Supplément à l'histoire des institutions et des usages
révolutionnaires.--Cultes et idoles qui se succédèrent pendant la
terreur.--Marat.--Lepelletier.--La déesse de la Raison.--La femme
Momoro.--Mlle Aubri.--L'Être-Suprême.--La théophilantropie.--Des fêtes
publiques soit annuelles, soit éventuelles.--Translation des cendres de
J. J. Rousseau au Panthéon.--Anecdote.--Le décadi à quoi consacré.--Des
actes de l'état civil; célébration des fêtes morales.--Modes.--Costumes
des différens partis.--Costume républicain dessiné par David et porté
par Talma.--Anecdote.
Nous approchons de l'époque où une nouvelle révolution va, sinon mettre
un terme aux convulsions de la société française, la reconstituer du
moins dans des formes plus compatibles avec ses anciennes habitudes.
Avant de terminer ce volume, achevons de faire connaître les moeurs que
les réformateurs s'étaient efforcés de substituer à celles que la
terreur avait fait disparaître, mais qu'elle n'avait pas détruites; nous
complèterons ainsi la tâche que nous nous sommes surtout imposée en
recueillant nos _Souvenirs_, celle de donner une idée précise de cette
partie de l'histoire de la société française pendant la période
révolutionnaire; elle est moins connue que les faits.
Une société ne saurait se passer de religion; elle ne saurait non plus
se passer de culte.
C'est par la pratique des vertus, c'est par des actes de bienfaisance,
plus que par des démonstrations extérieures, que les esprits d'un ordre
élevé honorent l'auteur de tout bien, l'être créateur et conservateur,
le Dieu très-grand et très-bon, le Dieu de Moïse, de Socrate et de
Fénélon; mais ce culte dénué d'ostentation, et qui consiste surtout dans
des oeuvres secrètes, ne suffit pas à la multitude; de même qu'il faut
matérialiser Dieu pour qu'elle le comprenne, il faut matérialiser la
religion pour qu'elle la conçoive. C'est à ses sens qu'il faut parler
pour convaincre son intelligence. De même qu'il existe en elle une somme
de crédulité qui veut des idoles, des superstitions, il existe en elle
une somme de curiosité qui veut des démonstrations extérieures, des
chants, des cloches, des cérémonies, des processions, une liturgie
enfin, religion qu'elle croit concevoir parce qu'elle la voit, et qui
lui semble prouvée parce que ses yeux la lui montrent.
De plus, s'il faut une pâture à la crédulité du vulgaire, ne faut-il pas
aussi une occupation aux loisirs du peuple? La clôture des églises et
des temples avait pour la tranquillité publique plus d'un inconvénient.
Des désordres graves résultèrent du désoeuvrement où elle jetait dans les
jours de repos la classe ouvrière, pour laquelle le service paroissial
était un plaisir. Ceux qu'elle lui substitua furent quelquefois moins
innocens.
Les gouvernemens qui se succédèrent pendant les dix terribles années
dont on retrace ici les extravagances; les tyrannies les plus absurdes
même reconnurent ces inconvéniens et tentèrent d'y parer, en offrant à
la crédulité publique des simulacres de divinités, des parodies de
solennités religieuses; suppléant par un paganisme sans grâce le
christianisme que proscrivait la plus stupide intolérance.
Les effigies de Marat et de Lepelletier remplacèrent d'abord l'image du
Christ; et comme les noms du _Père et du Fils_ sont rappelés dans toutes
les prières du chrétien, les noms de _Marat_ et de _Lepelletier_, qui
eurent leurs dévots, furent insérés dans les formules que les présidens
des clubs révolutionnaires adressaient aux visiteurs étrangers en leur
donnant l'accolade fraternelle. C'était aux noms de _Marat_ et de
_Lepelletier_ qu'on les avait salués: c'était aux noms de _Marat_ et de
_Lepelletier_ qu'ils rendaient la politesse.
On honorait ces martyrs du culte de dulie, bien qu'ils n'eussent pas
fait de miracles. Si grands saints qu'ils fussent, ce n'étaient
cependant pas des divinités; or la populace voulait une divinité. On lui
donna la RAISON pour idole, faute de mieux. Celle-là avait du moins un
des attributs divins, celui de faire parler de soi partout et de ne se
montrer nulle part.
Elle se manifestait toutefois aux sens. Travestie en _Raison_, la
première femme venue, pour peu qu'elle fût complaisante et passablement
tournée, était intronisée sous ce nom, soit sur un autel où on
l'encensait, soit sur un brancard où on la promenait. Pieds nus, bras
nus, la tête ornée du seul diadème qui osât alors se montrer en France,
elle recevait les hommages des mortels, excepté toutefois de ceux qui,
n'oubliant pas qu'elle était leur voisine ou leur commère, la
désignaient par des noms qui n'étaient ni moraux ni poétiques. La femme
de _Momoro_ l'imprimeur[48] débuta la première dans ce rôle auquel la
nature ne l'avait pas appelée, autant que j'en ai pu juger en 1800,
quand elle vint réclamer dans mes bureaux[49], en qualité de ci-devant
divinité, son traitement de réforme, ou sa pension de retraite. Elle me
parut difforme, grossière et passée comme le régime qu'elle
représentait.
Plus d'une personne lui succéda dans les honneurs divins. Entre celles
qui parurent y avoir du moins les droits de la beauté, on remarqua Mlle
_Aubri_, belle et bonne fille, qui représentait aussi la Gloire dans les
dénoûmens à l'Opéra. Ce dernier rôle lui profita moins que celui de la
Raison; elle s'y cassa le cou[50]. La gloire a ses dangers, de quelque
façon qu'on l'entende.
Le respect qu'on portait à des déesses qui, semblables à celles de la
fable, s'humanisaient quelquefois avec leurs adorateurs, s'usa bientôt.
Comme ce paysan qui ne pouvait croire à la vertu d'un saint qu'il avait
vu poirier, le peuple ne pouvait croire à des divinités sur la nature
desquelles il avait tant de certitudes.
À ces déesses, inventées par Chaumette, Robespierre substitua son
_Être-Suprême_, être qui, dépouillé de tout symbole, se présentait sous
la forme la plus abstraite. Je crois qu'en cela ce politique fit une
faute; mais je suis certain qu'il en fit une plus grande en
s'attribuant, lors de l'inauguration du nouveau culte, les fonctions de
souverain pontife. N'était-ce pas donner à penser qu'il avait intention
d'unir le sacerdoce à l'empire, et de se faire pape en France où il
était déjà dictateur? Que telle ait été ou non son ambition, cette
démonstration le perdit. Il est heureux qu'il ait voulu être prophète en
son pays.
Ce culte populaire qu'il cherchait, aucun des réformateurs de l'époque
ne l'a trouvé. L'apostolat de Laréveillère-Lépeaux ne fut guère plus
heureux que celui de Maximilien Robespierre, bien qu'il ait fini moins
sérieusement. Les _théophilantropes_ n'eurent tout juste que le temps
d'être ridicules. Plus ennuyée qu'édifiée de ce culte sans pompe, la
populace traita ces sacristains en houppelandes comme elle a traité
depuis les _Saint-Simoniens_ qui, dans leur philantropie, sont moins
philantropes peut-être. Les _théophilantropes_ se croyaient respectables
parce qu'ils étaient maussades, et graves parce qu'ils étaient ennuyeux.
Les sifflets, les poires molles et les pommes cuites en firent justice à
travers les vitres de Saint-Méry. Quelque affamé de religion que fût le
peuple, il ne put goûter la cuisine de ces bons apôtres.
Que voulait-il? autre chose que ce qu'on lui servait, sans vouloir ce
qu'on lui avait ôté. L'apostasie des prêtres avait discrédité l'ancienne
religion; le peuple n'était plus chrétien; mais il ne voulait pas être
païen, et il ne pouvait pas être philosophe. Il fallait amuser cet
enfant avide de spectacles et incapable de réflexion. On le régala de
fêtes publiques; à tout propos on en inventait. Une victoire, un
supplice, une apothéose, un sujet de deuil ou d'allégresse, tout
devenait l'occasion d'une solennité. Les factions s'emparaient tour à
tour de ce moyen d'influence. Les amis de l'ordre avaient célébré par
une fête le patriotisme du maire d'Étampes, qui s'était fait tuer en
réclamant respect pour la loi; les amis du désordre célébrèrent par une
fête la révolte du régiment de Châteauvieux; et tout cela à la grande
satisfaction de la multitude pour qui ces pompes, qui défilaient sur le
boulevard, remplaçaient les processions de Saint-Roch et de
Saint-Eustache.
On occupait par ce moyen l'imagination du peuple, et on l'occupait des
intérêts actuels.
Ces fêtes avaient le caractère de l'événement auquel elles se
rattachaient. Celle du 14 juillet 1793 semblait avoir été ordonnée par
des cannibales. L'arc, élevé au milieu d'une voie triomphale dont les
colonnes occupaient le boulevard italien, était orné de bas-reliefs
peints qui retraçaient les massacres du 6 octobre et du 10 août, et de
trophées, modelés en pâte de carton, où se groupaient les dépouilles des
gardes-du-corps, surmontées des têtes de ces malheureux auxquelles on
avait laissé leurs cadenettes ou leurs queues, de peur qu'on ne les
reconnût pas. J'en parle pour l'avoir vu.
Somptueuses à Paris et dans les grandes villes, dans les petites ces
fêtes se ressentaient de la pénurie locale. À Saint-Germain-en-Laye, par
exemple, où à l'instar de la capitale on célébra par une cérémonie de ce
genre la reprise de Toulon, faute d'artillerie on remplaça par des
tuyaux de poêle les canons reconquis sur les Anglais, et les
conventionnels Beauvais et Moyse Bayle, que cette victoire avait tirés
des cachots où les insurgés les tenaient enfermés, furent représentés
par deux invalides bien maigres qui se traînaient en robe de chambre et
en pantoufles au milieu des représentans de l'armée libératrice, figurée
par les bisets du lieu; notez que pour avoir l'air d'avoir pâti ils
s'étaient jauni et grimé la figure comme l'acteur qui joue le rôle de
Géronte dans le _Légataire universel_.
La fête de Jean-Jacques Rousseau, car il eut sa fête comme Voltaire, la
fête de Jean-Jacques Rousseau, au lieu de ce belliqueux caractère, eut
un caractère quasi-pastoral. C'était après la révolution de thermidor;
la disposition des esprits était changée. La Convention s'efforçait de
se réconcilier avec l'humanité: cette intention se manifesta dans la
solennité dont ce philantrope fut l'objet, je ne sais trop à quel
propos, ses cendres étant déjà dans le Panthéon. _La famille de
Voltaire_, devenue celle de Rousseau[51], quoique ces philosophes ne
fussent pas cousins, ayant été requise d'accompagner le cortége, je me
réunis à elle pour remplir ce pieux devoir. Dans cette famille, à
laquelle s'était affilié quiconque avait tourné une phrase ou aligné
deux vers, se trouvaient des personnes d'opinions assez différentes.
Hoffman, Sedaine et le vicomte de Ségur, tout récemment sorti de prison,
marchaient ainsi que moi avec le citoyen Baudrais, le chevalier de Piis
ou tel autre écrivain non moins révolutionnaire, à la suite de Thérèse
Levasseur, qu'entourait un groupe de nourrices, derrière le char qui
promenait le long des ruisseaux de Paris _l'île des peupliers_ au milieu
de laquelle s'élevait un sarcophage.
La cérémonie faite, je ne sais quel membre de _la famille_ proposa de ne
point se séparer, et d'achever par un banquet fraternel une journée si
heureusement commencée. Quinze ou vingt personnes acceptent et se
rendent chez Beauvilliers. Tout alla d'abord pour le mieux; on ne
tarissait pas en éloges sur la solennité, sur la cuisine qui avait bien
aussi son mérite, et sur le vin qu'on n'épargnait pas; on s'accordait
sur tout enfin, quand, sur la proposition de boire à la réconciliation
générale, le vicomte, qui pendant dix-huit mois de réclusion avait conçu
quelque rancune contre les terroristes, s'exprimant sur leur compte avec
une franchise des plus énergiques, déclara n'avoir pas soif. Le citoyen
Baudrais, qui n'avait pas soif non plus, n'exprima pas avec plus de
modération la haine qu'il conservait aux aristocrates: voeux émis de part
et d'autre pour l'entier et prompt anéantissement de la faction opposée.
Bref, ce banquet fraternel allait finir comme celui des Centaures et des
Lapithes, et fournir au restaurateur l'occasion de renouveler sa
vaisselle, si nous n'eussions tranché court à la dispute, en levant la
séance avant le café. On s'était promis cependant tolérance réciproque.
Cette scène, qui fit trembler quelques uns de nos convives, me fit rire:
elle avait au fait son côté plaisant, et j'en avais vu de plus
sérieuses.
Rappelons, à l'occasion de l'apothéose de Rousseau, que le même honneur
fut décerné quelque temps après à la charogne, c'est le mot propre, à la
charogne de Marat; il est vrai qu'elle ne fit guère que traverser le
Panthéon pour aller se mêler quelques mois après aux immondices de
l'égout Montmartre. Mais par quelle étrange politique lui permit-on de
passer par-là?
Deux polissons aussi ont été admis dans ce temple ouvert à l'héroïsme
par _la patrie reconnaissante_: _Barra_ et _Viala_ y entrèrent en vertu
d'un décret solennel. Tous deux avaient été tués par les insurgés du
Midi, l'un pour avoir battu héroïquement du tambour dans le poulailler
d'une commune révoltée; l'autre en punition d'une espièglerie encore
plus héroïque. Présentant à nu son dos à l'ennemi qui était de l'autre
côté de la Durance, ce gamin reçut dans la tête une balle qui ne pouvait
pas l'atteindre au visage.
Ces décrets avaient été rendus sur la proposition de Robespierre, dont
la politique envieuse aimait mieux ouvrir le Panthéon à des petits
garçons qu'à de grands hommes.
Les grandes époques de la révolution, telles que le 14 juillet et le 10
août, étaient célébrées par des anniversaires. Le 21 janvier aussi fut
six ans de suite un jour de solennité. Le rayer de la liste des fêtes
nationales fut un des premiers actes du consulat de Bonaparte.
Depuis la promulgation du calendrier républicain, qui réduisit à trois
par mois le nombre des jours de repos, le décadi remplaçait le dimanche;
mais ce dimanche sans messe, sans vêpres et sans pain bénit ne
satisfaisait pas aux exigences du peuple. Pour remplacer ces
institutions et offrir un aliment à la curiosité de la foule inoccupée,
on imagina de consacrer le décadi aux cérémonies qui antérieurement
appelaient les familles dans les paroisses, dépositaires alors des
registres de l'état civil. C'est ce jour-là seulement que se recevaient
les déclarations de naissance, et que les mariages se contractaient au
nom de la loi: cela donna au décadi une certaine importance.
Les deux témoins qui devaient certifier la condition de l'enfant se
rendaient à cet effet à la municipalité avec les parens, et
remplaçaient, bien qu'ils fussent tous deux du même sexe, le parrain et
la marraine. Je me rappelle avoir été invité par un de mes confrères, M.
Alexandre Duval, à remplir, à l'occasion de la naissance d'une de ses
filles, cette fonction avec mon confrère Andrieux. Des circonstances
imprévues ne me permirent pas, à mon grand regret, de remplir ce devoir
qui m'eût fait compère d'un des hommes les plus estimables que je
connaisse: tout était pourtant arrangé au mieux, Andrieux devait être la
commère.
C'est dans ces cérémonies qu'on donnait un prénom aux enfans; plusieurs
n'ont reçu à cette occasion que des sobriquets. Comme tout prénom
paraissait excellent hors ceux qui étaient consignés dans le calendrier
romain, les uns allaient en chercher dans le _Dictionnaire historique_,
les autres dans le _Dictionnaire du parfait Jardinier_, que les
rédacteurs du calendrier républicain avaient mis aussi à contribution.
C'est comme cela que tel individu qui n'a jamais été baptisé s'appelle,
sur son extrait de baptême, _carotte_ ou _Scévola_, _Brutus_ ou
_chou-fleur_. Le ridicule se mêlait parfois à l'atroce dans ces temps-là
où l'on s'ingéniait à régulariser le désordre, et où les novateurs
travestissaient ce qu'ils croyaient remplacer.
Le gouvernement directorial, mettant à exécution ce qu'avait conçu
Robespierre, institua de plus, pour chaque décadi, une fête relative à
une vertu morale, et fit composer pour chacune de ces fêtes, en
l'honneur de la vertu du jour, par les poëtes alors en réputation, une
hymne que les plus grands compositeurs furent chargés de mettre en
musique. Colportées et _serinées_ dans toute la république par des
turlutaines et des orgues de Barbarie fabriquées aux frais de l'État,
ces hymnes devaient tenir lieu de vêpres et de complies.
Les sermons ne manquaient pas plus que l'office à ces jours-là. Des
instructions rédigées dans le but d'éclairer les citoyens sur leurs
droits, remplaçaient le prône, et la lecture des principaux faits de la
révolution la lecture de l'Évangile: c'était bien imaginé. Mais comme
tout cela se débitait en français, cela eut peu de succès: le peuple
n'écoute guère que ce qu'il ne comprend pas.
La manie de tout réformer s'étendit jusque sur les modes. Les femmes,
quant à cet article, se réglaient, ainsi que je l'ai dit, sur les
costumes de théâtre; les hommes s'en rapprochèrent moins. Le pantalon
collant, les demi-bottes, le gilet à larges revers, un frac ou une
courte redingote, telle était la toilette de l'homme qui n'affichait
aucune opinion. Mais cette mode était exagérée par les jeunes gens de
partis; les réactionnaires portaient, avec des habits très-lâches
auxquels ils adaptaient des collets de velours vert ou noir, des
culottes attachées au-dessous du genou avec des touffes de cordons, et
ils surchargeaient leur chevelure, à faces pendantes et à chignons
tressés, de pommade de senteur et de poudre odorante, d'où leur vint le
nom de _muscadins_.
Les jacobins, au contraire, à l'exemple des puritains d'Angleterre,
affectaient dans leur costume la plus grande simplicité, lors même
qu'ils se permettaient d'être propres; ils portaient sur le gilet et le
pantalon, en guise d'habit, une veste sans basques qu'on appelait
_carmagnole_, et par-dessus tout cela une houppelande d'étoffe
grossière; enfin ils couronnaient leurs cheveux longs, gras et non
poudrés, d'un bonnet à poil.
David, à qui la législation de cette partie avait été abandonnée, ou qui
se l'était attribuée, avait essayé, dès 1792, de nous donner un costume
national. Par-dessus le pantalon et le gilet, il avait ajusté un habit
court croisant sur les cuisses qu'il recouvrait, comme la tunique
romaine, et il y avait ajouté un manteau; tout élégante qu'elle était,
cette mode ne prit pas. En vain Talma qui, dans la circonstance, s'était
prêté à lui servir de mannequin, se promenait-il dans cet accoutrement,
complété par une toque à aigrette de trois couleurs, et que relevaient
les grâces de sa jeunesse, la régularité de ses traits et la noblesse
répandue dans toute sa personne; on le regarda sans songer à l'imiter.
Je me trompe: Baptiste cadet, qui, en son temps, fut joli garçon aussi,
se risqua à endosser ce costume. Il ne le porta pas long-temps. La
moindre chose irritait alors l'inquiétude du peuple. «Comme nous
traversions le Palais-Royal, le peuple, nous voyant ainsi fagotés, me
disait Talma, nous prit pour des étrangers, pour des Autrichiens, pour
des Turcs, pour des _espions déguisés_. On nous avait entourés, et l'on
nous jetait dans le bassin du jardin, si le commandant d'une patrouille
qui survint fort à propos, nous tirant des mains des patriotes, ne nous
eût sauvés, en promettant sur son honneur que le commissaire chez qui
l'on nous conduisit ferait de nous bonne et prompte justice. Le peuple,
qui avait descendu la lanterne, attendait encore l'effet de cette
promesse trois heures après qu'on la lui avait faite; mais nous étions
sortis de là en uniformes de garde nationale. Ce costume, que j'ai cédé
à la direction de notre théâtre, ajoutait Talma, habille depuis ce
jour-là un des comparses dans _Robert chef de brigands_.»
À quelques modifications près, c'est l'habit qui fut adopté en 1795 pour
les membres des deux conseils législatifs; c'est ce froc que, le 19
brumaire, ils jetèrent aux orties du parc de Saint-Cloud.