CHAPITRE V.

Les Mascarelle.--Bologne.--Monlice.--Dupuis, chef de la

trente-deuxième.--Padoue.--Le tromblon.--Cesaroti.--La trombola.--La

Brenta.--Encore Venise.--Codroïpo.

Le trajet de Florence à Padoue, quoique moins long que celui de Rome à

Florence, ne se fait guère plus promptement. Les Apennins ne

s'escaladent pas moins difficilement que Radicofani. Le jour de notre

départ, nous allâmes coucher au milieu de ces montagnes dans un hameau

nommé les _Mascarelle_, nom qui lui vient de ce que, à en croire la

tradition populaire, des femmes masquées errent pendant la nuit dans les

gorges dont il est entouré. C'est pour la même cause qu'un défilé, qui

se trouve dans les montagnes qui dominent Toulon et que l'on prétend

fréquenté la nuit par le spectre d'une femme, s'appelle le _Pas de la

Masque_.

De là nous nous rendîmes à Bologne où nous ne nous arrêtâmes que le

temps nécessaire pour entendre la _Capriciosa correta_, jolie

composition de Fioraventi, et pour souper chez un ami de Suchet, ou

plutôt chez une femme charmante où cet officier était colloque par

billet de logement, comme Lindor chez Bartholo, mais où il n'y avait

entre lui et Rosine que le plus commode des maris.

Le lendemain nous traversâmes Ferrare, Rovigo, Monlice, villes où nos

troupes étaient cantonnées, et nous allâmes souper à Padoue après avoir

déjeuné quatre fois pour répondre aux politesses des commandans de place

que nous rencontrions à chaque étape, et dîné une fois comme quatre chez

Dupuis, chef de la fameuse demi-brigade sur le drapeau de laquelle

étaient inscrites ces paroles de Bonaparte: _J'étais tranquille, la

trente-deuxième était là._

La dame chez laquelle demeurait Suchet ne voulut pas permettre que je

prisse un logement ailleurs que dans sa maison, maison spacieuse et

décorée avec toute l'élégance italienne. Grand'mère du jeune homme

auquel il avait fait voir Rome, elle aurait été la mère de Suchet et

même la mienne: l'extrême intérêt qu'elle lui portait tenait donc à la

reconnaissance pour les égards qu'avait pour elle cet excellent homme

qui était plutôt une protection qu'une charge pour cette maison.

Avant de remiser la calèche, on en tira les armes. Pensant que le

tromblon était chargé depuis près de deux mois: «Mettez cette arme de

côté, dis-je à mon domestique; demain matin, avant d'entrer chez moi,

vous la porterez chez l'armurier pour qu'il la décharge avec un

tire-bourre.»

Pendant le souper qui fut excellent, nous amusâmes notre hôtesse du

récit de nos aventures. Celle des _Caccine_ ne fut pas oubliée, celle de

Viterbe non plus. «Je croyais bien, disait Suchet, que notre jeune homme

ferait là ses premières armes.»

Nous étions fatigués. Immédiatement après le souper, chacun se retira

chez soi. Je n'eus pas besoin, ce soir-là, de lire pour m'endormir. Le

lendemain matin, quoique le jour fût levé, je dormais encore, quand une

effroyable détonation se fait entendre, détonation semblable à celle de

la poudrière de Grenelle, à ce qu'il me semblait du moins. Je me jette

sur les sonnettes; elles ne répondaient point, les ressorts étaient

brisés. Me jetant à bas de mon lit, je m'affuble à la hâte d'une

redingote, impatient de savoir la cause de ce fracas, quand paraît mon

Allemand; pâle, tremblant, respirant à peine, il ne proférait que des

mots sans liaisons... _L'Esclafon... che ne foulais pas... la rosse

pistolet... quel malheir!_... Voilà tous les éclaircissemens que je

tirai d'abord de ce baragouineur. À force de le questionner pourtant, je

finis par comprendre, en traduisant son jargon par sa pantomime, qu'on

avait, malgré mon ordre, tiré le tromblon au lieu de le faire débourrer

par un armurier. Le domestique de Suchet m'explique bientôt comment la

chose s'est passée. «Voilà tout ce qui reste de ce maudit tromblon,

dit-il en m'en présentant le canon qui était déchiré et soulevé dans une

partie de sa longueur, de manière que cet écartement figurait deux

parenthèses. Plus de batterie, plus de crosse, je ne sais ce qu'elles

sont devenues; on n'en trouve pas plus les restes que ceux de la main de

l'Esclavon.--Que dites-vous? la main de l'Esclavon!--Si ce malheureux

est estropié, poursuit-il, c'est bien lui qui l'a voulu. J'ai été témoin

du fait, votre Allemand n'a pas de tort, pas le moindre. Ce matin, comme

il traversait la cour avec le tromblon à la main: «Où portes-tu cela?

lui dit l'Esclavon.--Chez l'armurier, pour le faire décharger avec le

tire-bourre.--Ce n'est pas la peine d'aller si loin, donne-le-moi.--Mon

maître m'a dit de le porter chez l'armurier.--Je te dis, moi, de me le

donner», réplique l'Esclavon, en lui allongeant une tape, et il s'empare

du tromblon.»

C'était un homme d'une taille gigantesque que cet Esclavon qui, du

service de la république vénitienne avait passé à celui de la république

française; il avait plus de six pieds, et sa force était proportionnée à

sa taille. Pour en donner une idée, il suffit de dire qu'il prenait une

pièce du calibre d'une livre, la plaçait sur sa main comme sur un affût

après l'avoir chargée, et la tirait sans que le poids et la détonation

fissent fléchir ou reculer son poignet. Tirer le tromblon n'était donc

qu'un jeu pour lui. Malheureusement ce tromblon, malgré la leçon que

j'avais donnée à mon artilleur vénitien, n'avait-il pas été mieux chargé

la seconde fois que la première. L'étoupe, qu'il n'avait pas divisée en

portions assez ténues, s'était arrêtée à la partie la plus étroite du

canon, qui était étranglé par le milieu, et elle y avait formé une

chambre; de là l'effroyable explosion qui avait mis l'arme en pièces et

emporté la main et le poignet à l'imprudent Esclavon.

Cet accident nous affligea pour lui d'abord, puis il nous fit frémir

pour nous-mêmes quand nous nous rappelâmes les dispositions que Suchet

avait faites pour repousser la canaille de Viterbe. Si nous eussions été

attaqués, la France compterait un héros de moins.

Ainsi, sans m'en douter, j'avais promené la mort avec moi depuis

Brindisi jusqu'à Padoue; et ce qui faisait ma sécurité eût fait ma

perte, non seulement à Viterbe, mais aussi à _Mola di Gaëta_, où

l'inadvertance du valet de l'auberge vint si mal à propos troubler mon

sommeil et me faire prendre, au grand effroi d'Hacquart, une si

dangereuse défensive.

Je profitai de deux ou trois jours que je passai à Padoue la docte, pour

aller voir ses monumens, l'église du saint Antoine qu'elle a donné au

calendrier, l'église de Sainte-Justine et la maison de Tite-Live,

_Titi-Livii Patavini_, qu'on dit être aussi celle où Pétrarque alla

finir en chanoine une vie commencée en troubadour.

Le traducteur de l'_Iliade_ et des _Chants de Selma_, Cesaroti, vivait

alors et résidait dans cette ville. Je me présentai chez lui. Il mit le

comble à la politesse affectueuse avec laquelle il me reçut, en me

priant d'accepter un exemplaire de son _Ossian_. Le soir j'allais finir

au théâtre, avec les Suchet, une journée partagée entre les arts et

l'amitié, une journée consacrée tout entière aux plaisirs.

Il n'y avait pas d'Opéra pour lors à Padoue; mais on y jouait tantôt la

tragédie et tantôt des farces vénitiennes. Cela ne me contrariait pas.

J'avais trouvé l'opéra partout, et jusqu'alors je n'avais rencontré la

tragédie nulle part. Des acteurs, qui n'étaient pas mauvais, nous

représentèrent un _Agis_ de je ne sais quel auteur, mais ce n'était pas

celui d'Alfieri. Cette pièce, qui m'avait intéressé d'abord, finit par

ne plus m'inspirer que de l'horreur. Trouvant la strangulation trop

roturière, et croyant anoblir sa catastrophe en substituant la hache au

lacet, non seulement le poëte y faisait décapiter le roi de Sparte, mais

il conduisait le spectateur au pied de l'échafaud sur lequel on voyait

rouler la tête sanglante du héros. On n'a pas fait mieux depuis à Paris.

_Arlequin chef de voleur_, et _Arlequin maître d'école_, que nous donna

sur le même théâtre la même troupe qui

Passait du grave au doux, du plaisant au sévère,

me plurent davantage. Ces farces, improvisées et lardées de traits fort

plaisans, étaient jouées avec autant d'aisance que de gaieté; j'aimais à

y retrouver ce mélange de malice et de naïveté qui caractérise le peuple

de Venise et me formait un genre de comédie tout-à-fait neuf.

Comme les pièces déclamées étaient peu en faveur, le directeur employait

un singulier subterfuge pour attirer chez lui le public. Il annonçait

qu'après le spectacle on tirerait _la trombola_.

_La trombola_, autant que je m'en souviens, est un jeu semblable au

loto. Après avoir distribué, pour un écu, des tableaux à qui en voulait,

l'on procédait au tirage, et l'on remettait à celui des joueurs qui

amenait la chance déterminée le produit des mises. On ne se fait pas une

idée du silence que le parterre observait jusqu'au moment où le gagnant

proclamait son bonheur par le cri _trombola! Trombola!_ répétait

l'assemblée entière.

Cette loterie ne produisait au directeur aucun bénéfice direct; mais il

en retirait un grand de l'affluence des spectateurs qu'attirait chez lui

l'espoir de gagner ce lot unique qui pouvait être considérable.

Regnauld était à Venise, où je devais l'aller rejoindre pour de là me

rendre avec lui dans le Frioul au quartier-général. On me conseilla de

laisser ma voiture dans la maison où j'avais été si bien reçu, et de

m'embarquer sur la Brenta. Je suivis ce conseil, et j'eus lieu de m'en

applaudir.

Rien de plus riant que la contrée baignée par cette rivière. L'art et la

nature y déploient tout leur luxe. Tantôt ce sont des bosquets où la

vigne, se mariant aux arbres les plus hauts, charge de ses grappes leurs

rameaux stériles, et jette d'un orme à l'autre le pampre et les raisins;

tantôt ce sont des jardins, où prodiguant les marbres et le bronze, les

nobles vénitiens luttent de magnificence avec les souverains de

l'Europe. Cet aspect me ravissait; couché sur le maroquin dont la

gondole était garnie, j'en jouissais avec ivresse, et ce n'était pas

sans effort que j'en détournais mes yeux pour les reporter tantôt sur un

Pétrarque, tantôt sur un Dante et quelquefois aussi sur un Métastase,

les seuls compagnons qui fussent enfermés avec moi dans ce cabinet

flottant. Quoiqu'il ait duré plusieurs heures, jamais voyage ne m'a

semblé plus court que celui-là.

J'eus quelque plaisir à revoir Venise. Baraguey-d'Hilliers y commandait

encore. J'y fus reçu comme une vieille connaissance par lui et par les

amis que je m'étais faits pendant mon premier séjour. Mme Michieli eut

la bonté de mettre à ma disposition un casin qu'elle avait sur la place

de Saint-Marc; sans son obligeance, il m'eût fallu bivouaquer sur la

place même, les auberges regorgeant de monde.

Il s'était déjà fait quelques changemens dans la ville pendant mon

absence, non pas à son avantage. Le palais ducal avait été en partie

déménagé. Les plus beaux tableaux étaient en route pour Paris, ainsi que

les chevaux et le lion de Saint-Marc.

Les théâtres lyriques étaient fermés; il fallut se contenter des farces

pareilles à celles que j'avais vues à Corfou et à Padoue. Je commençai à

m'en lasser.

C'est par mer que nous fîmes le trajet de Venise au port du Frioul, le

plus rapproché du quartier-général de l'armée française, et où nous

retrouvâmes une voiture que Regnauld y avait laissée en dépôt. Nous ne

nous étions pas embarqués sans provisions, et c'était bien fait;

autrement je ne sais de quoi nous aurions soupé dans la misérable

auberge où il nous fallut passer la nuit. Regnauld, qui s'entendait à

tout, fit la cuisine, et la fit bien. L'heure du coucher arrivée, on

nous mena dans deux chambres séparées. Regnauld fit garnir son lit de

draps qu'il avait apportés; sage précaution, car ceux du grabat qu'on

m'avait réservé n'étaient rien moins que blancs.

Ce n'est pas sans peine néanmoins que je parvins à en obtenir d'autres.

J'avais beau montrer des preuves de l'insigne malpropreté du dormeur qui

les avait salis; _nessun ha dormito quà ch'il prete_, personne n'a

couché ici qu'un prêtre, me répondait l'aubergiste qui adorait le grand

Lama jusque dans ses reliques.

Quoique nous ne fussions pas encore dans la saison des pluies, les

chemins étaient souvent coupés par des fondrières. Ce n'est pas sans

peine que nous en sortîmes, et que nous arrivâmes à Codroïpo, où étaient

établis les services de l'armée, et où Regnauld avait loué une maison.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 33 / 71 题