’un instant, pour savoir s’il valait mieux vous parler le premier de
mon projet et travailler à l’accomplir, ou ne toucher en rien à cette
affaire. Le devin Silanus m’a répondu, point essentiel, que les victimes
étaient favorables. Il savait qu’il ne parlait pas à un homme sans
expérience, car j’assiste toujours aux sacrifices. Mais il a ajouté
qu’il voyait dans les entrailles dol et fourberie contre moi: et certes,
il voyait juste, puisqu’il tramait de me calomnier auprès de vous. C’est
lui, en effet, qui a semé le bruit que je voulais exécuter mes projets,
sans vous les faire agréer. Pour ma part, si je vous voyais dans
l’embarras, je songerais aux moyens de nous emparer d’une ville: qui
voudrait, s’embarquerait sur l’heure; qui ne voudrait pas, resterait
pour gagner de quoi faire du bien à sa famille. Mais, puisque je vois
les Héracléotes et les Sinopéens vous envoyer des bâtiments, puisqu’il y
a des hommes qui vous promettent une solde à partir de la néoménie, je
crois avantageux de nous sauver où nous voulons et de recevoir en plus
un salaire pour nous être sauvés. Je renonce donc à ce dessein, et tous
ceux qui sont venus me trouver pour me dire d’agir ainsi, doivent y
renoncer également. Voici, en effet, ma pensée: réunis en corps, comme
maintenant, vous êtes respectés et vous ne manquez point du nécessaire;
car c’est une suite de la victoire de se rendre maître du bien des
vaincus. Mais si vous vous séparez, si vous amoindrissez vos forces,
vous ne pourrez plus prendre votre subsistance, et vous n’aurez pas à
vous réjouir de votre retraite. Je crois donc comme vous qu’il faut
retourner en Grèce; et si quelqu’un reste, ou si on le prend à quitter
l’armée, avant qu’elle soit toute en lieu sûr, qu’il soit décrété de
trahison. Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main!» Tous la lèvent.
Silanus se met à crier et s’efforce de dire qu’il est juste qu’on s’en
aille, si l’on veut. Les soldats ne veulent pas entendre ce langage,
mais ils le menacent, s’ils le prennent à déserter, de lui en faire
porter la peine. Alors les Héracléotes, sachant qu’on avait décidé de
s’embarquer et que Xénophon lui-même l’avait fait décréter, envoient des
vaisseaux, mais non l’argent qu’ils avaient promis pour la solde à
Timasion et à Thorax, promesse mensongère. Aussi ceux qui avaient promis
cette solde à l’armée sont frappés de terreur, et en redoutent la
colère. Ils prennent avec eux les stratéges, qui tous, à l’exception de
Néon d’Asinée, commandant à la place de Chirisophe absent, avaient
connaissance de leurs premières démarches, et viennent trouver Xénophon.
Ils disent qu’ils se repentent; que, lorsqu’on a des vaisseaux, le
meilleur est de voguer vers le Phase et de s’emparer du pays des
Phasiens: le fils d’Æétès était roi de ce pays. Xénophon répond qu’il ne
communiquera rien de ce genre à l’armée. «Assemblez-la vous-mêmes,
dit-il, et, si vous le voulez, faites-lui cette proposition.» Timasion
de Dardanie est d’avis de ne point la convoquer, mais que chacun essaye
de gagner les premiers lochages placés sous ses ordres. On se sépare et
l’on agit ainsi.