Les Mascarelle.--Bologne.--Monlice.--Dupuis, chef de la
trente-deuxième.--Padoue.--Le tromblon.--Cesaroti.--La trombola.--La
Brenta.--Encore Venise.--Codroïpo.
Le trajet de Florence à Padoue, quoique moins long que celui de Rome à
Florence, ne se fait guère plus promptement. Les Apennins ne
s'escaladent pas moins difficilement que Radicofani. Le jour de notre
départ, nous allâmes coucher au milieu de ces montagnes dans un hameau
nommé les _Mascarelle_, nom qui lui vient de ce que, à en croire la
tradition populaire, des femmes masquées errent pendant la nuit dans les
gorges dont il est entouré. C'est pour la même cause qu'un défilé, qui
se trouve dans les montagnes qui dominent Toulon et que l'on prétend
fréquenté la nuit par le spectre d'une femme, s'appelle le _Pas de la
Masque_.
De là nous nous rendîmes à Bologne où nous ne nous arrêtâmes que le
temps nécessaire pour entendre la _Capriciosa correta_, jolie
composition de Fioraventi, et pour souper chez un ami de Suchet, ou
plutôt chez une femme charmante où cet officier était colloque par
billet de logement, comme Lindor chez Bartholo, mais où il n'y avait
entre lui et Rosine que le plus commode des maris.
Le lendemain nous traversâmes Ferrare, Rovigo, Monlice, villes où nos
troupes étaient cantonnées, et nous allâmes souper à Padoue après avoir
déjeuné quatre fois pour répondre aux politesses des commandans de place
que nous rencontrions à chaque étape, et dîné une fois comme quatre chez
Dupuis, chef de la fameuse demi-brigade sur le drapeau de laquelle
étaient inscrites ces paroles de Bonaparte: _J'étais tranquille, la
trente-deuxième était là._
La dame chez laquelle demeurait Suchet ne voulut pas permettre que je
prisse un logement ailleurs que dans sa maison, maison spacieuse et
décorée avec toute l'élégance italienne. Grand'mère du jeune homme
auquel il avait fait voir Rome, elle aurait été la mère de Suchet et
même la mienne: l'extrême intérêt qu'elle lui portait tenait donc à la
reconnaissance pour les égards qu'avait pour elle cet excellent homme
qui était plutôt une protection qu'une charge pour cette maison.
Avant de remiser la calèche, on en tira les armes. Pensant que le
tromblon était chargé depuis près de deux mois: «Mettez cette arme de
côté, dis-je à mon domestique; demain matin, avant d'entrer chez moi,
vous la porterez chez l'armurier pour qu'il la décharge avec un
tire-bourre.»
Pendant le souper qui fut excellent, nous amusâmes notre hôtesse du
récit de nos aventures. Celle des _Caccine_ ne fut pas oubliée, celle de
Viterbe non plus. «Je croyais bien, disait Suchet, que notre jeune homme
ferait là ses premières armes.»
Nous étions fatigués. Immédiatement après le souper, chacun se retira
chez soi. Je n'eus pas besoin, ce soir-là, de lire pour m'endormir. Le
lendemain matin, quoique le jour fût levé, je dormais encore, quand une
effroyable détonation se fait entendre, détonation semblable à celle de
la poudrière de Grenelle, à ce qu'il me semblait du moins. Je me jette
sur les sonnettes; elles ne répondaient point, les ressorts étaient
brisés. Me jetant à bas de mon lit, je m'affuble à la hâte d'une
redingote, impatient de savoir la cause de ce fracas, quand paraît mon
Allemand; pâle, tremblant, respirant à peine, il ne proférait que des
mots sans liaisons... _L'Esclafon... che ne foulais pas... la rosse
pistolet... quel malheir!_... Voilà tous les éclaircissemens que je
tirai d'abord de ce baragouineur. À force de le questionner pourtant, je
finis par comprendre, en traduisant son jargon par sa pantomime, qu'on
avait, malgré mon ordre, tiré le tromblon au lieu de le faire débourrer
par un armurier. Le domestique de Suchet m'explique bientôt comment la
chose s'est passée. «Voilà tout ce qui reste de ce maudit tromblon,
dit-il en m'en présentant le canon qui était déchiré et soulevé dans une
partie de sa longueur, de manière que cet écartement figurait deux
parenthèses. Plus de batterie, plus de crosse, je ne sais ce qu'elles
sont devenues; on n'en trouve pas plus les restes que ceux de la main de
l'Esclavon.--Que dites-vous? la main de l'Esclavon!--Si ce malheureux
est estropié, poursuit-il, c'est bien lui qui l'a voulu. J'ai été témoin
du fait, votre Allemand n'a pas de tort, pas le moindre. Ce matin, comme
il traversait la cour avec le tromblon à la main: «Où portes-tu cela?
lui dit l'Esclavon.--Chez l'armurier, pour le faire décharger avec le
tire-bourre.--Ce n'est pas la peine d'aller si loin, donne-le-moi.--Mon
maître m'a dit de le porter chez l'armurier.--Je te dis, moi, de me le
donner», réplique l'Esclavon, en lui allongeant une tape, et il s'empare
du tromblon.»
C'était un homme d'une taille gigantesque que cet Esclavon qui, du
service de la république vénitienne avait passé à celui de la république
française; il avait plus de six pieds, et sa force était proportionnée à
sa taille. Pour en donner une idée, il suffit de dire qu'il prenait une
pièce du calibre d'une livre, la plaçait sur sa main comme sur un affût
après l'avoir chargée, et la tirait sans que le poids et la détonation
fissent fléchir ou reculer son poignet. Tirer le tromblon n'était donc
qu'un jeu pour lui. Malheureusement ce tromblon, malgré la leçon que
j'avais donnée à mon artilleur vénitien, n'avait-il pas été mieux chargé
la seconde fois que la première. L'étoupe, qu'il n'avait pas divisée en
portions assez ténues, s'était arrêtée à la partie la plus étroite du
canon, qui était étranglé par le milieu, et elle y avait formé une
chambre; de là l'effroyable explosion qui avait mis l'arme en pièces et
emporté la main et le poignet à l'imprudent Esclavon.
Cet accident nous affligea pour lui d'abord, puis il nous fit frémir
pour nous-mêmes quand nous nous rappelâmes les dispositions que Suchet
avait faites pour repousser la canaille de Viterbe. Si nous eussions été
attaqués, la France compterait un héros de moins.
Ainsi, sans m'en douter, j'avais promené la mort avec moi depuis
Brindisi jusqu'à Padoue; et ce qui faisait ma sécurité eût fait ma
perte, non seulement à Viterbe, mais aussi à _Mola di Gaëta_, où
l'inadvertance du valet de l'auberge vint si mal à propos troubler mon
sommeil et me faire prendre, au grand effroi d'Hacquart, une si
dangereuse défensive.
Je profitai de deux ou trois jours que je passai à Padoue la docte, pour
aller voir ses monumens, l'église du saint Antoine qu'elle a donné au
calendrier, l'église de Sainte-Justine et la maison de Tite-Live,
_Titi-Livii Patavini_, qu'on dit être aussi celle où Pétrarque alla
finir en chanoine une vie commencée en troubadour.
Le traducteur de l'_Iliade_ et des _Chants de Selma_, Cesaroti, vivait
alors et résidait dans cette ville. Je me présentai chez lui. Il mit le
comble à la politesse affectueuse avec laquelle il me reçut, en me
priant d'accepter un exemplaire de son _Ossian_. Le soir j'allais finir
au théâtre, avec les Suchet, une journée partagée entre les arts et
l'amitié, une journée consacrée tout entière aux plaisirs.
Il n'y avait pas d'Opéra pour lors à Padoue; mais on y jouait tantôt la
tragédie et tantôt des farces vénitiennes. Cela ne me contrariait pas.
J'avais trouvé l'opéra partout, et jusqu'alors je n'avais rencontré la
tragédie nulle part. Des acteurs, qui n'étaient pas mauvais, nous
représentèrent un _Agis_ de je ne sais quel auteur, mais ce n'était pas
celui d'Alfieri. Cette pièce, qui m'avait intéressé d'abord, finit par
ne plus m'inspirer que de l'horreur. Trouvant la strangulation trop
roturière, et croyant anoblir sa catastrophe en substituant la hache au
lacet, non seulement le poëte y faisait décapiter le roi de Sparte, mais
il conduisait le spectateur au pied de l'échafaud sur lequel on voyait
rouler la tête sanglante du héros. On n'a pas fait mieux depuis à Paris.
_Arlequin chef de voleur_, et _Arlequin maître d'école_, que nous donna
sur le même théâtre la même troupe qui
Passait du grave au doux, du plaisant au sévère,
me plurent davantage. Ces farces, improvisées et lardées de traits fort
plaisans, étaient jouées avec autant d'aisance que de gaieté; j'aimais à
y retrouver ce mélange de malice et de naïveté qui caractérise le peuple
de Venise et me formait un genre de comédie tout-à-fait neuf.
Comme les pièces déclamées étaient peu en faveur, le directeur employait
un singulier subterfuge pour attirer chez lui le public. Il annonçait
qu'après le spectacle on tirerait _la trombola_.
_La trombola_, autant que je m'en souviens, est un jeu semblable au
loto. Après avoir distribué, pour un écu, des tableaux à qui en voulait,
l'on procédait au tirage, et l'on remettait à celui des joueurs qui
amenait la chance déterminée le produit des mises. On ne se fait pas une
idée du silence que le parterre observait jusqu'au moment où le gagnant
proclamait son bonheur par le cri _trombola! Trombola!_ répétait
l'assemblée entière.
Cette loterie ne produisait au directeur aucun bénéfice direct; mais il
en retirait un grand de l'affluence des spectateurs qu'attirait chez lui
l'espoir de gagner ce lot unique qui pouvait être considérable.
Regnauld était à Venise, où je devais l'aller rejoindre pour de là me
rendre avec lui dans le Frioul au quartier-général. On me conseilla de
laisser ma voiture dans la maison où j'avais été si bien reçu, et de
m'embarquer sur la Brenta. Je suivis ce conseil, et j'eus lieu de m'en
applaudir.
Rien de plus riant que la contrée baignée par cette rivière. L'art et la
nature y déploient tout leur luxe. Tantôt ce sont des bosquets où la
vigne, se mariant aux arbres les plus hauts, charge de ses grappes leurs
rameaux stériles, et jette d'un orme à l'autre le pampre et les raisins;
tantôt ce sont des jardins, où prodiguant les marbres et le bronze, les
nobles vénitiens luttent de magnificence avec les souverains de
l'Europe. Cet aspect me ravissait; couché sur le maroquin dont la
gondole était garnie, j'en jouissais avec ivresse, et ce n'était pas
sans effort que j'en détournais mes yeux pour les reporter tantôt sur un
Pétrarque, tantôt sur un Dante et quelquefois aussi sur un Métastase,
les seuls compagnons qui fussent enfermés avec moi dans ce cabinet
flottant. Quoiqu'il ait duré plusieurs heures, jamais voyage ne m'a
semblé plus court que celui-là.
J'eus quelque plaisir à revoir Venise. Baraguey-d'Hilliers y commandait
encore. J'y fus reçu comme une vieille connaissance par lui et par les
amis que je m'étais faits pendant mon premier séjour. Mme Michieli eut
la bonté de mettre à ma disposition un casin qu'elle avait sur la place
de Saint-Marc; sans son obligeance, il m'eût fallu bivouaquer sur la
place même, les auberges regorgeant de monde.
Il s'était déjà fait quelques changemens dans la ville pendant mon
absence, non pas à son avantage. Le palais ducal avait été en partie
déménagé. Les plus beaux tableaux étaient en route pour Paris, ainsi que
les chevaux et le lion de Saint-Marc.
Les théâtres lyriques étaient fermés; il fallut se contenter des farces
pareilles à celles que j'avais vues à Corfou et à Padoue. Je commençai à
m'en lasser.
C'est par mer que nous fîmes le trajet de Venise au port du Frioul, le
plus rapproché du quartier-général de l'armée française, et où nous
retrouvâmes une voiture que Regnauld y avait laissée en dépôt. Nous ne
nous étions pas embarqués sans provisions, et c'était bien fait;
autrement je ne sais de quoi nous aurions soupé dans la misérable
auberge où il nous fallut passer la nuit. Regnauld, qui s'entendait à
tout, fit la cuisine, et la fit bien. L'heure du coucher arrivée, on
nous mena dans deux chambres séparées. Regnauld fit garnir son lit de
draps qu'il avait apportés; sage précaution, car ceux du grabat qu'on
m'avait réservé n'étaient rien moins que blancs.
Ce n'est pas sans peine néanmoins que je parvins à en obtenir d'autres.
J'avais beau montrer des preuves de l'insigne malpropreté du dormeur qui
les avait salis; _nessun ha dormito quà ch'il prete_, personne n'a
couché ici qu'un prêtre, me répondait l'aubergiste qui adorait le grand
Lama jusque dans ses reliques.
Quoique nous ne fussions pas encore dans la saison des pluies, les
chemins étaient souvent coupés par des fondrières. Ce n'est pas sans
peine que nous en sortîmes, et que nous arrivâmes à Codroïpo, où étaient
établis les services de l'armée, et où Regnauld avait loué une maison.