CHAPITRE PREMIER

Arrivée au pays des Carduques.--Grand embarras des Grecs harcelés par

l’ennemi.--Un captif leur indique un chemin facile.

Tout ce qui s’est passé dans la marche vers les hauts pays jusqu’à la

bataille, puis, après la bataille, jusqu’à la trêve conclue entre le roi

et les Grecs, compagnons de marche de Cyrus, et enfin la lutte soutenue

par les Grecs, après que le roi et Tissapherne eurent rompu la trêve et

que l’armée perse se fut mise à leur poursuite, a été raconté dans les

livres précédents.

Quand on est arrivé à l’endroit où la largeur et la profondeur du Tigre

en rendent le passage impossible, et sans qu’on puisse davantage le

longer, les monts des Carduques tombant à pic dans le fleuve, les

généraux décident de faire route à travers les montagnes. Ils tenaient

des prisonniers qu’après les avoir franchies, ils pourraient passer le

Tigre à sa source, en Arménie, ou même le tourner, s’ils le préféraient.

On disait aussi que la source de l’Euphrate était voisine de celle du

Tigre; et cela était.

Revenons à l’invasion des Grecs dans le pays des Carduques. On tâche de

décamper secrètement et de prévenir l’ennemi avant qu’il se soit emparé

des hauteurs. Vers le moment de la dernière veille, comme il ne restait

de nuit que le temps nécessaire pour passer la plaine à la faveur des

ombres, on lève le camp au signal donné, et l’on arrive à la montagne au

point du jour. Chirisophe marchait à la tête de l’armée avec sa division

et tous les gymnètes. Xénophon suivait avec les hoplites de

l’arrière-garde, n’ayant aucun gymnète avec lui; car il n’y avait nulle

apparence que l’ennemi vînt attaquer en queue, au moment où l’on

monterait. Chirisophe gagne le sommet avant que les ennemis

s’aperçoivent de rien; il continue de marcher, et le reste de l’armée le

suit, à mesure qu’on franchit les hauteurs, jusqu’aux villages situés

dans les vallons et les enfoncements des montagnes.

Les Carduques abandonnent alors leurs habitations, emmènent leurs femmes

et leurs enfants, et s’enfuient vers les montagnes. On trouve des vivres

en abondance. Les maisons étaient pourvues de beaucoup d’ustensiles

d’airain. Les Grecs n’enlèvent rien et ne poursuivent pas les habitants,

dans l’espoir que, si on les ménage, les Carduques consentiront

peut-être à les laisser passer comme à travers un pays ami, puisqu’ils

sont ennemis du roi.

Quant aux vivres, on prend tout ce qu’on trouve: il y avait urgence.

Cependant les Carduques n’écoutent pas ceux qui les appellent et ne

montrent aucune disposition pacifique. Ainsi, quand l’arrière-garde des

Grecs, à la nuit déjà close, descend des hauteurs dans les villages (le

chemin étant fort étroit, la montée et la descente avaient occupé tout

le jour), plusieurs Carduques se réunissent, tombent sur les traînards,

en tuent quelques-uns et en blessent d’autres à coups de pierres et de

flèches. Ils étaient peu nombreux, les Grecs étant entrés chez eux à

l’improviste, sans quoi, s’ils eussent été en force, une grande partie

de l’armée eût couru risque d’être taillée en pièces. On cantonne donc

ainsi la nuit dans les villages. Les Carduques allument des feux tout

autour sur les montagnes, et l’on s’observe des deux côtés.

Au point du jour, les stratéges et les lochages se réunissent et

décident de ne garder des bêtes de somme que celles qui sont

indispensables, d’abandonner le reste et de rendre la liberté à tous les

prisonniers faits récemment et retenus esclaves à l’armée. La marche

était retardée par la quantité excessive des bêtes de somme et des

prisonniers; nombre de soldats, chargés d’y veiller, devenaient inutiles

au combat; d’ailleurs il fallait traîner et porter le double de vivres

pour tant de monde; la résolution est prise; les hérauts la proclament.

Après le dîner, l’armée se met en marche. Les stratéges, faisant halte à

un défilé, ôtent ce qu’ils trouvent de trop à ceux qui ne se sont pas

soumis à l’ordre: tous obéissent, sauf quelques-uns qui passent en

fraude quelque joli garçon, ou quelque jolie femme dont ils sont épris.

On marche ainsi le reste du jour, tantôt combattant, tantôt se reposant.

Le lendemain, il survient un grand orage. Cependant il faut marcher: il

n’y a pas assez de vivres. Chirisophe est en tête, Xénophon à

l’arrière-garde. Les ennemis font une attaque vigoureuse; le chemin

étant étroit, ils peuvent lancer de près leurs flèches et des pierres.

Les Grecs, contraints de les poursuivre et de rallier ensuite, ne

marchent qu’avec lenteur. Souvent Xénophon faisait halte, lorsque les

ennemis le pressaient vivement: de son côté, Chirisophe s’arrêtait

toujours dès que l’ordre en était donné; seulement une fois, au lieu de

s’arrêter, le voilà marchant plus vite et commandant de suivre. Il était

clair qu’il se passait quelque chose à la tête de la colonne. Comme on

n’avait pas le temps d’envoyer savoir la cause de cette marche

précipitée, l’arrière-garde suivit d’un train qui ressemblait à une

fuite.

On perdit, en cette rencontre, un brave soldat, Cléarque de Lacédémone:

une flèche traversa son bouclier, sa casaque et lui perça le flanc;

Basias d’Arcadie eut aussi la tête percée de part en part. Quand on fut

arrivé à l’endroit où l’on voulait camper, Xénophon alla sur-le-champ,

comme il était, trouver Chirisophe, et lui reprocha de ne pas l’avoir

attendu et de l’avoir forcé de combattre tout en fuyant: «Deux soldats

de cœur et de mérite viennent de périr sans que nous ayons pu enlever

leurs corps ni les ensevelir.» Chirisophe lui répond: «Regarde ces

montagnes; tu le vois, elles sont inaccessibles: il n’y a qu’une route;

jettes-y les yeux; elle est à pic; et tu peux y voir cette multitude

d’hommes qui gardent le passage par où nous pourrions nous échapper.

Voilà pourquoi je me suis hâté: je n’ai point fait halte, afin de les

prévenir, s’il était possible, avant qu’ils fussent maîtres des

hauteurs: nos guides m’assurent qu’il n’y a point d’autre route.»

Xénophon dit: «Moi aussi, j’ai deux prisonniers: pendant que les ennemis

nous tombaient sur les bras, je leur ai tendu une embuscade, ce qui nous

a donné le temps de respirer; nous en avons tué quelques-uns, et nous

désirons en prendre d’autres vivants, afin d’avoir des guides instruits

des localités.»

On se fait amener aussitôt ces deux hommes, on les sépare, on tâche de

leur faire dire à chacun en particulier s’ils connaissent une autre

route que celle que l’on voit. Le premier, malgré toute espèce de

menaces, déclare qu’il n’en sait pas d’autre; et, comme il ne dit rien

d’utile, on l’égorge sous les yeux de son camarade. Celui-ci répond que

l’autre avait prétendu ne rien savoir, parce qu’il se trouvait avoir

dans ce canton une fille qu’il y avait mariée; il promet, quant à lui,

de conduire l’armée par un chemin praticable, même aux bêtes de somme.

On lui demande s’il ne s’y rencontre point de pas difficile; il répond

qu’il y a une hauteur qui rend le passage impossible, si l’on ne prend

les devants.

Alors on est d’avis d’assembler aussitôt les lochages, les peltastes et

un corps d’hoplites, de leur dire ce dont il s’agit et de leur demander

s’il y en a qui veuillent se montrer gens de cœur et marcher en

volontaires. Parmi les hoplites se présentent Aristonyme de Méthydrie et

Agasias de Stymphale, tous deux Arcadiens. Une contestation s’élève

entre eux et Callimaque de Parrhasie, également Arcadien. Ce dernier dit

qu’il veut marcher avec les volontaires tirés de toute l’armée. «Je suis

sûr, ajoute-t-il, que beaucoup de jeunes soldats me suivront, si je

marche à leur tête.» On demande ensuite s’il y a quelques gymnètes ou

quelques taxiarques qui veuillent être du détachement. Il se présente

Aristéas de Chios, qui souvent, en de pareilles occasions, avait rendu

de grands services à l’armée.

Expédition des dix mille · 第 34 / 83 题