Considérations générales sur les monumens de Rome.--Du traité de
Tolentino.--Pétition des artistes français contre un article de ce
traité.--Réflexions sur cette pétition.--Comparaison des monumens
romains avec quelques monumens français, et particulièrement avec le
palais et les jardins de Versailles.
En résumé, Rome, c'est de la reine du monde que je veux parler d'abord,
excita mon étonnement plus que mon admiration. À voir tant de monumens
accumulés par tant de siècles dans une même enceinte, il y a de quoi
s'étonner, mais admirer, c'est autre chose. Ce dernier sentiment n'a
guère été excité en moi que par les ruines du Colysée: celles-là
répondaient à mon attente: elles m'ont dit ce que c'était que la Rome
ancienne, elles m'en ont donné la mesure, elles m'ont donné une idée
approximative de sa puissance et de sa population[44]; j'y ai reconnu
l'oeuvre des Flaviens, l'oeuvre des maîtres de la terre, l'oeuvre des
courtisans du peuple-roi. Ces témoignages-là sont complets pour moi; en
face d'eux mon imagination ne peut pas aller plus loin que la réalité.
Je n'en puis dire autant des débris d'aucun autre édifice de la Rome
antique, pas même de ce Panthéon, si parfait dans son ensemble. Ce
temple, où les dieux de toutes les nations étaient hébergés, est bien
étroit pourtant de locataires, et Michel Ange l'a réduit à de bien
petites proportions quand il en a fait un accessoire d'un édifice
moderne, quand il l'a transporté sur la basilique de Saint-Pierre dont
la coupole, modelée sur lui, ainsi que je l'ai dit, lui est égale au
moins en hauteur et en diamètre.
Plus grande est l'idée qui se rattache à ces monumens, moins ils me
semblaient grands. Ils me rappelaient des prodiges et ne m'en montraient
pas. Ils me contrariaient en ce qu'ils me rapetissaient la Rome que je
m'étais bâtie, et qu'ils me forçaient à rapetisser mes Romains pour les
proportionner à la Rome qu'ils me montraient.
Le désappointement que j'éprouvai tient peut-être aux idées fausses que
nous prenons des peuples anciens dans nos premières études; mettant les
monumens d'accord avec leurs actions, nous prêtons à ces monumens un
caractère gigantesque qui très-rarement s'y retrouve.
C'est hors de Rome surtout qu'il faut aller chercher aujourd'hui des
vestiges de la grandeur romaine. C'est dans les voies qui traversant en
tous les sens les provinces de l'empire, comme les artères s'étendent du
coeur aux extrémités du corps, du Capitole s'étendaient au Rhin, à
l'Océan, à la Propontide, aux limites de l'univers connu; c'est dans ces
aqueducs qui forçaient les rivières à venir, à travers mille obstacles
et en dépit de l'éloignement, assainir et embellir la capitale du monde,
qu'on reconnaît l'empreinte de son ancienne domination; ce sont les
ossemens d'après lesquels on peut juger de l'immensité du corps dont ils
dessinent le squelette; ce sont les ressorts sur la proportion desquels
on peut estimer l'énergie du moteur dont ils transmettaient la volonté à
tous les membres de l'automate romain.
Il en est autrement de la Rome moderne. Si ses monumens sont en
discordance avec sa grandeur réelle, ce n'est certes pas en ce qu'ils la
diminuent; l'intérêt des arts écarté, c'est leur magnificence qu'on
accuserait.
La basilique de Saint-Pierre est sans comparaison le plus beau temple
qui existe, le plus beau qui ait existé: que de trésors il me
représente! que de richesses y sont étalées, enfouies, englouties! Si,
comme le temple de Jérusalem, ce temple, consacré au Dieu unique, était
unique en Israël, on pourrait applaudir sans réserve aux efforts et aux
sacrifices qui ont concouru à sa construction, et j'aimerais à voir en
lui le produit d'une pieuse et libre cotisation de tous les fidèles.
Mais est-ce là l'idée que réveille l'aspect de ce produit d'extorsions
et de déceptions, de ce produit du honteux trafic de la miséricorde
céleste, de ce produit de la vente des indulgences! D'ailleurs rien là
qui ne vous entretienne de saint Pierre, vicaire de Dieu, et du pape,
vicaire de saint Pierre; mais de Dieu, c'est autre chose. C'est moins la
puissance divine que la puissance pontificale qu'atteste ce monument
construit avec les tributs de la crédulité plus que de la piété.
Le luxe des églises et des couvens provoque les mêmes réflexions. C'est
moins à Dieu qu'à saint Dominique, ou à saint François, ou à saint
Romuald, que sont consacrés ces édifices plus magnifiques que les palais
de plus d'un souverain, et bâtis par des moines qui font voeu de
pauvreté!
Mais écartons ces idées, et ne considérons que dans l'intérêt des arts
ces asiles que les modernes ont ouverts aux débris de l'antiquité.
N'importe, après tout, pour quel motif les colonnes qui ornaient les
temples des dieux, et les pierres même qui furent ces dieux, sont
conservées, pourvu qu'on nous les conserve. C'est à lui que l'Europe est
redevable de la renaissance des arts; c'est par lui que, bien que déchue
de l'empire, Rome est encore la première ville du monde. La légitimité
des tributs qui à ce titre lui sont portés par les nations civilisées,
ne peut être contestée. Ils honorent également la ville qui les reçoit
et les nations qui les paient.
L'homme du siècle, à Tolentino, constatait la valeur de ces trésors-là,
quand il les préférait aux millions dont le gouvernement romain restait
débiteur envers la France, aux termes des traités. Avoir souscrit à
cette compensation est un des hommages les plus éclatans qui aient été
rendus aux arts, en quelque temps que ce soit. Jamais propriété ne fut
plus noblement et plus légalement acquise que celle de ces objets.
Néanmoins on a dit, pour justifier la violence avec laquelle, au mépris
des capitulations, ils ont été enlevés de notre Muséum en 1815, qu'on
n'avait fait en cela que nous imiter. Le droit qui nous les avait
appropriés n'était-il donc pas consacré par les traités? n'était-il pas
reconnu par le pape lui-même, qui est infaillible, comme on sait?
«Quand je présentai le traité de Tolentino à la sanction de Pie VI,
alors régnant, non seulement il ne montra aucune répugnance pour
l'exécution de l'article relatif aux monumens, m'écrivait M. Miot, alors
ministre de France auprès de Sa Sainteté, mais il s'exprima en ces
termes: «_Questo è una cosa sacro-santa, ceci est une chose sacrée_;
j'ai donné mes ordres pour que cet article soit strictement exécuté.
Rome, après ce sacrifice, sera encore assez riche en monumens, et il
n'est pas trop cher pour assurer la paix et le repos de mes sujets.»
Ces objets représentaient cinq millions, dont on allégea la contribution
qui avait été frappée sur les États romains. Quelle somme
remplacèrent-ils quand le duc de Wellington, qui prétendait _donner une
leçon de morale à la France_, spoliait notre Musée dont la conservation
était mise par les capitulations sous la protection de sa loyauté? Le
duc de Wellington diminua-t-il en rien les exactions qu'il fit supporter
à la France en récompense de la dynastie qu'il lui ramenait?
Que les nations jalouses nous aient enlevé ces trophées, et que Rome ait
envoyé le sculpteur Canova pour emballer l'Apollon qu'elle a repris,
mais non pas reconquis, cela se conçoit. Mais conçoit-on qu'au moment où
nos armes nous les donnaient, des Français, bien plus, des artistes
français, aient fait tout ce qui dépendait d'eux pour nous faire
répudier ces dons de la victoire?
Dès que les dispositions du traité de Tolentino furent connues à Paris,
une espèce de vertige s'empara de l'esprit de quelques individus, parmi
lesquels il y en avait de sages pourtant, quand ce ne serait que mon ami
Vincent. Leur deuil, à cette nouvelle, fut plus grand que celui des
Romains qui virent émigrer leurs pénates avec assez d'indifférence; ils
se réunirent, non pour voter des félicitations et des actions de grâces
au général qui dotait le Louvre des dépouilles du Capitole et du
Vatican, mais pour protester en quelque sorte contre une stipulation qui
l'enrichissait, et pour aviser aux moyens d'en empêcher l'exécution. Par
une pétition signée d'un certain nombre de peintres, le gouvernement
était prié de ne pas souffrir que ces objets sortissent de Rome, et de
révoquer le décret d'exil qui les arrachait à la terre classique des
arts, au ciel rayonnant de l'Italie, à son climat conservateur, et les
exposait aux dangers d'un long voyage pour les transporter sur le sol
fangeux de Paris, sous le ciel brumeux des Gaules. Si telle n'était la
lettre de la requête, tel en était le sens.
Heureusement n'y fit-on pas droit. Le voyage des dieux de Rome ne fut
pas contremandé; et loin d'improuver un héros qui, après tout, ne
faisait en Italie que ce que les Romains avaient fait en Grèce, que ce
que les Vénitiens avaient fait à Constantinople, le Directoire fit de la
réception de ces nobles trophées l'objet d'une solennité digne également
d'eux et du peuple qui les avait conquis. Cette fête, que tous les arts
s'empressèrent d'embellir, et à laquelle le triomphateur lui seul
manquait, rappela ces triomphes où les Paul Émile, où les Lucullus
étalaient aux yeux du peuple-roi les statues, les marbres, les bronzes,
les tableaux, les trépieds, dépouilles des nations vaincues; et Paris,
recueillant presque malgré lui les chefs-d'oeuvre de l'art antique et de
l'art moderne, n'eut plus rien à envier à Rome, qui cessa un moment
d'être la capitale des arts.
Rome cependant ne perdait pas tout attrait pour le voyageur et pour
l'artiste. Ce ciel si pur, objet de l'admiration de nos peintres, cette
terre si riche en beautés naturelles, si abondante en monumens et en
souvenirs, ne sont-ce pas là des trésors dont l'avidité des conquérans,
pas plus que leur barbarie pu même leur admiration, ne saurait la
déshériter? Tivoli et ses cascades, Albano et son lac, Frascati et ses
ombrages, richesses inhérentes à cette terre qui la porte et
l'environne, y existaient avant les biens qu'elle tenait des arts et de
la guerre; elles leur survivront tant que les volcans que recouvre
l'antique Latium, et dont la présence se fait reconnaître sur tant de
points de la péninsule, n'en auront pas bouleversé la surface.
Parlerai-je des monumens de la Rome moderne? Je suis loin de me donner
pour connaisseur en matière d'architecture. Je n'ai point étudié cet
art; je n'en juge guère que par impression, que par sentiment; mais cela
m'ôterait-il le droit d'en dire mon avis? L'homme le moins instruit dans
un art n'est pas toujours celui qui en juge le plus mal. S'il est dénué
de principes, du moins est-il exempt de préjugés; s'il ne sait pas
démontrer les moyens de bien faire, du moins reconnaît-il les produits
auxquels ces moyens ont été appliqués, et distingue-t-il entre ce qui
est bien et ce qu'il y a de mieux. Indispensable pour professer et pour
pratiquer, la théorie d'un art ne l'est pas pour le sentir, pas plus que
le génie n'est nécessaire pour sentir les productions du génie.
Autrement le Bramante, Raphaël, Michel Ange, le Poussin auraient-ils
tant d'admirateurs? La science seule peut produire et enseigner comment
on produit. L'ignorance peut, quoique les secrets de l'art lui soient
cachés, en apprécier les résultats. Ce qui est vraiment beau l'est pour
tout le monde. Je n'hésite donc plus à rendre compte de mes sensations,
sans avoir, bien entendu, la prétention de donner des règles.
Je le répète, j'ai été plus étonné qu'enchanté de la Rome des papes.
Nulle part je n'ai trouvé une aussi grande quantité de monumens sacrés
ou profanes entassés, pressés dans une même enceinte; mais le
rapprochement de tant d'édifices magnifiques est précisément ce qui pour
moi nuisait à leur effet.
Indépendamment de ce qu'elles s'éclipsent réciproquement, accumulées
ainsi sur un point, les choses les plus rares, les plus précieuses,
semblent communes et vulgaires. Dans une réunion de géans on ne verra
que des hommes ordinaires, s'il ne se trouve auprès d'eux un homme de
grandeur commune qui puisse servir de point de comparaison pour les
mesurer.
Il est encore un rapport sous lequel l'aspect de Rome me fatiguait
aussi: c'est la prodigalité avec laquelle toutes les richesses de
l'architecture y sont déployées dans les monumens modernes. Partout des
façades surchargées de sculpture; partout les trois ordres entassés les
uns sur les autres; luxe importun à l'oeil, luxe semblable à celui de ces
habits surchargés de broderies, qui sont relégués par le bon goût dans
la garde-robe du _buffo carricato_.
Les anciens s'y prenaient autrement pour exciter l'admiration. C'est
dans l'opposition de l'ensemble avec les détails, et de la simplicité du
fond avec l'élégance des accessoires, qu'alliant l'économie à la
magnificence, ils cherchaient, ils obtenaient les plus grands effets.
Dans le Panthéon, par exemple, avec quel discernement les ornemens ne
sont-ils pas distribués? Ils ne manquent nulle part où l'oeil les attend,
et ne se montrent nulle part où il les repousserait. Rien de plus simple
et rien de plus grand tout ensemble. Dans les monumens, comme dans les
hommes, c'est un des premiers attributs de la véritable grandeur que la
simplicité. Voilà sans doute pourquoi le Panthéon et certain petit
temple de Vesta avaient plus de charmes pour moi que les somptueux
édifices, dont la piété pontificale les a environnés.
Cette économie, j'aime encore à la retrouver dans la distribution des
accessoires qui meublent un intérieur. Les statues, les bas-reliefs, les
vases, les tableaux, perdent aussi de leur prix pour moi là où ils
foisonnent. Sollicitée par tant d'objets, mon attention ne peut
s'arrêter sur aucun; après avoir vu mille chefs-d'oeuvre, sans en avoir
réellement vu un, je sortais des musées plus fatigué que satisfait.
J'avais véritablement besoin de repos quand je quittai cette Rome, où
les plus beaux produits de l'art antique et de l'art moderne, entassés
plutôt qu'exposés, semblent attendre, comme dans une boutique ou dans un
garde-meuble, qu'on en fasse l'emplette ou l'emploi.
Cette fatigue, toutefois, je ne l'éprouvai pas dans mes promenades au
Vatican. Là ces ornemens sont distribués avec une logique, passez-moi
l'expression, qui ne se retrouve pas ailleurs; là les tableaux se
tiennent comme des chapitres d'une même histoire; là il y a réunion et
non pas confusion, et conséquence de ce que vous avez vu; là ce que vous
voyez est une préparation à ce que vous allez voir.
Qu'on remarque bien qu'ici je parle de l'effet des objets et non de leur
valeur; Dieu me garde de la contester. Le bon goût veut de l'économie
dans la prodigalité même.
Cette alliance de l'économie avec la prodigalité caractérise, à mon
avis, la beauté de Versailles. Toutefois, familiarisé dès l'enfance avec
le luxe de son palais et de ses jardins, je n'avais rien vu d'abord de
prodigieux dans tout cela, et je le tenais moins pour beau que je ne
tenais pour vilain ce qui ne lui ressemblait pas. À mon retour d'Italie,
j'en jugeai autrement. C'est à Rome que j'ai appris à estimer
Versailles. Mais il m'a fallu faire sept à huit cents lieues pour savoir
ce que valait ce qui était à ma porte.
Depuis, je ne revois pas sans admiration ce que d'abord j'avais vu avec
indifférence. Je ne connais pas de palais qu'on puisse comparer à
celui-là du côté du jardin. Nulle part la magnificence ne se concilie
mieux avec la raison. Cette immense façade ne se compose pas comme celle
de tant d'édifices romains de plusieurs étages, de colonnes d'ordres
divers, entées les unes sur les autres, comme les divisions d'un mât ou
comme les tubes d'une lunette, mais d'une colonnade supportée par un
soubassement qui, en lui donnant de l'élégance, donne aussi le caractère
de la solidité à ce vaste édifice chargé de trophées qui signalent les
victoires dont s'enorgueillissait la France à l'époque où il fut
construit, et la gloire dont resplendit l'intérieur de ce monument que
s'est élevé le plus superbe des rois.
Les jardins de Versailles ne sont pas moins étonnans que son palais, et
le génie de Le Nostre n'est pas moins prodigieux que celui de Mansart.
Du haut de cette élévation qu'il taille, qu'il manie à sa fantaisie, et
sur laquelle est assise la résidence royale, avec quel art il s'empare
de tout le pays qui l'environne! avec quel art il en rattache tous les
détails à ce centre commun! Comme des rayons émanés d'un même foyer, de
longues et larges allées, dirigées dans tous les sens, vous donnent une
idée de ce parc immense sans vous en donner la mesure, car vos yeux n'en
peuvent apercevoir les bornes. N'est-ce pas là l'emblème du pouvoir
royal tel qu'il existait alors, du pouvoir que Louis XIV s'était fait,
et que ne circonscrivait aucune limite?
J'entends tous les jours reprocher aux jardins de Le Nostre la symétrie
de ses plans, et regretter qu'aux allées régulières qui caractérisent
son système, on ne substitue pas ces allées sinueuses qui serpentent
dans certains labyrinthes qu'on appelle jardins pittoresques. Cela,
dit-on, est bien plus conforme à la nature. Je ne sais pas si cet
argument est bien concluant quand il s'agit des jardins d'un palais. Si
le luxe dans ses jardins doit toujours prendre la nature pour modèle,
pourquoi ne se contente-t-il pas de la nature même? pourquoi ne se
contente-t-il pas du site qu'elle a fait à son habitation? Mais dans le
jardin même d'une maison bourgeoise la nature veut être ornée: à plus
forte raison doit-elle être ornée autour d'un château, et d'un château
royal. Il y faut là plus de façon; il faut que l'accessoire s'accorde
avec le principal.
Réservons pour les habitations d'un ordre inférieur l'emploi du système
irrégulier, de ce système qui, par d'heureux artifices, sait déguiser
l'exiguïté du terrain qu'il embrasse. Dans un petit terrain, le but de
l'art est d'en montrer un grand. Mais permettons à un palais, centre
d'où l'on doit tout voir, et qui doit être vu de partout, de déployer
dans toute leur étendue les dépendances qui l'environnent. Ce principe
est applicable surtout aux jardins que la munificence royale ouvre au
public. Quant à ceux où le prince se réfugie et vient vivre en
particulier et chercher le repos ou cacher son oisiveté, c'est
différent. Comme c'est pour lui seul qu'ils sont faits, comme c'est
l'isolement qu'il leur demande, que l'art multiplie les moyens de l'y
soustraire aux regards importuns, c'est dans l'ordre. Rien ne convient
mieux que le système anglais à cet intérêt qui, auprès du parc de
Versailles, a planté les bosquets de Trianon.
Revenons à Rome. Ses plus beaux jardins, tels que ceux du Quirinal et du
Vatican, tels que ceux de la _villa Albani_ et de la _villa
Pamphili_[45], sont dessinés à la française. Celui de la _villa
Borghèse_ seul, par exception, offrait dans cette ville un échantillon
du genre anglais, comme en Angleterre le parc de Kinsigton, dessiné par
Le Nostre, offre un échantillon du genre français. Ne décrions donc pas
à Paris ce qu'on ne dédaigne pas à Londres et ce qu'on admire même à
Rome.
On ne conclura pas, j'espère, de ceci, que j'aie la prétention de faire
prévaloir un genre sur l'autre: tous deux ont un mérite qui leur est
propre; mais il faut savoir les adapter aux convenances. Employons-les
avec discernement, et n'en proscrivons aucun; je serais aussi fâché de
voir détruire Windsor, que je l'ai été de voir détruire Marly.
Et la démolition de Versailles, que de fois ne l'a-t-on pas demandée!
Spéculation de la bande noire, de ces gens qui ne voient dans un
monument que des matériaux, si beau que soit l'ordre dans lequel l'art
les a rangés. Conservons Versailles, ne fût-ce que comme un témoin de la
puissance de l'art et du génie. Les temps antiques, non plus que les
temps modernes, n'ont rien à mettre en comparaison avec ces jardins où
la nature est partout vaincue, ces jardins où des marais impurs ont fait
place à des parterres ornés de fleurs et de bassins, et des plaines
arides à des bosquets égayés, rafraîchis par des eaux jaillissantes, et
animés par une population de chefs-d'oeuvre, ces jardins où les flancs
d'une montagne ouverte pour abriter une forêt d'orangers se revêtent de
la base au faîte de degrés de marbre qui vous portent à des terrasses
plus magnifiques que celles dont les traditions ornent les jardins de
Sémiramis.
Enfant encore, j'ai vu tomber sous la coignée les vieux arbres plantés
par Louis XIV. Ceux par lesquels Louis XVI les a remplacés sont
aujourd'hui dans toute leur vigueur. Puisse la manie de détruire sous
prétexte de renouveler, respecter ces restes d'une magnificence qu'a
épargnés la révolution!
Critiquer le château de Versailles, le démolir d'un mot, c'est la mode.
Ces critiques, pour la plupart, me rappellent le propos d'un cadet de
Gascogne qui, ayant perdu son argent au jeu de la cour, s'écriait en se
retirant: _Le diable emporte la fichue baraque!_ «Monsieur le garde, lui
dit Louis XV qui l'entendit, comment sont donc faits les châteaux dans
votre pays?»