CHAPITRE VIII.

Supplément à l'histoire des institutions et des usages

révolutionnaires.--Cultes et idoles qui se succédèrent pendant la

terreur.--Marat.--Lepelletier.--La déesse de la Raison.--La femme

Momoro.--Mlle Aubri.--L'Être-Suprême.--La théophilantropie.--Des fêtes

publiques soit annuelles, soit éventuelles.--Translation des cendres de

J. J. Rousseau au Panthéon.--Anecdote.--Le décadi à quoi consacré.--Des

actes de l'état civil; célébration des fêtes morales.--Modes.--Costumes

des différens partis.--Costume républicain dessiné par David et porté

par Talma.--Anecdote.

Nous approchons de l'époque où une nouvelle révolution va, sinon mettre

un terme aux convulsions de la société française, la reconstituer du

moins dans des formes plus compatibles avec ses anciennes habitudes.

Avant de terminer ce volume, achevons de faire connaître les moeurs que

les réformateurs s'étaient efforcés de substituer à celles que la

terreur avait fait disparaître, mais qu'elle n'avait pas détruites; nous

complèterons ainsi la tâche que nous nous sommes surtout imposée en

recueillant nos _Souvenirs_, celle de donner une idée précise de cette

partie de l'histoire de la société française pendant la période

révolutionnaire; elle est moins connue que les faits.

Une société ne saurait se passer de religion; elle ne saurait non plus

se passer de culte.

C'est par la pratique des vertus, c'est par des actes de bienfaisance,

plus que par des démonstrations extérieures, que les esprits d'un ordre

élevé honorent l'auteur de tout bien, l'être créateur et conservateur,

le Dieu très-grand et très-bon, le Dieu de Moïse, de Socrate et de

Fénélon; mais ce culte dénué d'ostentation, et qui consiste surtout dans

des oeuvres secrètes, ne suffit pas à la multitude; de même qu'il faut

matérialiser Dieu pour qu'elle le comprenne, il faut matérialiser la

religion pour qu'elle la conçoive. C'est à ses sens qu'il faut parler

pour convaincre son intelligence. De même qu'il existe en elle une somme

de crédulité qui veut des idoles, des superstitions, il existe en elle

une somme de curiosité qui veut des démonstrations extérieures, des

chants, des cloches, des cérémonies, des processions, une liturgie

enfin, religion qu'elle croit concevoir parce qu'elle la voit, et qui

lui semble prouvée parce que ses yeux la lui montrent.

De plus, s'il faut une pâture à la crédulité du vulgaire, ne faut-il pas

aussi une occupation aux loisirs du peuple? La clôture des églises et

des temples avait pour la tranquillité publique plus d'un inconvénient.

Des désordres graves résultèrent du désoeuvrement où elle jetait dans les

jours de repos la classe ouvrière, pour laquelle le service paroissial

était un plaisir. Ceux qu'elle lui substitua furent quelquefois moins

innocens.

Les gouvernemens qui se succédèrent pendant les dix terribles années

dont on retrace ici les extravagances; les tyrannies les plus absurdes

même reconnurent ces inconvéniens et tentèrent d'y parer, en offrant à

la crédulité publique des simulacres de divinités, des parodies de

solennités religieuses; suppléant par un paganisme sans grâce le

christianisme que proscrivait la plus stupide intolérance.

Les effigies de Marat et de Lepelletier remplacèrent d'abord l'image du

Christ; et comme les noms du _Père et du Fils_ sont rappelés dans toutes

les prières du chrétien, les noms de _Marat_ et de _Lepelletier_, qui

eurent leurs dévots, furent insérés dans les formules que les présidens

des clubs révolutionnaires adressaient aux visiteurs étrangers en leur

donnant l'accolade fraternelle. C'était aux noms de _Marat_ et de

_Lepelletier_ qu'on les avait salués: c'était aux noms de _Marat_ et de

_Lepelletier_ qu'ils rendaient la politesse.

On honorait ces martyrs du culte de dulie, bien qu'ils n'eussent pas

fait de miracles. Si grands saints qu'ils fussent, ce n'étaient

cependant pas des divinités; or la populace voulait une divinité. On lui

donna la RAISON pour idole, faute de mieux. Celle-là avait du moins un

des attributs divins, celui de faire parler de soi partout et de ne se

montrer nulle part.

Elle se manifestait toutefois aux sens. Travestie en _Raison_, la

première femme venue, pour peu qu'elle fût complaisante et passablement

tournée, était intronisée sous ce nom, soit sur un autel où on

l'encensait, soit sur un brancard où on la promenait. Pieds nus, bras

nus, la tête ornée du seul diadème qui osât alors se montrer en France,

elle recevait les hommages des mortels, excepté toutefois de ceux qui,

n'oubliant pas qu'elle était leur voisine ou leur commère, la

désignaient par des noms qui n'étaient ni moraux ni poétiques. La femme

de _Momoro_ l'imprimeur[48] débuta la première dans ce rôle auquel la

nature ne l'avait pas appelée, autant que j'en ai pu juger en 1800,

quand elle vint réclamer dans mes bureaux[49], en qualité de ci-devant

divinité, son traitement de réforme, ou sa pension de retraite. Elle me

parut difforme, grossière et passée comme le régime qu'elle

représentait.

Plus d'une personne lui succéda dans les honneurs divins. Entre celles

qui parurent y avoir du moins les droits de la beauté, on remarqua Mlle

_Aubri_, belle et bonne fille, qui représentait aussi la Gloire dans les

dénoûmens à l'Opéra. Ce dernier rôle lui profita moins que celui de la

Raison; elle s'y cassa le cou[50]. La gloire a ses dangers, de quelque

façon qu'on l'entende.

Le respect qu'on portait à des déesses qui, semblables à celles de la

fable, s'humanisaient quelquefois avec leurs adorateurs, s'usa bientôt.

Comme ce paysan qui ne pouvait croire à la vertu d'un saint qu'il avait

vu poirier, le peuple ne pouvait croire à des divinités sur la nature

desquelles il avait tant de certitudes.

À ces déesses, inventées par Chaumette, Robespierre substitua son

_Être-Suprême_, être qui, dépouillé de tout symbole, se présentait sous

la forme la plus abstraite. Je crois qu'en cela ce politique fit une

faute; mais je suis certain qu'il en fit une plus grande en

s'attribuant, lors de l'inauguration du nouveau culte, les fonctions de

souverain pontife. N'était-ce pas donner à penser qu'il avait intention

d'unir le sacerdoce à l'empire, et de se faire pape en France où il

était déjà dictateur? Que telle ait été ou non son ambition, cette

démonstration le perdit. Il est heureux qu'il ait voulu être prophète en

son pays.

Ce culte populaire qu'il cherchait, aucun des réformateurs de l'époque

ne l'a trouvé. L'apostolat de Laréveillère-Lépeaux ne fut guère plus

heureux que celui de Maximilien Robespierre, bien qu'il ait fini moins

sérieusement. Les _théophilantropes_ n'eurent tout juste que le temps

d'être ridicules. Plus ennuyée qu'édifiée de ce culte sans pompe, la

populace traita ces sacristains en houppelandes comme elle a traité

depuis les _Saint-Simoniens_ qui, dans leur philantropie, sont moins

philantropes peut-être. Les _théophilantropes_ se croyaient respectables

parce qu'ils étaient maussades, et graves parce qu'ils étaient ennuyeux.

Les sifflets, les poires molles et les pommes cuites en firent justice à

travers les vitres de Saint-Méry. Quelque affamé de religion que fût le

peuple, il ne put goûter la cuisine de ces bons apôtres.

Que voulait-il? autre chose que ce qu'on lui servait, sans vouloir ce

qu'on lui avait ôté. L'apostasie des prêtres avait discrédité l'ancienne

religion; le peuple n'était plus chrétien; mais il ne voulait pas être

païen, et il ne pouvait pas être philosophe. Il fallait amuser cet

enfant avide de spectacles et incapable de réflexion. On le régala de

fêtes publiques; à tout propos on en inventait. Une victoire, un

supplice, une apothéose, un sujet de deuil ou d'allégresse, tout

devenait l'occasion d'une solennité. Les factions s'emparaient tour à

tour de ce moyen d'influence. Les amis de l'ordre avaient célébré par

une fête le patriotisme du maire d'Étampes, qui s'était fait tuer en

réclamant respect pour la loi; les amis du désordre célébrèrent par une

fête la révolte du régiment de Châteauvieux; et tout cela à la grande

satisfaction de la multitude pour qui ces pompes, qui défilaient sur le

boulevard, remplaçaient les processions de Saint-Roch et de

Saint-Eustache.

On occupait par ce moyen l'imagination du peuple, et on l'occupait des

intérêts actuels.

Ces fêtes avaient le caractère de l'événement auquel elles se

rattachaient. Celle du 14 juillet 1793 semblait avoir été ordonnée par

des cannibales. L'arc, élevé au milieu d'une voie triomphale dont les

colonnes occupaient le boulevard italien, était orné de bas-reliefs

peints qui retraçaient les massacres du 6 octobre et du 10 août, et de

trophées, modelés en pâte de carton, où se groupaient les dépouilles des

gardes-du-corps, surmontées des têtes de ces malheureux auxquelles on

avait laissé leurs cadenettes ou leurs queues, de peur qu'on ne les

reconnût pas. J'en parle pour l'avoir vu.

Somptueuses à Paris et dans les grandes villes, dans les petites ces

fêtes se ressentaient de la pénurie locale. À Saint-Germain-en-Laye, par

exemple, où à l'instar de la capitale on célébra par une cérémonie de ce

genre la reprise de Toulon, faute d'artillerie on remplaça par des

tuyaux de poêle les canons reconquis sur les Anglais, et les

conventionnels Beauvais et Moyse Bayle, que cette victoire avait tirés

des cachots où les insurgés les tenaient enfermés, furent représentés

par deux invalides bien maigres qui se traînaient en robe de chambre et

en pantoufles au milieu des représentans de l'armée libératrice, figurée

par les bisets du lieu; notez que pour avoir l'air d'avoir pâti ils

s'étaient jauni et grimé la figure comme l'acteur qui joue le rôle de

Géronte dans le _Légataire universel_.

La fête de Jean-Jacques Rousseau, car il eut sa fête comme Voltaire, la

fête de Jean-Jacques Rousseau, au lieu de ce belliqueux caractère, eut

un caractère quasi-pastoral. C'était après la révolution de thermidor;

la disposition des esprits était changée. La Convention s'efforçait de

se réconcilier avec l'humanité: cette intention se manifesta dans la

solennité dont ce philantrope fut l'objet, je ne sais trop à quel

propos, ses cendres étant déjà dans le Panthéon. _La famille de

Voltaire_, devenue celle de Rousseau[51], quoique ces philosophes ne

fussent pas cousins, ayant été requise d'accompagner le cortége, je me

réunis à elle pour remplir ce pieux devoir. Dans cette famille, à

laquelle s'était affilié quiconque avait tourné une phrase ou aligné

deux vers, se trouvaient des personnes d'opinions assez différentes.

Hoffman, Sedaine et le vicomte de Ségur, tout récemment sorti de prison,

marchaient ainsi que moi avec le citoyen Baudrais, le chevalier de Piis

ou tel autre écrivain non moins révolutionnaire, à la suite de Thérèse

Levasseur, qu'entourait un groupe de nourrices, derrière le char qui

promenait le long des ruisseaux de Paris _l'île des peupliers_ au milieu

de laquelle s'élevait un sarcophage.

La cérémonie faite, je ne sais quel membre de _la famille_ proposa de ne

point se séparer, et d'achever par un banquet fraternel une journée si

heureusement commencée. Quinze ou vingt personnes acceptent et se

rendent chez Beauvilliers. Tout alla d'abord pour le mieux; on ne

tarissait pas en éloges sur la solennité, sur la cuisine qui avait bien

aussi son mérite, et sur le vin qu'on n'épargnait pas; on s'accordait

sur tout enfin, quand, sur la proposition de boire à la réconciliation

générale, le vicomte, qui pendant dix-huit mois de réclusion avait conçu

quelque rancune contre les terroristes, s'exprimant sur leur compte avec

une franchise des plus énergiques, déclara n'avoir pas soif. Le citoyen

Baudrais, qui n'avait pas soif non plus, n'exprima pas avec plus de

modération la haine qu'il conservait aux aristocrates: voeux émis de part

et d'autre pour l'entier et prompt anéantissement de la faction opposée.

Bref, ce banquet fraternel allait finir comme celui des Centaures et des

Lapithes, et fournir au restaurateur l'occasion de renouveler sa

vaisselle, si nous n'eussions tranché court à la dispute, en levant la

séance avant le café. On s'était promis cependant tolérance réciproque.

Cette scène, qui fit trembler quelques uns de nos convives, me fit rire:

elle avait au fait son côté plaisant, et j'en avais vu de plus

sérieuses.

Rappelons, à l'occasion de l'apothéose de Rousseau, que le même honneur

fut décerné quelque temps après à la charogne, c'est le mot propre, à la

charogne de Marat; il est vrai qu'elle ne fit guère que traverser le

Panthéon pour aller se mêler quelques mois après aux immondices de

l'égout Montmartre. Mais par quelle étrange politique lui permit-on de

passer par-là?

Deux polissons aussi ont été admis dans ce temple ouvert à l'héroïsme

par _la patrie reconnaissante_: _Barra_ et _Viala_ y entrèrent en vertu

d'un décret solennel. Tous deux avaient été tués par les insurgés du

Midi, l'un pour avoir battu héroïquement du tambour dans le poulailler

d'une commune révoltée; l'autre en punition d'une espièglerie encore

plus héroïque. Présentant à nu son dos à l'ennemi qui était de l'autre

côté de la Durance, ce gamin reçut dans la tête une balle qui ne pouvait

pas l'atteindre au visage.

Ces décrets avaient été rendus sur la proposition de Robespierre, dont

la politique envieuse aimait mieux ouvrir le Panthéon à des petits

garçons qu'à de grands hommes.

Les grandes époques de la révolution, telles que le 14 juillet et le 10

août, étaient célébrées par des anniversaires. Le 21 janvier aussi fut

six ans de suite un jour de solennité. Le rayer de la liste des fêtes

nationales fut un des premiers actes du consulat de Bonaparte.

Depuis la promulgation du calendrier républicain, qui réduisit à trois

par mois le nombre des jours de repos, le décadi remplaçait le dimanche;

mais ce dimanche sans messe, sans vêpres et sans pain bénit ne

satisfaisait pas aux exigences du peuple. Pour remplacer ces

institutions et offrir un aliment à la curiosité de la foule inoccupée,

on imagina de consacrer le décadi aux cérémonies qui antérieurement

appelaient les familles dans les paroisses, dépositaires alors des

registres de l'état civil. C'est ce jour-là seulement que se recevaient

les déclarations de naissance, et que les mariages se contractaient au

nom de la loi: cela donna au décadi une certaine importance.

Les deux témoins qui devaient certifier la condition de l'enfant se

rendaient à cet effet à la municipalité avec les parens, et

remplaçaient, bien qu'ils fussent tous deux du même sexe, le parrain et

la marraine. Je me rappelle avoir été invité par un de mes confrères, M.

Alexandre Duval, à remplir, à l'occasion de la naissance d'une de ses

filles, cette fonction avec mon confrère Andrieux. Des circonstances

imprévues ne me permirent pas, à mon grand regret, de remplir ce devoir

qui m'eût fait compère d'un des hommes les plus estimables que je

connaisse: tout était pourtant arrangé au mieux, Andrieux devait être la

commère.

C'est dans ces cérémonies qu'on donnait un prénom aux enfans; plusieurs

n'ont reçu à cette occasion que des sobriquets. Comme tout prénom

paraissait excellent hors ceux qui étaient consignés dans le calendrier

romain, les uns allaient en chercher dans le _Dictionnaire historique_,

les autres dans le _Dictionnaire du parfait Jardinier_, que les

rédacteurs du calendrier républicain avaient mis aussi à contribution.

C'est comme cela que tel individu qui n'a jamais été baptisé s'appelle,

sur son extrait de baptême, _carotte_ ou _Scévola_, _Brutus_ ou

_chou-fleur_. Le ridicule se mêlait parfois à l'atroce dans ces temps-là

où l'on s'ingéniait à régulariser le désordre, et où les novateurs

travestissaient ce qu'ils croyaient remplacer.

Le gouvernement directorial, mettant à exécution ce qu'avait conçu

Robespierre, institua de plus, pour chaque décadi, une fête relative à

une vertu morale, et fit composer pour chacune de ces fêtes, en

l'honneur de la vertu du jour, par les poëtes alors en réputation, une

hymne que les plus grands compositeurs furent chargés de mettre en

musique. Colportées et _serinées_ dans toute la république par des

turlutaines et des orgues de Barbarie fabriquées aux frais de l'État,

ces hymnes devaient tenir lieu de vêpres et de complies.

Les sermons ne manquaient pas plus que l'office à ces jours-là. Des

instructions rédigées dans le but d'éclairer les citoyens sur leurs

droits, remplaçaient le prône, et la lecture des principaux faits de la

révolution la lecture de l'Évangile: c'était bien imaginé. Mais comme

tout cela se débitait en français, cela eut peu de succès: le peuple

n'écoute guère que ce qu'il ne comprend pas.

La manie de tout réformer s'étendit jusque sur les modes. Les femmes,

quant à cet article, se réglaient, ainsi que je l'ai dit, sur les

costumes de théâtre; les hommes s'en rapprochèrent moins. Le pantalon

collant, les demi-bottes, le gilet à larges revers, un frac ou une

courte redingote, telle était la toilette de l'homme qui n'affichait

aucune opinion. Mais cette mode était exagérée par les jeunes gens de

partis; les réactionnaires portaient, avec des habits très-lâches

auxquels ils adaptaient des collets de velours vert ou noir, des

culottes attachées au-dessous du genou avec des touffes de cordons, et

ils surchargeaient leur chevelure, à faces pendantes et à chignons

tressés, de pommade de senteur et de poudre odorante, d'où leur vint le

nom de _muscadins_.

Les jacobins, au contraire, à l'exemple des puritains d'Angleterre,

affectaient dans leur costume la plus grande simplicité, lors même

qu'ils se permettaient d'être propres; ils portaient sur le gilet et le

pantalon, en guise d'habit, une veste sans basques qu'on appelait

_carmagnole_, et par-dessus tout cela une houppelande d'étoffe

grossière; enfin ils couronnaient leurs cheveux longs, gras et non

poudrés, d'un bonnet à poil.

David, à qui la législation de cette partie avait été abandonnée, ou qui

se l'était attribuée, avait essayé, dès 1792, de nous donner un costume

national. Par-dessus le pantalon et le gilet, il avait ajusté un habit

court croisant sur les cuisses qu'il recouvrait, comme la tunique

romaine, et il y avait ajouté un manteau; tout élégante qu'elle était,

cette mode ne prit pas. En vain Talma qui, dans la circonstance, s'était

prêté à lui servir de mannequin, se promenait-il dans cet accoutrement,

complété par une toque à aigrette de trois couleurs, et que relevaient

les grâces de sa jeunesse, la régularité de ses traits et la noblesse

répandue dans toute sa personne; on le regarda sans songer à l'imiter.

Je me trompe: Baptiste cadet, qui, en son temps, fut joli garçon aussi,

se risqua à endosser ce costume. Il ne le porta pas long-temps. La

moindre chose irritait alors l'inquiétude du peuple. «Comme nous

traversions le Palais-Royal, le peuple, nous voyant ainsi fagotés, me

disait Talma, nous prit pour des étrangers, pour des Autrichiens, pour

des Turcs, pour des _espions déguisés_. On nous avait entourés, et l'on

nous jetait dans le bassin du jardin, si le commandant d'une patrouille

qui survint fort à propos, nous tirant des mains des patriotes, ne nous

eût sauvés, en promettant sur son honneur que le commissaire chez qui

l'on nous conduisit ferait de nous bonne et prompte justice. Le peuple,

qui avait descendu la lanterne, attendait encore l'effet de cette

promesse trois heures après qu'on la lui avait faite; mais nous étions

sortis de là en uniformes de garde nationale. Ce costume, que j'ai cédé

à la direction de notre théâtre, ajoutait Talma, habille depuis ce

jour-là un des comparses dans _Robert chef de brigands_.»

À quelques modifications près, c'est l'habit qui fut adopté en 1795 pour

les membres des deux conseils législatifs; c'est ce froc que, le 19

brumaire, ils jetèrent aux orties du parc de Saint-Cloud.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 37 / 71 题