On envoie deux mille hommes d’élite s’emparer des hauteurs.--Ils y
réussissent.--Passage difficile à travers les montagnes.
Le jour tombait; on commande aux volontaires de partir aussitôt après
leur repas: on garrotte le guide et on le leur livre. On convient avec
eux que, s’ils s’emparent de la hauteur, ils s’y maintiendront toute la
nuit: au point du jour ils sonneront de la trompette; après quoi, ils
descendront de la hauteur sur les ennemis qui surveillent le chemin, et
l’armée se portera à leur aide, le plus vite possible. Cet arrangement
pris, les volontaires se mettent en marche, au nombre de deux mille
environ. Il tombait une grande pluie. Xénophon, suivi de
l’arrière-garde, conduit ses gens vers le chemin désigné, afin d’attirer
toute l’attention des ennemis et de couvrir le mouvement de la troupe en
marche. A peine l’arrière-garde est-elle arrivée à un ravin qu’il
fallait traverser pour gravir la montagne, que les Barbares roulent d’en
haut des pierres rondes, grosses à remplir un chariot, les unes d’un
plus grand, les autres d’un plus petit volume, mais qui toutes, en
bondissant sur les rochers, font l’effet de pierres à fronde; en sorte
qu’il est absolument impossible d’approcher du chemin. Quelques
lochages, ne pouvant prendre cette route, en cherchent une autre, et
continuent cette recherche jusqu’à la nuit. Quand on croit pouvoir se
retirer sans être vu, on revient souper, l’arrière-garde n’ayant pas
même trouvé le temps de dîner.
Cependant les ennemis ne cessent pas, durant toute la nuit, de rouler
des quartiers de roche: on peut en juger par le bruit. Les volontaires
qui avaient le guide avec eux, ayant tourné ce mauvais pas, surprennent
la garde ennemie assise auprès du feu: ils en tuent une partie, chassent
les autres et restent à ce poste, se croyant maîtres de la hauteur.
Ils se trompaient: au-dessus d’eux était un mamelon près duquel se
trouvait l’étroit chemin où se tenait la garde; toutefois, ce poste
conduisait à l’endroit occupé par les ennemis, sur le chemin signalé.
On y passe la nuit. Dès que le jour paraît, on marche en ordre et en
silence contre l’ennemi, et, comme il faisait du brouillard, on passe
sans être vu. La reconnaissance faite, la trompette sonne; les Grecs se
jettent sur les Barbares en faisant retentir le cri militaire; ceux-ci
ne les attendent pas, mais ils s’enfuient et abandonnent la défense du
chemin. Ils perdent peu de monde, étant légèrement armés. Chirisophe et
ses gens, entendant la trompette, montent aussitôt par le chemin
signalé; les autres stratéges s’avancent par les sentiers non frayés qui
s’offrent à chacun d’eux, et grimpent comme ils peuvent en s’aidant les
uns les autres avec leurs piques. Ils sont les premiers à joindre ceux
qui s’étaient emparés du poste. Xénophon, avec la moitié de
l’arrière-garde, s’avance par la route que suivaient ceux qui avaient
avec eux le guide: c’était le chemin le plus commode pour les bêtes de
somme; l’autre moitié avait été placée par lui à la suite du bagage.
Dans la marche se trouvait une colline, dominant le passage et occupée
par des ennemis qu’il fallait tailler en pièces, sous peine d’être
séparés des autres Grecs. On aurait bien pris le même chemin que les
autres; mais c’était le seul par où les attelages pouvaient passer.
On s’exhorte mutuellement, et l’on s’élance vers les hauteurs en
colonne, sans chercher à cerner l’ennemi, de manière à lui ménager une
retraite s’il veut fuir. Les Barbares, voyant les Grecs monter comme ils
peuvent, ne lancent ni flèches ni pierres sur ceux qui approchent, mais
ils fuient et abandonnent leur poste. Les Grecs avaient dépassé la
colline; ils en aperçoivent une autre occupée par l’ennemi; ils jugent à
propos d’y marcher. Mais Xénophon, craignant que, s’il abandonne sans
défense la hauteur qui vient d’être enlevée, les Barbares ne la
reprennent et ne tombent sur les attelages qui sont en train de défiler
lentement par la route étroite, y laisse les lochages Céphisodore
d’Athènes, fils de Céphisophon, Amphicrate d’Athènes, fils d’Amphidème,
et Archagoras, banni d’Argos. Lui-même, avec le reste des troupes,
marche à la seconde colline, qu’il occupe de la même manière. Restait un
troisième mamelon, beaucoup plus escarpé: il dominait le poste où les
volontaires avaient surpris, la nuit, l’ennemi laissé auprès du feu. A
l’approche des Grecs, les Barbares abandonnent ce mamelon sans combat:
ce qui étonne tout le monde. On se figure que c’est la crainte d’y être
enveloppés et pris qui les a fait fuir; mais le fait est que les
Carduques, voyant d’en haut ce qui se passait à la queue de la colonne,
s’étaient retirés tous pour charger l’arrière-garde.
Xénophon, avec les plus jeunes soldats, monte au haut du mamelon, et
ordonne au reste de marcher lentement, pour que les autres lochages
puissent le rejoindre: il leur dit également de se tenir en ordre de
bataille, dès qu’ils seront le long de la route sur un terrain uni. Au
même instant, arrive précipitamment Archagoras d’Argos. Il raconte qu’on
a été débusqué de la colline, que Céphisodore et Amphicrate ont été
tués, ainsi que tous ceux qui n’ont pas sauté du haut du rocher et
rejoint l’arrière-garde. Cet avantage remporté, les Barbares viennent
occuper une autre colline vis-à-vis du dernier mamelon. Xénophon leur
propose un armistice par la voie d’un interprète, et réclame les morts.
Ils promettent de les rendre, si l’on s’engage à ne point brûler les
villages. Xénophon y consent. En ce moment, tandis que l’armée défile et
que les pourparlers ont lieu, tous les ennemis accourent ensemble de
dessus la colline; ils se concentrent sur un même point. Les Grecs, de
leur côté, commençaient à descendre, pour rejoindre les autres à
l’endroit où étaient posées les armes, lorsque les Barbares s’avancent
en grand nombre et en tumulte. Arrivés au sommet du mamelon d’où
Xénophon descendait encore, ils roulent des pierres qui cassent la
cuisse d’un Grec. L’homme de service de Xénophon, son porte-bouclier,
l’avait abandonné. Euryloque de Lousie, Arcadien, l’un des hoplites,
court à lui, le couvre de son bouclier, et tous deux se retirent ainsi,
pendant que les autres rejoignent les troupes formées en bataille.
Toute l’armée grecque, se trouvant alors réunie, cantonne dans de
nombreuses et belles maisons, où abondent les vivres. Il y avait tant de
vin qu’on le gardait dans des citernes cimentées. Xénophon et
Chirisophe, par voie de négociation, obtiennent les morts en échange de
leur guide, et ils font tout pour rendre de leur mieux à ces dépouilles
mortelles les honneurs dus à des hommes courageux.
Le lendemain on marche sans guide: les ennemis, combattant et gagnant
les devants partout où la route devenait étroite, ne cessent de barrer
le passage. Quand ils arrêtaient la tête, Xénophon, avec
l’arrière-garde, gravissait les montagnes et dissipait l’obstacle posté
en travers de la route, en essayant de se placer au-dessus des ennemis.
Quand l’arrière-garde était attaquée, Chirisophe, se mettant en marche
et s’efforçant de gravir au-dessus des ennemis, dissipait l’obstacle qui
traversait la route, et la frayait à l’arrière-garde. Par là, ils se
prêtaient continuellement un mutuel secours, et veillaient attentivement
les uns sur les autres. Il y avait des moments où les Barbares
inquiétaient beaucoup la descente des troupes qui avaient monté: ils
étaient si agiles qu’on ne pouvait les joindre, quoiqu’ils partissent de
près: et, de fait, ils ne portaient qu’un arc et une fronde.
C’étaient d’excellents archers: leurs arcs mesuraient près de trois
coudées, et leurs flèches plus de deux: pour les décocher, ils tiraient
la corde de haut en bas, en y appuyant le pied gauche. Leurs flèches
perçaient les boucliers et les cuirasses. Les Grecs, qui les
ramassaient, s’en servaient en guise de dards, après y avoir mis des
courroies. Sur tout ce terrain les Crétois rendirent de très-grands
services: ils étaient commandés par Stratoclès de Crète.