PAUL MARGUERITTE

Cette lettre, à laquelle Zola a cordialement répondu, a été publiée dans

le 2e volume de la _Correspondance_.

* * * * *

_La Bête Humaine_, publiée en 1890, c'est le roman sur _les Chemins de

fer_, que Zola avait depuis longtemps projeté d'écrire. C'est l'ouvrage

le plus dramatique de la série des Rougon-Macquart, un roman criminel,

avec des péripéties feuilletonesques. De plus, rappelant des crimes

sensationnels: tels que l'assassinat du président Poinsot, en wagon, par

l'introuvable Jud, le meurtre également impuni du préfet Barême, et la

vengeance d'un perruquier méridional égorgeant un prêtre, par qui sa femme

déclarait avoir été séduite avant son mariage. Ce roman a paru en 1890.

Zola a déclaré «avoir eu une peur terrible qu'il ne fût pris pour une

fantaisie sadique».

Voici les grandes lignes de ce roman, qu'il est surprenant qu'un émule de

Busnach n'ait pas encore transporté à la scène:

Le sous-chef de gare Roubaud, passionné, brutal et jaloux, a épousé une

jolie fille, élevée en demoiselle, la protégée du président Grandmorin.

Le mari adore sa femme. La jeune Séverine, un nom bien littéraire pour une

petite campagnarde devenue l'épouse d'un employé, se laisse passivement

aimer. Le ménage est heureux, paisible, honnête. Tout à coup l'accident

surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud découvre que sa

femme l'a trompé, oh! avant son mariage. Le président Grandmorin, un

satyre en robe rouge, a caressé, frotté, pollué Séverine, à l'âge où la

fleur conjugale charmante n'était encore qu'en bouton. Puis il l'a mariée

à un brave homme d'employé, après lui avoir passé une bague au doigt, en

souvenir des bons moments écoulés dans ses tentatives séniles, au fond de

la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine.

La scène de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a

interrogé sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or à petite

tête de rubis. Sottement, inconsciemment, Séverine a répondu que c'était

un cadeau du président, un cadeau ancien, à l'occasion de ses seize ans.

Roubaud s'étonne de cette réponse. L'explication, simple et vraisemblable,

lui semble suspecte, parce que différée.

«Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, soupçonneux, que c'était ta mère

qui t'avait laissé cette bague?...» Et cette interrogation engendre

aussitôt la défiance. Séverine avait donc menti? Pourquoi cachait-elle

l'origine de la bague? Était-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Quoi

d'insolite en ce don du président, qui avait protégé le ménage, et doté la

fillette? Séverine s'enferre dans son mensonge. Elle soutient que jamais

elle n'a parlé de sa mère à propos de cette bague. Son insistance étrange

et l'embarras de ses dénégations, achèvent d'initier le mari. Il devient

très pâle, ses traits se décomposent horriblement. Il jure, menace, et,

les poings levés, marchant sur elle finit par crier: «Nom de dieu de

garce! tu as couché avec... couché avec!» Et il la presse d'avouer,

menaçant de l'éventrer. La malheureuse, lasse et terrifiée, se décide

enfin à laisser échapper l'aveu: «Eh bien, oui, c'est vrai, laissez-moi

m'en aller!...»

La fureur du mari, ses brutalités, ses soufflements de fauve, ses

questions pressantes, ses investigations douloureuses, les détails qu'il

réclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout

cela rythmé sourdement par le tapotement affaibli du piano des voisins

d'en dessous, présente un tableau dramatique d'une intensité excessive.

Les accablements, les sursauts, les préoccupations du lendemain, les

hantises du passé, les prostrations et les énergies soudaines, se

succédant en son âme désespérée, achèvent ce tableau tourmenté d'un

bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement désespéré de la

vengeance entrevue. Roubaud crèvera l'homme. Il a son couteau sous la main,

ce couteau fouillera la bedaine polissonne du président et, avec le sang

qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris

espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables médecins

de leur honneur.

Pour réaliser cette saignée, qui doit, pense-t-il, guérir son honneur

blessé et nettoyer la souillure, Roubaud se sert du moyen violent dont usa,

au théâtre, le duc de Guise pour contraindre la duchesse à faire venir

Saint-Mégrin: il commande à sa femme de donner rendez-vous au président.

Ce chaud lapin fourré d'hermine est à Paris. Il s'agit de l'attirer dans

l'express du soir, là on lui fera son affaire. Séverine résiste. Elle ne

veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors,

... cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle

d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue

d'étau, jusqu'à la broyer. C'était sa volonté qui lui entrait ainsi

dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait

en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle était restée, dans sa

douceur passive, ne pouvait qu'obéir. Instrument d'amour, instrument

de mort.

Elle écrit donc, et voilà le président déjà à peu près sûr d'avoir son

compte réglé à bref délai.

Cet aveu surpris, à propos d'une bague que Séverine portait

continuellement à son doigt, qui ne devait par conséquent éveiller chez

son mari ni questions, ni soupçon, cet homme découvrant qu'il a été cocu

avant le mariage, et aussitôt combinant avec une dextérité d'assassin

émérite, dans ses moindres détails, la vengeance qu'il projette, la

contrainte mécanique à laquelle il a recours pour décider sa femme à

devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entaché

d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein

feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des

inconscients, des êtres anormaux placés dans des circonstances

exceptionnelles, de véritables héros de roman judiciaire.

Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets d'horreur, et tout

se passe dans les conditions ordinaires de ces tableaux farouches destinés

à être affichés, peinturlurés, sur les murailles, afin d'attirer la

clientèle de l'Ambigu. Le train file à toute vitesse, et l'heure du crime

est proche. Naturellement, un témoin est là, embusqué dans l'ombre. Comme

le solitaire fameux de d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, ce

gaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, posté à point nommé, dans la

nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilométrique 153,

juste à la minute où l'on balance, par la portière entr'ouverte d'un wagon

de première, le corps de la victime:

Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi

que la bouche d'un four, où des fagots s'embrasent. Puis, dans le

fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec

l'éblouissement de son gros œil rond, la lanterne d'avant, dont

l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double

ligne de flamme. Mais c'était une apparition en coup de foudre. Tout

de suite les wagons se succédèrent; les petites vitres carrées des

portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments

pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'œil doutait

ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce

quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un

coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette, et

qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire,

peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages,

pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassiné.

Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur

la difficulté que peut rencontrer un observateur, placé «devant la haie

d'un chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face d'un pré,»

c'est-à-dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied, à découvrir,

par une portière de wagon, un homme maintenu renversé sur une banquette.

Ce corps se trouve au-dessous de la ligne visuelle, et masqué par

l'épaisseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau comme chacun sait,

il est donc à peu près invisible du dehors. Si l'on s'arrêtait à ces

détails de vraisemblance, il serait difficile de faire constater, par les

personnages nécessaires au dénouement, les péripéties d'un assassinat,

dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherché

ait été trouvé. Il l'a été. Ici, comme dans les scènes subséquentes de

l'enquête judiciaire, Zola s'est révélé, en ce genre pour lui nouveau,

expert.

À l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte

de synthèse psychologique des théories de Cesare Lombroso, sur l'«Uomo

deliquente», l'homme criminel, la bête humaine, le sauvage primitif,

l'anthropoïde cultivé, le quadrupède redressé. Roubaud échappe à la

justice. On soupçonne un carrier nommé Cabuche, être inquiétant d'allures,

bouc-émissaire des crimes mystérieux dans la contrée, une ressource pour

la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut témoigner de la vérité,

Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut

se séparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa

femme dans les bras. En même temps, une sorte de démon de la perversité le

pousse à fréquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof

de _Crime et Châtiment_ se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir

pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrésistible besoin du

coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son

crime. Dostoïewsky a tiré de puissants effets de cette poussée folle et

nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il

a développé largement les amours de Séverine et de Jacques.

Un fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce maniaque, jugé il y

a quelques années, qui s'amusait à piquer les jolies passantes avec un

stylet, ou que le bijoutier, dont les plaisirs amoureux consistaient à

transformer en pelotes à épingles les seins martyrisés des malheureuses

qu'il entraînait, en leur jetant des billets de banque pour panser

leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations

meurtrières que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche

des petits garçons. Il ne veut pas abuser des belles, mais il meurt

d'envie de les égorger. Il rêve des voluptés non pareilles, à l'idée de

plonger une lame dans le corps de sa maîtresse. Parfois, il lui prend

aussi l'envie de tuer la première femme rencontrée. Il suit même une

passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un

compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entrée

d'une dame, une gêneuse, qui dérange la partie de meurtre projetée. Il se

dédommage bientôt en assassinant Séverine, sans avoir, Antony de cabanon,

l'excuse de la résistance.

Ce goût du sang, cette appétence du meurtre pour le meurtre, ne sont que

d'inexplicables déviations de la raison humaine. Toutes les considérations

des criminologues fatalistes de l'école italienne ne pourront ôter à ces

monstres le caractère, heureusement exceptionnel, qui les signale au

médecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent guère intéressants pour

le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et

ils relèvent surtout de l'aliéniste.

Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque: comme à d'autres

il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus, de

surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques éprouve le

rut du meurtre devant toute peau nue.

Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa

cadette de deux ans; elle était tombée, il avait vu ses jambes, et

il s'était rué. L'année suivante, il se souvenait d'avoir aiguisé un

couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde

qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un

cou très gras, très rose, où il choisissait déjà sa place, un signe

brun sous l'oreille...

Musset décrit ces tentations-là, mais moins sanglantes, quand, au théâtre

Français «où l'on ne jouait que Molière», il découvrait «un cou blanc

délicat qui se plie, et de la neige effacerait l'éclat». Jacques, lui,

au théâtre, éprouve la furieuse envie d'éventrer une jeune femme, une

nouvelle mariée assise près de lui, qui rit très fort. Et la question se

pose alors:

Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir

contre elles? Car, chaque fois, c'était comme une nouvelle crise de

rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses

très anciennes dont il avait perdu l'exacte mémoire. Cela venait-il

donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la

rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie, au bord

des cavernes?

C'est peut-être faire remonter un peu loin la vengeance préhistorique, et

les défenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres aliénés,

grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essayé de plaider

l'atavisme.

Cette théorie de _la Bête Humaine_ n'a d'ailleurs qu'un intérêt

pathologique secondaire: Jacques, Roubaud, Séverine, Pecqueux, le

Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au président Grandmorin,

dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en

dehors de l'humanité, une véritable ménagerie de fauves, que Zola promène

dans son œuvre. C'est un peu de la littérature de cirque.

Comme dans tous les livres de l'auteur du _Ventre de Paris_, il y a dans

_la Bête Humaine_, une chose, un morceau de matière, qui vivifiée par le

souffle de l'écrivain, se dresse, s'anime, vit et palpite, comme un être.

Zola est un admirable Pygmalion dans ces animations de Galatées, faites

de la terre des mines, du liquide brûlant des alambics, des monceaux de

légumes ou des charretées de fleurs des halles. La Lison, la machine de

Jacques a une âme, une existence, des aventures, et elle connaît les fins

tragiques.

Jacques, d'une pâleur de mort, vit tout, comprit tout: le fardier en

travers, la machine lancée, l'épouvantable choc, tout cela avec une

netteté si aiguë qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres,

tandis qu'il avait déjà dans les os la secousse de l'écrasement.

C'était l'inévitable... Au milieu de cet affreux sifflement de

détresse qui déchirait l'air, la Lison n'obéissait pas, allait quand

même, à peine ralentie. Elle n'était plus la docile d'autrefois,

depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son

démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme

vieillie dont un coup de froid a détruit la poitrine...

Cette machine, ainsi personnifiée, cette Lison que Jacques avait aimée,

soignée, couvée, jalousée, comme une maîtresse, sans avoir jamais eu

l'idée de l'éventrer celle-là, nous assistons à son agonie, la seule mort

touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages éclaboussées du sang

des plaies, et où l'on ne voit que cervelles écrabouillées, ventres

ouverts et carotides tranchées:

La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier, tandis

que les pierres fendues volaient en éclats comme sous un coup de mine,

et que, des cinq chevaux, quatre roulés, traînés, étaient tués net.

La Lison est vraiment le personnage sympathique du livre. Pauvre Lison!

Son meurtre était de longue main préparé. Au commencement de l'ouvrage,

déjà, un fardier s'était embarrassé sur la voie, et Flore, la jalouse

Flore qui fait dérailler le convoi pour se venger, s'était essayée,

en retenant des chevaux rétifs. La machine, décrite, détaillée, ayant

l'importance d'un premier rôle, et quelques pages sur les rivalités

d'employés, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres,

font souvenir que le puissant auteur de _la Bête Humaine_, avant tout

ce carnage, a décrit le comptoir formidable du père Colombe, la ruche

ouvrière de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obésité des halles,

le puits dantesque du Voreux.

_La Bête Humaine_ n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analysé,

pour indiquer la féconde variété du maître, et pour prouver qu'il aurait

pu, malgré l'insuccès de son début à Marseille, rivaliser avec les

feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter

l'attention des foules.

Il y a de nombreuses descriptions, très artistes, dans ce roman rouge.

La rouge est la couleur de la vie. Il donne l'impression de la force et

aussi de l'horreur, et, en fermant ce livre rude, on se souvient, avec

Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts.

* * * * *

_La Débâcle_ a paru en 1892. C'est peut-être le livre de Zola qui a

suscité le plus de polémiques, inspiré le plus de sottes injures, celui

aussi qui a été le moins compris, le plus calomnié. C'est son plus beau

livre.

Zola a été, sans raison, accusé d'avoir écrit un ouvrage anti-patriotique.

Pourquoi? Parce qu'il n'a pas montré les soldats de son pays,

irrésistiblement victorieux, ou du moins toujours héroïques, toujours

debout sur la brèche, toujours grands dans la défaite? Lui était-il permis

de refaire l'histoire, et, pour flatter l'orgueil national, devait-il

rééditer des légendes, plutôt périlleuses?

Disons d'abord que l'on ne peut maintenant connaître les causes exactes

de l'immense désastre, ni apprécier, pour ainsi dire scientifiquement et

physiologiquement, l'effondrement de Sedan. Nous sommes beaucoup trop près

du sinistre. Ce n'est pas quand le sol frémit encore qu'on peut, avec

sérénité, étudier les origines d'une commotion sismique. Les survivants

de la catastrophe, au nombre desquels était Zola, ont gardé l'ébranlement

dans les nerfs de la secousse, et cela fait trembler les mains tenant la

plume, comme l'instrument vacillerait entre les doigts du savant penché

sur le cratère fumant, grondant, après l'éruption. Il faut laisser à la

brûlante terre le temps de se refroidir, pour en reconstituer les éléments,

avant et pendant la conflagration.

Malgré la conscience avec laquelle Zola s'est documenté, et la patience

dont il a usé pour se renseigner, auprès des hommes compétents, auprès des

acteurs et des témoins contemporains, on ne saurait lui demander d'avoir

d'une façon infaillible précisé, dans _la Débâcle_, les explications de

l'inattendue et déraisonnable déroute. L'imprévoyance des chefs militaires,

le désordre de l'administration, la rivalité des généraux, la

disproportion des forces en présence, l'armement inférieur, la préparation

militaire insuffisante, la maladie de l'empereur, commandant en chef,

et sa faiblesse comme général d'armées, voilà sans doute des causes

incontestées de la défaite. Il en est d'autres. Parmi les facteurs

importants de notre désarroi, il faut indiquer les mouvements de troupes

inutiles ou fâcheux, les marches sans but, les contre-marches sans

raisons, et aussi la lenteur des premières opérations. Le Français est

combattant d'avant-garde. L'offensive est sa meilleure tactique. Il se

bat vaillamment sur son territoire, mais alors il ne compte plus sur la

victoire. C'est sur le sol ennemi qu'il reprend tous ses avantages. Il

nous était facile, au lendemain de la parade de Sarrebrück, de franchir la

frontière et de porter la guerre en Allemagne. Pourquoi s'est-on arrêté,

et quelle raison stratégique raisonnable donner de cette halte, l'arme au

pied, qui a émasculé les courages, désorganisé les armées, et permis à

l'ennemi de rassembler toutes ses forces, puis d'envelopper nos troupes,

moins nombreuses? On croit savoir qu'une illusion diplomatique dicta

cet atermoiement, qui fut mortel. On comptait, dans les conseils du

gouvernement, sur une intervention de l'Autriche, désireuse de prendre

sa revanche de Sadowa, et aussi sur une alliance de l'Italie, acquittant

la dette de reconnaissance de 1859. L'Autriche, affaiblie et craintive,

se soumettant à l'abaissement que Richelieu et Napoléon avaient tant

poursuivi, que Bismarck avait pu réaliser, se soumit à la Prusse, ne

bougea pas. L'Italie se rangea du côté qu'elle devinait devoir être le

plus fort. Victor-Emmanuel, notre ami de Magenta, le caporal de grenadiers

de Palestro, apprenant la défaite de Wissembourg, au spectacle, dit à sa

maîtresse, la belle marquise: «Je l'ai échappé belle! j'allais envoyer

cent mille hommes à Napoléon!» La France demeura seule, et elle avait

perdu un temps inestimable à attendre le secours italien, à hésiter à

envahir l'Allemagne par le sud, de peur de jeter l'empereur d'Autriche

dans les bras de son bon frère Guillaume. Il y était déjà.

Zola a indiqué tout cela. _La Débâcle_ a fourni le maximum de vérité qu'on

peut connaître et divulguer, à une époque contemporaine.

Il existe toute une légende sur la guerre de 1870. Zola très nettement en

a dissipé, en partie, les brumes.

Ainsi, c'est un lieu commun que de prétendre que nous ayons succombé sous

l'amas du nombre. Ceci est un préjugé militaire. Les énormes armées n'ont

jamais la victoire assurée. Les foules militaires, terribles dans le

succès, sont lamentables lors de la défaite. Elles sont surtout disposées

aux formidables paniques. Ce sont les petites armées, qui ont presque

toujours remporté les grandes victoires, et auxquelles la retraite est

aisée et le retour offensif possible.

Les généraux, a-t-on dit aussi, étaient jaloux les uns des autres,

vieillis, ramollis, incapables. Est-ce que les vainqueurs étaient dans

une posture meilleure? Le major général de Moltke était-il un jouvenceau?

croit-on que ces feld-maréchaux, ces généraux, ces colonels de l'armée

allemande furent tous des héros robustes, intelligents, des troupiers

indomptables? Recrutés exclusivement dans la noblesse, devant leurs grades

et leurs parchemins à la naissance, à la fortune plutôt qu'au mérite

et à l'étude, pas très instruits, sauf quelques-uns, tous prétentieux,

arrogants, présomptueux et mondains, ils n'avaient aucune supériorité

indiquée, et l'on devait les supposer moins exercés que nos officiers, qui

avaient fait leurs preuves en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, au

Mexique. Et puis, est-ce que les généraux de la Révolution étaient tous

des stratégistes et des tacticiens de premier ordre? Pas un général de la

République, excepté Bonaparte, n'était de taille à lutter, sur l'échiquier

des batailles, avec l'archiduc Charles, le plus grand homme de guerre

de son temps. Nos chefs improvisés, d'anciens sergents promus généraux,

Lannes, Murat, Marceau, Bernadotte, Brune, Junot, Davoust, ont prouvé par

leurs victoires qu'on pouvait gagner des batailles, en sortant d'une étude

de procureur comme Pichegru, ou de la boutique d'une fruitière comme Hoche.

Nos troupes, ajoute-t-on, étaient insuffisamment armées, mal équipées, pas

entraînées et déplorablement approvisionnées?

Est-ce que les soldats de l'an II étaient plus favorisés? Ils se battaient

sans jamais avoir fait l'exercice. Quelques-uns n'avaient pas de fusils,

et ce n'étaient pas seulement les boutons de guêtre qui manquaient aux

fameux bataillons de la Moselle, en sabots!

En réalité, toutes les grandes batailles de la Révolution ont été gagnées

par des gardes nationaux ou à peu près. Ces volontaires, dit-on, et on a

cherché à rabaisser leur mérite, avaient d'admirables cadres de l'ancien

régime; c'est possible, mais les régiments de 1870 étaient aussi

parfaitement encadrés.

Ces soldats improvisés de la République, ces vainqueurs de Jemmapes et de

Fleurus avaient ce qui manquait aux vieilles troupes de Napoléon III: la

foi! Elle déplace, prétendait-on autrefois, les montagnes, aujourd'hui

elle avance ou recule les frontières.

C'est ce défaut d'élan, de confiance, ce manque d'espoir et cette fuite

de volonté, que Zola a parfaitement saisi et rendu dans sa synthèse

imparfaite de l'invasion de 70. Les premières pages du livre sont

peut-être les meilleures. Le harassement, la courte haleine et le manque

de nerfs de cette cohue désordonnée, battue sans s'être battue, qu'il nous

montre, jetant sacs et fusils aux orties, ces soldats geignant, traînant,

mauvais desservants de l'autel de la patrie, blasphémant en face du

drapeau, et apostats de la religion et du devoir, sur la route de Belfort

à Dannemarie, sont historiques, dans le sens prudhommesque du mot. J'ai

eu le bonheur de ne pas faire nombre dans cette traînée d'éclopés, de

réclameurs et de pleurnichards. Mon corps, le 13e, sous les ordres de

Vinoy, a échappé à la ratière. Il est rentré à Paris de Mézières, tambours

battants, drapeaux déployés. Nous avons eu cependant le contre-coup de la

panique, et la répercussion de la débandade. En route, çà et là, comme un

essaim qui part, nous avons recueilli des évadés du sac où la Prusse avait

fourré, d'un tour de main, ce qui était la veille l'armée française.

L'esprit de ces hommes, ramassés comme des ivrognes un lendemain de fête,

était déplorable. Ils ont contaminé beaucoup des nôtres, ces avariés de

l'indiscipline! C'est le moral qui était pis que tout, dans l'armée

désarticulée d'alors.

Zola est narrateur exact quand il raconte la démoralisation suprême,

l'empereur traversant, somnambule du rêve confus qui s'achevait en

cauchemar, les villages encombrés, les routes trop étroites, les plaines

crayeuses et gluantes où l'on enfonçait, et traînant avec soi l'ironie

pesante de sa vaisselle d'argent, de ses seaux à rafraîchir le Champagne,

de ses chambellans importants, et de sa valetaille obstruante et

bourdonnante. Le romancier historien a raison d'attribuer une grand

part dans la déroute, à cette voix impérieuse, venue de Paris, qui lui

ordonnait de marcher sur l'Est, aveuglement, follement, bêtement, jusqu'à

ce qu'il s'abattît, carcan fourbu, pour essayer de sauver la carrosserie

de l'état dynastique qu'il remorquait. _La Débâcle_ commença par en haut.

Mais là n'est pas encore toute l'explication de nos malheurs. L'histoire

implacable, et impartiale aussi, dira un jour que la France a été violée

parce qu'elle s'est laissé faire, parce qu'elle n'a pas serré les jambes,

et mordu l'agresseur, ainsi que doit se comporter la fille qui ne veut

pas qu'on la prenne. Civils et militaires ont été au-dessous de la tâche,

au-dessous du devoir. Je ne parle pas seulement des traîtres avérés, comme

Bazaine, ou des nullités comme Mac-Mahon. La masse du pays, soldats,

caporaux, capitaines, ingénieurs, maires, propriétaires, cabaretiers,

paysans, tout le monde, selon son grade, a sa part dans la défaite. Ils

ont pu se montrer héroïques individuellement, se sacrifier ici et là,

faire leur devoir, pékins ou troupiers, et avoir leur part de sacrifice

et leur couronne de martyrs. Mais, considérée dans son ensemble, prise

en bloc, jugée d'ensemble et de haut, cette masse énorme ne s'est pas

défendue. Elle pouvait tout arrêter, tout écraser, en résistant, en

demeurant dense et ferme: elle s'est effritée, elle s'est étiolée, au

premier choc; avant même! Elle a accepté l'invasion avec un fatalisme tout

musulman. Les vivres, les lits, les boissons, l'argent, les égards même,

et les bonnes filles aussi, ont été mis en réserve sur le passage de nos

hommes en débandade pour les Prussiens. On les attendait. Dans certains

villages, on pensait, avec espoir, qu'ils apportaient la paix, et

peut-être le roi, derrière leurs caissons; dans d'autres, on se disait

avec satisfaction qu'ils payaient bien les denrées, les verres de vin, et

que leur présence faisait «aller» le commerce.

Avec l'intensité de sa vision qui lui a permis, ayant visité quelques

heures une mine, d'en tracer un ineffaçable tableau, l'auteur de

_Germinal_ a merveilleusement rendu ce tableau de la lâcheté et de

la cupidité paysannes, au contact de l'ennemi. Son père Fouchard, se

barricadant et braquant son fusil sur ses compatriotes affamés, résume

le rustre des départements envahis. Ah! si l'on avait seulement fusillé

quelques douzaines de maires et de commerçants de la Moselle, de la

Meurthe et des Ardennes, d'abord, en attendant, puis ceux des environs de

Paris, et en même temps, si l'on avait, tous les matins, fait fonctionner

le peloton d'exécution pour les généraux coupables d'être vaincus, pour

les officiers trop disposés à prévoir la défaite, pour les mauvais soldats

qui se plaignaient sans cesse, et jetaient la panique dans les rangs, dans

la nation tout entière, la France n'eût pas été éventrée du premier coup.

Non! en dépit de quelques magnifiques résistances isolées, on ne s'est pas

défendu, on n'a pas été «vendu», comme le criaient les lâches et comme le

répètent encore aujourd'hui les imbéciles, on s'est livré. On a dit aux

ennemis: Donnez-vous donc la peine d'entrer!

Et ils nous ont écoutés. Oh! avec hésitation, avec crainte même. On ne

s'aventure qu'avec circonspection dans l'antre du lion, même quand il est

blessé, au fond de son trou cerné, et qu'il semble n'avoir plus ni dents

ni griffes. Jusqu'au jour de l'insulte suprême, la parade, au seuil de

Paris, du Ier mars, les vainqueurs ont redouté un réveil, qui ne vint pas.

La bête était endormie pour longtemps. Elle dort encore.

Il y eut sans doute, et cela sauva l'honneur, protégea la façade, des

héroïsmes individuels surprenants et des dévouements locaux admirables.

Ces sacrifices exceptionnels ne sauraient faire contre-poids à la

défaillance à peu près universelle. Certes on a raison de glorifier la

résistance de Châteaudun. Mais en réfléchissant, n'y a-t-il pas quelque

honte en cet exemple unique, et s'il y avait eu cent Châteaudun en France,

ne devrait-on pas estimer cette défense multipliée comme toute simple et

logique? Encore doit-on considérer que les habitants mêmes de la ville

indomptable estimèrent inutile et désastreuse l'héroïque obstination d'une

poignée de francs-tireurs parisiens, sous le commandement d'un Polonais,

Lipowski. Ces lascars mal vus, et secrètement désavoués, parvinrent à

barrer la cité malgré ses citoyens. C'est par un abus de la force, une

émeute de patriotes, venus on ne savait d'où, que les notables n'ont pu

ouvrir les barricades, à la première sommation des Prussiens. Si toutes

les villes, tous les villages, sur le passage des envahisseurs, avec ou

sans le concours des habitants plus soucieux de la sauvegarde de leurs

immeubles, de leurs boutiques, de leurs écus, que du salut de la France,

eussent été transformés en redoutes, et défendus comme la sous-préfecture

beauceronne, il aurait fallu six mois, un an peut-être, aux vainqueurs

pour arriver jusqu'à Châteaudun même, et la face des choses eût

probablement changé. Il est bien difficile de conquérir un pays qui

n'accepte pas d'avance la conquête. Napoléon, malgré son génie et ses

invincibles grognards, en fit l'expérience devant Saragosse.

Tous ces grands et douloureux épisodes de l'invasion de 1870 ont été

brossés avec une vigueur et une sincérité intenses par Zola, et sa fresque

émouvante de _la Débâcle_ demeure jusqu'à présent, à côté de morceaux fort

estimables, comme _le Désastre_, des frères Margueritte, et de superbes et

réconfortants récits, comme _les Feuilles de route_, de Paul Déroulède, le

meilleur et le plus véridique de nos tableaux d'histoire contemporaine.

Avec son procédé de synthèse ordinaire, Zola a résumé en quelques

personnages typiques l'âme des foules. Maurice Levasseur, dont j'aurais

personnellement mauvaise grâce à contester la vraisemblance--ayant été

avocat, volontaire, et caporal, comme lui en 1870,--personnifie le

patriote que les événements ballottent et qui se sent, atome impuissant,

emporté dans le tourbillon des faits. Jean, le rustique vaillant,

débrouillard et doux, c'est le soldat résigné, qui marche dans le sillon

de la gloire ou de la défaite, de son même pas de bœuf résistant qui

s'en va aux champs. Weiss, pacifique et raisonnable, raisonneur aussi,

comptable à lunettes, qui, exaspéré, finit par prendre un fusil, joue

sa vie en partisan, et meurt en héros, se dresse, figure exceptionnelle,

sympathique, admirable. Zola, dans les pages qui racontent le dévouement

de ce civil à la patrie, sa résolution superbe et son exécution en

présence de sa femme, qui se cramponne désespérément à lui, a donné une

note émue et profondément attristante. Malheureusement, ce bon citoyen, ce

grand et obscur patriote est un peu une figure romanesque. Mes camarades

et moi, nous avons plutôt rencontré Fouchard et Delaherche, par le hasard

des routes.

Le personnage le mieux composé, le plus vrai, le plus humain, et qui vous

va au cœur, n'est-ce pas cette brute valeureuse de lieutenant Rochas?

Voilà un soldat! Il ne veut pas douter un jour. Il ne permet pas qu'on

suppose un instant que des Français puissent ne pas être vainqueurs, et

toujours! Il est glorieux, il est vantard, il est bruyant, insupportable

et sublime. Même quand les canons des fusils s'abaissent de toutes parts

sur sa poitrine, il se croit victorieux. Il le serait, s'il n'était pas

seul de sa foi. Il témoigne bien d'une certaine surprise à voir la façon

nouvelle de se combattre. Il se sent vaguement tombé dans un piège. Son

âme, plus haute que la fortune, résiste. Ce Don Quichotte de l'honneur

français, qu'on peut railler, et que Zola n'épargne pas, lorsqu'il nous le

montre toujours prêt à conquérir le monde, un vieux refrain de victoire

aux lèvres, entre sa belle et une bouteille de vin, nous soulage de

l'oppression issue du spectacle de tous ces gens qui s'évanouissent, ou

qui demandent grâce. Au milieu de tous ces fuyards, Rochas s'obstine à

vouloir marcher en avant. Seul il se tient debout quand les autres se

jettent à plat ventre. Dans le spasme final, du fond de Givonne, il crie

encore: «Courage, mes enfants, la victoire est là-bas!» Sa fin est

émouvante, et c'est le passage qu'il convient de citer:

D'un geste prompt cependant, il avait repris le drapeau. C'était sa

pensée dernière, le cacher pour que les Prussiens ne l'eussent pas.

Mais bien que la hampe fût rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes,

il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il

arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l'anéantir. Et

ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il

s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores comme vêtu d'eux... Avec lui

finissait une légende.

Pauvre brave Rochas! il console, il repose de ces Choutreau et de ces

Loubet, encore un nom malencontreusement choisi, comme celui du pétomane

de _la Terre_, que Zola a si impitoyablement dessinés. L'auteur de

_la Débâcle_ croit que la légende est finie avec le brave lieutenant.

Elle renaîtra, et d'autres Rochas reprendront la tradition absurde,

extravagante, stupide peut-être, mais grande et profitable, des héros

humbles dont l'enthousiasme est la force et le sacrifice le bonheur.

C'est avec des Rochas, beaucoup de Rochas s'obstinant à croire au succès

quand même, et du plus profond de l'abîme saluant l'espérance, que les

générations à venir éviteront les débâcles futures. Au _de profundis_ des

lâches et des traîtres opposons l'_alléluia_ des croyants et des braves.

Au moins, tant qu'il sera besoin d'avoir des braves, de compter sur eux,

et d'appeler, autour du drapeau menacé, ceux qui croient encore à ce vieux

symbole de la Patrie.

Il est possible que l'avenir meilleur, plus raisonnable, plus pacifié,

nous réserve la surprise de l'accord universel. Ce rêve est encore

improbable, sans apparaître impossible, irréalisable. Les États-Unis

d'Europe ne sont qu'une chimère temporaire. Il fut une époque où les

Bourguignons étaient des Prussiens pour les Parisiens. Mais il faudrait

commencer par le commencement: la restitution à la France de son

territoire, et la substitution de la République sociale et fraternelle aux

empires et aux républiques autoritaires et fanatiques du monde actuel. En

attendant que cette utopie, nullement fantastique ni éternelle, soit la

réalité de demain, il est prudent de conserver chez nous de la graine de

ces toqués de Rochas, et de méditer, en relisant _la Débâcle_, sur les

causes de la défaite de 1870, sur les moyens d'en éviter le recommencement.

Comme au mois de mars 1908, lorsqu'il fut question de transférer les

restes de Zola au Panthéon, et qu'on discuta les crédits à cet effet,

comme après cette cérémonie, _la Débâcle_ provoqua, lors de sa publication,

des protestations diverses. Toutes aussi injustifiées. L'une d'elles

attira surtout l'attention. Elle provenait d'un officier allemand, le

capitaine Tanera, qui assistait, faisant partie du grand état-major, à la

bataille de Sedan.

Ce vainqueur bénévole, et réclamiste, se permit de prendre la défense des

soldats français qu'il estimait insultés par Zola.

Toute la bande des aboyeurs anti-zolistes, parmi lesquels se retrouvent

d'ailleurs actuellement les thuriféraires les plus agenouillés devant

l'auteur de _J'accuse_, fit chorus avec le francophile prussien.

Un journal, qui depuis sollicita l'honneur de reproduire en feuilleton

_la Débâcle_, inséra ceci:

C'est un acte de mauvais français, que M. Zola a accompli en écrivant

_la Débâcle_, un allemand vient de le lui rappeler et de lui infliger

une leçon de patriotisme, en rendant aux vaillants soldats, qui sont

morts pour la France, l'hommage que M. Zola aurait dû leur décerner.

Ce capitaine Tanera, dont on faisait le vengeur de l'honneur français, le

gardien de notre drapeau, avait prétendu que l'auteur de _la Débâcle_

avait fabriqué les faits, et sali une armée qui avait été malheureuse,

mais qui, ayant combattu avec courage, n'avait pas perdu son honneur dans

la défaite.

Le capitaine, qui falsifiait, beaucoup plus que Zola, les faits, les

textes du moins, car nulle part, dans _la Débâcle_, on ne pouvait lire que

l'armée, prise dans son ensemble, avait été déshonorée parce qu'elle avait

été vaincue, ajoutait, avec une affectation de hautaine commisération à

notre égard:

Je ne veux pas chercher à savoir si, en écrivant un tel livre,

M. Zola a nui à la France, ou s'il l'a servie; dans tous les cas, il

lui manque une qualité: le respect du malheur.

En ce sens... nous sommes, nous autres sauvages, de toutes autres

gens.

J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir aussi crûment dit mon

opinion. C'est celle d'un homme qui connaît mieux que M. Zola l'armée

de Mac-Mahon, car il l'a combattue, tandis que M. Zola ne l'a vue que

de sa table, à travers des lunettes brouillées par le parti pris.

Il ne faudrait pas, en exaltant ce capitaine bavarois pour écraser Zola,

perdre tout bon sens, et être dupe d'un soi-disant accès de générosité

de la part d'un vainqueur, devenu compatissant. Entre parenthèses, ce

capitaine si bon pour la France, au cœur si tendre qu'il déplore nos

défaites, en accusant Zola de les exagérer, commandait à Bazeilles. Il est

un de ceux qui brûlèrent une ville coupable d'avoir abrité des braves

résolus à défendre contre l'envahisseur, maison par maison, le sol de

la patrie. Il présida la fusillade sommaire de femmes, de vieillards,

d'adolescents, pour les punir d'avoir eu des frères, des fils, des maris,

qui avaient fait le coup de feu contre les troupes régulières de S. M.

Guillaume, sans avoir été revêtus auparavant de l'uniforme admis, qui

autorise l'usage des armes contre les bandits qui viennent tuer, piller et

brûler chez vous. Ce capitaine, qui protégeait, en 1892, l'armée française

contre les coups que, paraît-il, lui portait Zola, de son cabinet de

travail, avec les yeux troublés, disait-il, par de mauvaises lunettes,

avait commandé à ses hommes, sans doute des amis de la France comme lui,

d'arroser de pétrole les habitations de Bazeilles, et d'en faire des

torches, à la lueur desquelles on fusillerait plus commodément les

prisonniers.

Voilà le champion de l'honneur français. Toute la presse reproduisit avec

admiration le réquisitoire du Bavarois. On célébra à l'envi la magnanimité

de cet ennemi chevaleresque, rendant un public hommage à ceux qu'il avait

battus, les qualifiant tous de redoutables adversaires, et ne voulant voir

parmi ces vaincus que des héros.

La presse fut-elle donc dupe de cet accès de générosité? Ne vit-on pas,

dans cet éloge des Français, ce qu'il y avait réellement, un hyperbolique

hommage aux Allemands? En grandissant les vaincus, le Bavarois haussait

encore les victorieux, dont il était. L'armée française était, il le

proclamait, la première du monde. Eh bien? et l'armée allemande?

Évidemment, elle devait encore être placée au-dessus, hors concours. En

contestant les infériorités, les paniques, les divagations des troupes en

marche, l'esprit d'indiscipline et de démoralisation des adversaires,

l'officier allemand affirmait sa supériorité et celle de ses hommes,

il établissait l'incontestable super-excellence de ceux qui avaient fini

par avoir raison d'une armée aussi bien organisée, aussi admirablement

commandée, aussi parfaitement approvisionnée, et aussi capable et

résistante que l'était l'armée de Mac-Mahon. Puisqu'ils avaient pu

triompher de combattants aussi formidablement préparés pour la victoire,

les Allemands devenaient, selon l'expression de leur philosophe Nietzsche,

des sur-soldats.

Le capitaine Tanera, en louangeant la France, ne faisait donc que le

panégyrique de l'Allemagne. Il portait à la seconde puissance sa patrie,

en donnant à la nôtre la valeur d'une unité. Il proclamait enfin, en

reconnaissant la supériorité relative des races latines, l'absolue

supériorité des races germaniques. Ce Bavarois se moquait de nous avec ses

compliments. Il nous faisait très grands, pour se montrer plus grand que

nous, puisque nous étions à terre, et qu'il nous piétinait. La France,

haute encore, mais assommée, faisait un piédestal géant à la géante

Germania. Nos journalistes, surtout pour faire pièce à l'auteur de

_la Débâcle_, prirent pour argent comptant les grosses flatteries du

capitaine allemand.

Zola répondit à ce malin Bavarois. Dans _le Figaro_, qui avait, le premier,

publié la lettre du capitaine Tanera, parut la réplique.

Plusieurs questions techniques et de détail avaient été discutées par le

capitaine, Zola opposa ses documents, ses renseignements, sa sincérité:

J'espère, écrivit-il, qu'on me fait au moins l'honneur de croire que,

pour tous les faits militaires, je me suis adressé aux sources. Après

la défaite, chaque chef de corps, voulant s'innocenter, a publié ou

fait publier une relation détaillée de ses opérations. Nous avons

eu ainsi les livres des généraux Ducrot, Wimpffen, Lebrun, et, si le

général Douai s'est abstenu, c'est qu'un de ses aides de camp, le

prince Bibesco, a écrit sur les mouvements du 7e corps un ouvrage

extrêmement remarquable, dont je me suis beaucoup servi.

Ayant ainsi justifié ses affirmations d'ordre stratégique, et cité ses

auteurs, Zola, animé d'une grande et légitime indignation, proteste contre

la naïveté avec laquelle, dans la presse française, on a paru accueillir

les hypocrites éloges d'un officier allemand, brûleur de maisons et tueur

de femmes, à Bazeilles.

Il faudrait vraiment être bien nigaud pour accepter, dit alors Zola,

de tels éloges, derrière lesquels se cache un soufflet si insultant

à la patrie française! Eh bien! non, il n'est pas vrai que tout le

monde ait fait son devoir. L'histoire a ouvert son enquête, la vérité

maintenant est connue et doit se dire. Oui, il y a eu des soldats

qui, dans l'affolement de la défaite, ont jeté leurs armes; oui, nos

généraux, si braves qu'ils fussent, se sont presque tous montrés des

ignorants et des incapables; oui, nos régiments ont crié la faim, se

sont toujours battus un contre trois, ont été menés à la bataille

comme on mène des troupeaux à la boucherie; oui, la campagne a été une

immense faute, dont la responsabilité retombe sur la nation entière,

et il faut la considérer aujourd'hui comme une terrible épreuve

nécessaire, que la nation a traversée, dans le sang et dans les

larmes, pour se régénérer.

Voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qui est un véritable soulagement

pour la France. C'est le cri même du patriotisme intelligent et

conscient de lui-même. Nous avons besoin que la faute soit avouée et

payée, que la confession soit faite, pour sauver de la catastrophe

notre fierté, et notre espoir dans la victoire future. Et, quant aux

capitaines bavarois, il faut qu'ils soient bien persuadés que la

France vaincue par eux n'est pas la France d'aujourd'hui, mais une

France démoralisée, éperdue, sans vivres, sans chefs, et pourtant si

redoutable encore que, partout, elle n'a succombé que sous le nombre,

et dans les surprises.

J'imagine qu'au lendemain de la guerre le capitaine Tanera n'aurait

point osé écrire sa lettre. Bazeilles était alors une telle tache de

sang, avait soulevé dans le monde entier un tel cri d'exécration que

les Bavarois eux-mêmes n'aimaient point à rappeler leur victoire.

Mais le capitaine dit qu'il était à Bazeilles, et il m'aurait

peut-être suffi de lui répondre que, dès lors, il n'était pas placé

du bon côté pour juger mon livre, et décider si j'avais fait, avec

_la Débâcle_, une besogne utile ou nuisible à la France.

Car, par le fait de cette polémique extravagante, me voilà forcé de

défendre mon œuvre française, mon patriotisme français, contre un des

égorgeurs, un des incendiaires de Bazeilles.

Voilà le langage d'un patriote et d'un bon Français. C'est aussi la voix

même de la raison et de la vérité que fait entendre ici Zola. Ceux qui

l'accusent d'avoir attaqué, affaibli l'armée avec son livre, n'ont pas lu

_la Débâcle_ ou bien ils n'ont pas voulu en comprendre l'esprit, ni la

portée. Ce n'est pas avec cette page d'histoire que le défenseur de

Dreyfus peut être accusé, avec justice, d'avoir porté atteinte à l'armée,

diminué l'esprit militaire, et abattu les courages. Ces reproches sont

faux, et il ne faut pas mêler _la Débâcle_ à l'affaire Dreyfus.

Zola a expliqué, à propos des attaques du capitaine Tanera, qu'il avait

cru devoir ne pas imiter ceux de ses devanciers qui, dans les tableaux

de batailles, supprimaient les défaillances, et ne peignaient que les

héroïsmes. L'homme, avec ses misères et ses faiblesses, devait se

retrouver partout le même, et le champ de bataille ne pouvait faire

exception. La légende du troupier français, éternellement et comme

fatalement invincible, lui avait semblé belle, mais exécrable. Elle était

la cause première de nos effroyables désastres. La nécessité de tout dire

s'est imposée à lui. D'où son livre impartial et implacable.

Il concluait par cet éloquent appel à la sincérité, que les plus ardents

patriotes ne peuvent qu'approuver:

La guerre est désormais une chose assez grave, assez terrible pour

qu'on ne mente point avec elle. Je suis de ceux qui la croient

inévitable, qui la jugent bonne souvent, dans notre état social.

Mais quelle extrémité affreuse, et à laquelle il ne faut se résigner

que lorsque l'existence même de la patrie est en jeu! Je n'ai rien

caché, j'ai voulu montrer comment une nation comme la nôtre, après

tant de victoires, avait pu être misérablement battue; et j'ai voulu

montrer aussi de quelle basse-fosse nous nous étions relevés en vingt

ans, et dans quel bain de sang un peuple fort pouvait se régénérer.

Ma conviction profonde est que, si le mensonge faussement patriotique

recommençait, si nous nous abusions de nouveau sur les autres, et sur

nous-mêmes, nous serions battus encore. Voilà la guerre inévitable

dans son horreur, acceptons-la et soyons prêts à vaincre.

Quel patriote pourrait désapprouver ce langage ferme et sage? Les lignes

qui terminent cet admirable et patriotique manifeste sont d'une douceur

infinie, et d'une émotion si humaine, qu'on ne saurait les lire sans que

tout l'être ne vibre à l'unisson de l'écrivain:

Ah! cette armée de Châlons que j'ai suivie dans son calvaire, avec une

telle angoisse, avec une telle passion de tendresse souffrante! Est-ce

que chacune de mes pages n'est pas une palme que j'ai jetée sur les

tombes ignorées des plus humbles de nos soldats? Est-ce que je ne l'ai

pas montrée comme le bouc émissaire, chargée des iniquités de la

nation, expiant les fautes de tous, donnant son sang et jusqu'à son

honneur, pour le salut de la Patrie? Nier ma tendresse, nier ma pitié,

nier mon culte en larmes, c'est nier l'éclatante lumière du soleil.

Qui donc a écrit que _la Débâcle_ était l'épopée des humbles, des

petits? Oui, c'est bien cela. Je n'ai pas épargné les chefs, ceux

contre lesquels, autour de Sedan, monte encore le cri d'exécration

des villages. Mais les petits, les humbles, ceux qui ont marché pieds

nus, qui se sont fait tuer le ventre vide, ah! ceux-là, je crois

avoir dit assez leurs souffrances, leur héroïsme obscur, le monument

d'éternel hommage que la nation leur doit dans la défaite.

Qui donc pourrait prétendre que de tels sentiments sont ceux d'un

calomniateur systématique de l'armée? Des défenseurs du livre attaqué et

faussement commenté se levèrent, et Zola fut compris et approuvé par des

hommes dont le patriotisme, et même le militarisme, étaient avérés.

_Le Figaro_ publia, à la suite des discussions allumées par l'incendiaire

de Bazeilles, une lettre intéressante du colonel en retraite Henri de

Ponchalon.

Cet officier supérieur disait:

Voulez-vous permettre à un combattant de l'armée de Châlons de vous

adresser quelques réflexions au sujet de votre réponse au capitaine

bavarois Tanera! Je ne suis pas étonné que ce capitaine ait critiqué

votre livre; il est dans son rôle. Les Allemands ont toujours affecté

de grossir les difficultés qu'ils ont rencontrées: c'est ainsi qu'ils

ont soutenu que le maréchal Bazaine avait rempli tout son devoir!

Oui, «la vérité doit se dire»; cette vérité n'est-elle pas le meilleur

garant de l'avenir? Ce n'est pas avec des illusions que nous ferons

revivre les gloires militaires du passé.

Oui, nous avons eu des généraux ignorants, incapables; j'en ai connu

qui ne savaient pas lire une carte! Mais, tout en reconnaissant le

sentiment patriotique dont vous êtes inspiré, je dois dire que vous

avez généralisé ce qui n'était qu'une exception.

Quant aux autres officiers, si ceux que vous avez dépeints ont pu

exister, ils n'étaient, eux aussi, qu'une exception. Entre le

capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y avait place pour

l'officier intelligent, instruit, énergique, tout à fait à la hauteur

de ses fonctions.

Si vous n'avez pas épargné les chefs, avez-vous, comme vous le

prétendez, rendu complètement justice aux soldats?

Vous affirmez que, dans l'affolement de la défaite, il y a eu des

soldats qui ont jeté leurs armes. Je puis certifier que, dans le

1er corps (corps Ducrot), ce fait ne s'est jamais produit, ni à

Wissembourg, ni à Frœschwiller, ni à Sedan.

Émile Zola répondit au colonel de Ponchalon:

Paris, 18 octobre 1892.

Monsieur,

Permettez-moi de répéter que je n'ai nié ni le sentiment du devoir

ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine

Baudoin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil.

Après les mauvaises nouvelles de Frœschwiller, des soldats du

7e corps, qui n'avaient pas combattu, ont jeté leurs armes. Je

n'aurais pas affirmé un fait pareil sans l'appuyer sur des documents

certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur

aujourd'hui de tout confesser.

Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi,

à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer

l'assurance de mes sentiments distingués.

Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre · 第 19 / 30 题