Bonaparte à Passeriano.--M. de Cobenzel.--Le jeu de l'oie.--Udine.--_La
Mort de César_.--Souper à Pordenone.--Bernadotte.--Massena.--Retour à
Milan.--Mme Leclerc.
Le général en chef ne résidait pas à Codroïpo, mais à Passeriano,
château distant d'un quart de lieue de ce bourg, et qui appartenait à
l'ex-doge Manini. Mme Bonaparte y était aussi. Les dames de sa société
logeaient dans les environs.
Les conférences pour la paix, reprises avec plus d'activité après le 18
fructidor, se tenaient alternativement à Passeriano chez le général
Bonaparte, et à Udine chez le comte de Cobenzel, qui était adjoint au
marquis del Gallo en qualité de plénipotentiaire de l'empereur François.
Dès le lendemain de mon arrivée, je me présentai chez le général, qui me
retint pour la journée, afin de pouvoir, dès qu'il serait libre, jaser à
loisir de tout ce que j'avais vu dans mes courses.
Le marquis del Gallo avait déjeuné ce jour-là chez le général. Il vint à
moi dès qu'il m'aperçut. «Vous n'avez donc pas été content de notre
cour? me dit-il après les premiers complimens.--Eh! comment le
savez-vous?--Je le sais.--Je n'en disconviendrai pas, j'ai été peu
content de votre cour. Il est difficile à un Français, pour peu qu'il
ait du coeur, de se résigner à la condition qu'on veut nous faire à
Naples. Votre gouvernement se dit notre ami: en toute occasion, il nous
est hostile. Qu'il use de prudence, je le conçois; le hasard peut
conduire à Naples des gens malintentionnés: mais y a-t-il prudence à
outrager et à faire outrager un homme inoffensif? Je ne me fusse pas
occupé de lui, je vous le jure, s'il ne se fût pas occupé de moi. Je
n'ai rien avancé d'ailleurs qui ne soit fondé sur des faits, et je n'ai
pas tout dit.»
Le marquis en convint, et me dit avoir adressé à ce sujet des
observations à sa cour: mais il me parut douter qu'elle en tînt compte.
Ce n'est qu'après sa conférence avec les négociateurs que le général me
fit appeler. Pendant les cinq ou six heures qu'il me fallut attendre
cette audience, j'aurais retrouvé à Passeriano tout l'ennui de
Montebello, si je n'avais eu les mêmes moyens de m'y soustraire. Tout en
parcourant le parc, qui était décoré avec plus de luxe que de goût, je
repris le travail que j'avais interrompu depuis Brindisi, et j'ajoutai
quelques vers à mes _Vénitiens_.
Admis enfin dans le cabinet où se discutaient les intérêts de l'Europe,
je donnai au général, sur l'état des îles vénitiennes et sur les objets
de ma correspondance, des renseignemens qui complétaient ce que j'avais
dit, et j'y ajoutai, sur les dispositions des trois cours que j'avais eu
l'occasion d'observer, des réflexions qu'il trouva judicieuses. Tout en
approuvant ce que j'avais fait, il parut regretter cependant que je n'en
eusse pas fait davantage: «Pourquoi, me dit-il, n'avez-vous pas été en
Épire avec Gentili? C'est vous qui deviez traiter avec le pacha; cela
était essentiellement dans vos attributions.--Cela, général, n'était pas
dans mes instructions. J'aurais accompagné le général Gentili s'il m'y
avait invité; mais il avait sans doute des motifs pour ne pas le faire.
Quant au gouvernement de l'île, qu'il a voulu me confier pendant son
absence, je n'ai pas cru devoir l'accepter, et vous savez pourquoi.--De
quoi diable, sourd comme il l'est, Gentili s'avisait-il? Que vous n'ayez
pas pris le gouvernement, je le conçois; mais, encore une fois, c'est
vous que ces négociations regardaient: en remplissant cette mission,
vous auriez eu l'occasion de juger par vous-même de l'état de l'Épire,
et de savoir au juste ce que c'est que cette guerre entre le pacha de
Janina et le pacha de Delvino. À propos, vous n'avez donc pas été
content du gouvernement napolitain? Cela ne m'étonne pas: les rapports
de Monge, qui vous a précédé à Naples, sont tout-à-fait conformes aux
vôtres; ils sont même plus sévères. Ces gens-là ont perdu la tête;
Canclaux aussi.--Général, me permettrez-vous de vous faire part, à ce
sujet, de mon étonnement?--Et de quoi?--M. de Gallo est au courant de ce
que je vous ai écrit sur Naples: d'où peut-il le savoir?--Et de qui, si
ce n'est pas de moi? Votre lettre m'est parvenue fort à propos; elle m'a
servi dans une circonstance où le marquis me croyait dupe des
protestations d'amitié dont son cabinet n'est pas avare. Je la lui ai
lue devant Cobenzel, et j'avais mes raisons; et puis je l'ai envoyée à
Paris: le Directoire en fera son profit. Je suis content de votre
correspondance... Resterez-vous ici quelque temps?--J'attendrai que
Regnauld ait terminé ses affaires pour retourner avec lui à Milan, et de
là à Paris.--Vous savez bien que votre couvert est toujours mis ici. En
attendant le dîner, vous trouverez à qui parler dans le salon: Monge
doit y être. À tantôt.»
En attendant le dîner, j'eus en effet une longue conversation avec
Monge, que je voyais pour la première fois. Comme elle portait sur des
objets dont j'ai entretenu déjà le lecteur, je n'en donnerai pas
l'analyse. Je dirai seulement qu'en cherchant avec moi les moyens
d'employer l'armée française après la paix, dont la prochaine conclusion
lui paraissait assurée, il me parla de la conquête de l'Égypte, mais
comme d'une expédition possible et non comme d'une expédition résolue.
Après le dîner, on se rassembla dans le salon. C'est là que je fis
connaissance avec le comte de Cobenzel, homme d'esprit, qui parlait
notre langue avec autant de pureté que d'élégance, et qui préférait
notre littérature à toutes les autres. Il contait fort agréablement, et
savait sur toutes les cours de l'Europe, et particulièrement sur celle
de Russie, des anecdotes fort piquantes. C'était un homme de la société
la plus amusante.
Quand il fut parti pour Udine, où il retournait tous les soirs avec M.
de Gallo, comme il fallait occuper tout le monde, Mme Bonaparte proposa
une partie de vingt-un. Le général n'en voulut pas être: «Voilà mon jeu
à moi, me dit-il en me faisant signe de venir auprès de lui; le
savez-vous? voulez-vous faire une partie?» Ce jeu était précisément
celui que je sais le mieux: me voilà donc jouant avec l'arbitre de
l'Europe, à quoi? aux échecs? aux dames? aux dominos? non, lecteur, à
l'oie. C'est tout de bon qu'il y jouait. Comptant les cases avec sa
marque comme un écolier, et se dépitant comme un écolier aussi quand les
dés ne lui étaient pas favorables; n'entrant au _cabaret_ qu'avec
humeur, et trichant de peur de tomber dans le _puits_ ou d'aller en
_prison_; quant à la _mort_, comme il était sûr d'en revenir, il
l'affrontait gaiement comme sur le champ de bataille. Je ne puis dire
combien m'amusait cette partie, où son caractère se déployait tout
entier: j'y prenais d'autant plus de plaisir, que je n'étais pas là plus
complaisant pour mon adversaire que le sort, et que je ne lui passais
rien: «Général, lui disais-je, il n'en est pas de ce jeu-ci comme de
celui de la guerre, le génie n'y peut rien; j'y suis tout aussi fort que
vous.»
Après avoir tenté deux ou trois fois la Fortune au noble jeu renouvelé
des Grecs, il porta toute son attention sur une discussion assez animée
qui s'était élevée entre quelques personnes qui ne jouaient pas, telles
que Regnauld, Duveyrier, Clarke et un certain citoyen Comeiras ou de
Comeiras, qui venait de remplir une mission diplomatique chez les
Grisons, homme assez infatué de son mérite, et qui n'en manquait pas,
quoiqu'il en eût moins que de présomption. La discussion dégénéra
quelquefois en dispute, ce qui ne parut pas contrarier le maître de la
maison, qui de temps en temps y plaçait son mot pour la rallumer, comme
on souffle sur un feu près de s'éteindre, et riait de bon coeur à voir et
à entendre Comeiras, qui était seul de son avis, se démenant, faisant
feu des quatre pieds au milieu de ce conflit, comme le _peccata_ harcelé
par des dogues. Telle est, en résumé, l'histoire de toutes les journées
que je passai à Passeriano. Un voyage à Udine interrompit la monotonie
de cette manière de vivre: voici quelle fut l'occasion de ce voyage.
Allard, qui était venu aussi en Italie, où Haller l'employait en qualité
d'agent militaire, se trouvait alors dans cette dernière ville. Possédé
de la manie de déclamer, ne s'était-il pas imaginé de jouer la tragédie!
Secondé de quelques artistes de son espèce, il avait annoncé qu'il
jouerait _la Mort de César_ sur le grand théâtre d'Udine, que le
commandant de la place avait fait mettre à sa disposition.
Tout ce qu'il y avait d'officiers et d'employés français dans la ville
et aux environs se fit un devoir d'assister à cette représentation, que
les négociateurs voulurent aussi honorer de leur présence. Le général en
chef et sa femme vinrent à cet effet dîner chez le marquis de Gallo. On
pense bien que je ne manquai pas une si bonne fête.
Peu de représentations dramatiques m'ont fait autant de plaisir: ce
plaisir n'était pas, à la vérité, tout-à-fait celui que l'on attend
d'une tragédie, mais il n'en était pas moins vif pour cela. Excepté
Allard, ou César, qui était de Paris, pas un personnage de la pièce qui
n'eût un accent à lui propre: chaque province de France avait son
représentant à la cour du dictateur. Brutus était Provençal, Cassius
Normand, Cimber Picard, Antoine Alsacien, Dolabella Gascon, Décime
Périgourdin; et chacun d'eux traduisait en patois de son pays les beaux
vers de Voltaire: c'était la confusion des langues, c'était la tour de
Babel.
Ajoutez à cela l'embarras de ces débutans, qui, peu familiarisés avec
une si nombreuse compagnie, se troublaient à chaque instant, manquaient
de mémoire à chaque vers, trébuchaient à chaque pas. César, qui, pour ne
pas commettre un anachronisme, n'avait pas mis ses besicles, pensa
tomber dans le trou du souffleur; ne sachant que faire de leurs bras,
les Romains osaient à peine se remuer dans leur accoutrement emprunté à
la friperie de l'Opéra italien, qui pour lors se piquait peu de fidélité
en fait de costume. Cet accoutrement ne contribuait pas peu à fortifier
l'effet de la représentation. Pas un Romain qui ne fût en habit de
guerre de satin bleu, rose ou feuille-morte, et coiffé d'un casque de
même étoffe et de même couleur que sa tunique. César, qui avait été
contraint, faute de pourpre, de se vêtir en couleur de rose, avait, il
est vrai, une coiffure plus sévère; il était couronné de lauriers.
Je profitai de l'occasion pour visiter Udine. L'hôtel-de-ville est ce
que j'y ai vu de plus remarquable. Peu de jours après, les affaires qui
retenaient Regnauld au quartier-général étant terminées, nous prîmes
congé et partîmes pour Milan, de concert avec Duveyrier. Impatiens que
nous étions de quitter Codroïpo, séjour assez maussade, et trop confians
dans la prévoyance des aubergistes, nous n'avions pas fait de
provisions; nous nous en serions mal trouvés sans la présence d'esprit
de Regnauld.
Après avoir traversé les bras de ce Tagliamento que Bonaparte venait
d'illustrer par une éclatante victoire, nous étions arrivés à Pordenone,
mourant de faim. Trois broches garnies de volailles nous promettaient là
un bon souper. Croyant le tenir, nous demandons au cuisinier quelle part
il peut nous donner dans un rôti aussi abondant? «Tout cela est retenu,
nous dit-il sèchement.--En ce cas-là donnez-nous autre chose.--Je n'ai
pas autre chose, répond-il sur le même ton.--Et qu'est-ce donc que cela?
s'écrie Regnauld en s'emparant d'une guirlande d'ognons accrochée à la
muraille; avec du beurre, voilà déjà de quoi faire de la soupe.--Je n'ai
pas de beurre.--Tu n'as pas de beurre! et qu'est-ce donc que cela?
reprend Regnauld qui, furetant partout, avait découvert une montagne de
beurre dans une armoire où le cuisinier la croyait bien cachée. Je vois
bien, poursuivit-il, que tu ne veux rien nous donner parce que nous
sommes des Français; eh bien! nous nous ferons notre part, puisque tu ne
veux pas nous la faire, et nous saurons aussi faire notre cuisine.» Ce
disant, il chasse le cuisinier avec la cuillère à pot, place nos
domestiques en sentinelle auprès du rôti, en leur donnant pour consigne
de ne laisser emporter aucune pièce; et mettant habit bas, il taille la
soupe, pendant que les marmitons, pénétrés de respect, épluchent les
légumes.
Le maître de l'auberge se présentant alors, et le suppliant de lui
permettre de remplir ses engagemens avec les voyageurs qui étaient
entrés chez lui avant nous, nous tenons conseil, et nous arrêtons que
l'embargo serait levé pour les Français, mais non pour les Vénitiens,
les gens du pays ayant pour se procurer du rôti des ressources que nous
n'avions pas. En conséquence, une commission est nommée pour suivre
chaque pièce jusqu'à la table sur laquelle elle doit être servie. Un
poulet cependant part pour sa destination. Duveyrier et moi, en
exécution de l'arrêté précité, nous l'escortons: c'était pour un
Français qu'il avait cuit. Nous nous retirions assez désappointés,
quand, instruit de notre détresse, notre compatriote nous offre
obligeamment de mêler nos soupers. Grâce à un saucisson de Bologne que
le domestique avait retrouvé dans notre voiture, et à quelques
bouteilles de bon vin de Bordeaux, ce souper ne fut pas mauvais; la
soupe à l'ognon même ne le gâta pas. Mangée sur le champ de bataille où
on l'avait conquise, elle nous parut excellente. Partout ailleurs elle
nous eût paru détestable, et à parler franchement elle l'était; mais la
gloire et l'appétit l'assaisonnaient.
Pendant la nuit nous passâmes la Piave, et le lendemain, au point du
jour, nous entrions dans Trévise. C'est là que je vis Bernadotte pour la
première fois. Ses manières me frappèrent; elles s'accordaient peu avec
celles de plusieurs militaires et surtout avec celles d'Augereau, qui
semblait croire la politesse incompatible avec l'héroïsme. Rien de plus
juste que le mot de Bonaparte sur Bernadotte, qui alors n'était pas
moins patriote qu'aucun d'eux. «_C'est_, disait-il, _un républicain enté
sur un chevalier français_.»
De Trévise nous allâmes à Padoue où la division Masséna était cantonnée.
Le héros de Rivoli ne nous reçut pas moins amicalement que celui du
Tagliamento. Il ne voulut nous laisser partir qu'après dîner. Ce n'est
pas sans intérêt que j'examinai cette grande physionomie. Quoiqu'il
n'eût pas encore commandé en chef, Masséna avait déjà pris rang parmi
les grands capitaines. Pour se mettre au niveau de Moreau, pour prendre
la première place après celui dont il était le digne lieutenant, il ne
lui manquait que l'occasion qu'il rencontra deux ans après sous les murs
de Zurich.
De Padoue, où je retrouvai ma voiture et mon bagage, nous allâmes à
Vérone dont nous visitâmes le cirque. Il est magnifique; il m'étonna
moins toutefois que les arènes de Nîmes. De là, sans nous arrêter, nous
nous rendîmes à Milan. Je n'y restai que peu de jours. Nous touchions à
la fin d'octobre. Plus d'un intérêt me rappelait au-delà des monts. Je
me hâtai de les passer avant que les neiges en eussent rendu l'accès
plus difficile.
Regnauld, croyant devoir attendre, pour régler sa marche, la conclusion
des conférences de Passeriano, je le laissai en Italie d'où je sortis
avec autant de plaisir que j'y étais entré.
Avant de partir, j'allai voir Leclerc. Je lui devais plus d'un
compliment. Nommé général, il s'était marié pendant que je courais la
Calabre. Je le trouvai dans son ménage et enivré de son bonheur.
Amoureux et ambitieux, il y avait de quoi. Sa femme me parut fort
heureuse aussi, non seulement d'être mariée à lui, mais aussi d'être
mariée; son nouvel état ne lui avait pas donné tant de gravité qu'à son
mari à qui j'en trouvai plus que de coutume. Quant à elle, toujours la
même folie. «N'est-ce pas un diamant que vous avez là? me dit-elle, en
désignant un brillant des plus modestes que je portais en épingle; je
crois que le mien est encore plus beau.» Et elle se met à comparer avec
quelque vanité ces deux pierres, dont la plus belle n'était guère plus
grosse qu'une lentille.
J'ai ri souvent du souvenir de cet enfantillage, en la voyant couverte
de diamans parmi lesquels le plus beau des nôtres n'eût pas été aperçu.
Son écrin s'est un peu augmenté depuis ce jour-là: quant au mien, il est
toujours le même, toujours composé d'une seule pierre, que je tiens de
la mère de mon père.