La fontaine Égérie.--Les catacombes de Saint-Sébastien.--La Basilique de
Saint-Pierre.--Le Vatican.--La chapelle Sixtine.--Une béatification.--La
_villa Albani_.--Tivoli.--Départ pour Florence.
Je ne traînerai pas le lecteur de musée en musée; ce serait lui donner
toute la fatigue que j'ai eue à les parcourir dans le court espace de
temps que je passai à Rome, et lui faire un ennui de l'admiration.
L'abondance des chefs-d'oeuvre est là si grande qu'ils se nuisent quand
on ne met pas quelque intervalle dans ses visites. De ces sensations si
rapprochées résulte pour les yeux une lassitude semblable à celle que
donne à l'oreille un concert trop long, si brillant qu'il soit; dans le
premier cas on finit par avoir besoin de ne plus voir, comme dans le
second de ne plus entendre! Là où tout est également beau, rien ne
paraît beau: Rome ressemble à une table trop splendidement servie, où
les repas se succèdent si rapidement que l'appétit n'a pas le temps de
renaître: on y est rassasié sans avoir mangé.
Qu'on me pardonne donc de ne pas rentrer dans ces musées dont
l'inventaire d'ailleurs a été fait par tout le monde, et de m'occuper
moins de Rome que de ses environs.
En prenant à son origine, c'est-à-dire au pied du Capitole, cette _via
Appia_, contre laquelle ma voiture s'était brisée en sortant de
Brindisi, j'arrivai par la porte dite autrefois _Capena_, à
Saint-Sébastien, hors des murs. Dans cette antique église est l'entrée
des Catacombes romaines, mine inépuisable de reliques, terre sanctifiée
par le sang de cent soixante dix-huit mille et un martyrs. La dévotion,
je l'avouerai, m'entraînait encore là moins que la curiosité, moins que
le désir de connaître ces souterrains si fortement recommandés à tout
voyageur français, par le danger qu'y courut le peintre Robert, et aussi
par les vers que ce danger inspira au poëte Delille, qui faisait de
beaux vers, n'en déplaise à tels et tels versificateurs, qui, à la
vérité, font les vers tout autrement.
Ces Catacombes, qui n'ont pas été formées, comme celles de Naples et de
Paris, par des extractions de pierre, n'offrent pas à l'oeil l'aspect
menaçant, mais pittoresque de voûtes formées de masses irrégulières
toujours près de se détacher. Rien n'y rappelle l'art de l'architecte.
Creusées dans une terre brune, elles semblent moins avoir été fouillées
avec le fer qu'avec les ongles: c'est un véritable terrier dont les
allées basses et étroites ont été poussées dans mille directions. Plus
attristé qu'effrayé, je me croyais là dans le royaume des taupes. Je
conçus pourtant quel danger il y aurait à s'engager sans guide dans cet
obscur labyrinthe. À mesure que je m'y enfonçais, l'aventure de notre
Robert se représentait à ma mémoire avec plus de force et me faisait
frissonner: je n'attendis pas pour en sortir que les bougies qui
m'éclairaient tirassent à leur fin.
J'ai cru retrouver quelque ressemblance entre les carrières des Gobelins
à Paris et les Catacombes de Rome, à la couleur près.
Au retour, après avoir passé au pied de la tour de _Cecilia Metella_,
appelée _Capo di Bove_ par le peuple, qui n'est frappé que des têtes de
boeuf figurées dans la frise dont ce monument est orné, j'allai voir la
fontaine Égérie. Dépouillée du prestige que lui prêtait la tradition, ce
n'est plus aujourd'hui qu'une grotte muette et solitaire, tapissée de
scolopendres et de capillaires, où de la niche d'une statue mutilée
s'échappe ou plutôt s'épanche à travers des marbres brisés une source
des plus limpides. La nymphe n'a pas été dégotée par un saint.
Je sais d'autant plus mauvais gré aux Romains modernes de dérober les
monumens de Rome ancienne aux dieux auxquels ils étaient consacrés, que
les chrétiens n'ont pas besoin de recourir à cet expédient pour donner à
leur culte des temples dignes de sa sublimité: c'est ce que je me disais
en voyant Saint-Jean-de-Latran, et surtout après avoir vu Saint-Pierre.
Saint-Pierre! La tête de l'homme a-t-elle jamais rien conçu de si vaste,
la main de l'homme a-t-elle jamais rien construit de si grand! quel
temple que celui où le plus grand des temples antiques ne figure que
comme accessoire, et dont le dôme égale, surpasse même en diamètre la
totalité du Panthéon. Dans ce monument tout est colossal: tant que
l'homme ne s'y présente pas, tout y paraît pourtant de grandeur
naturelle, tout, jusqu'aux supports de la coquille où l'eau bénite vous
est offerte, tout jusqu'à ces enfans auprès desquels le plus haut des
soldats du pape semble un pygmée.
Comme la foi qui s'y manifeste, là tout sera éternel: le temps est sans
puissance même contre les décorations des chapelles dont l'intérieur de
ce temple est entouré, et qui ont chacune la dimension d'une église: les
objets, figurés ailleurs sur la toile par le pinceau, sont colorés par
les marbres dans ces tableaux qui n'ont pas été peints, mais bâtis;
tableaux inaltérables comme le bronze qui les encadre, comme la pierre
qu'ils recouvrent.
Que l'homme est petit dans cette immense production de son génie, sous
ces arceaux dont son oeil peut à peine mesurer la hauteur, dans cette nef
dont son regard embrasse à peine l'immensité, sous ces voûtes où la
foule qui accompagne la marche triomphale du souverain pontife se perd
comme une procession de fourmis, et où le souverain pontife lui-même ne
semble qu'un point, malgré les artifices employés pour lui donner plus
de volume sur le palanquin où on le promène, où on l'exalte en brûlant
sous son nez des étoupes, symboles de sa gloire éphémère, comme le lui
rappellent ces paroles: _Sic transit gloria mundi_ (ainsi passe la
gloire de ce monde), paroles que lui font corner par un porte-voix ses
envieux et même ses courtisans le jour de son exaltation.
Le saint qui donne son nom à cette basilique, le prince des apôtres, y
occupe, comme de raison, une place éminente. Le bronze dont sa statue
est formée est, dit-on, celui de l'ancien Jupiter Capitolin. La destinée
de ce métal, qui, après avoir été adoré comme maître des dieux, l'est
comme prince des apôtres, me rappelait celle de plus d'un personnage
qui, se maintenant dans la même position sous tous les régimes, semblent
être aussi des idoles inamovibles.
Près de ce monument de la piété universelle, près de cette métropole de
la catholicité, est le Vatican, séjour des papes, siége du pouvoir
pontifical, atelier où se tissent les décrets qui gouvernent l'Église,
arsenal où se forgent les foudres qui la défendent. La magnificence de
ce palais n'est pas moindre que celle du temple.
On ne concevrait pas comment le trésor de l'église de Rome aurait pu
suffire à tant de dépenses, si depuis dix siècles il n'était alimenté
par les contributions des peuples et des rois. Cette réflexion m'en
suggéra une autre: que les zélateurs d'une religion subviennent aux
besoins du premier pontife de cette religion, et qu'ils y subviennent
largement, c'est juste, sauf toutefois à discuter ses besoins. Mais cela
posé, ne s'ensuit-il pas que tous les contribuables devraient participer
à l'élection du fonctionnaire qu'ils soldent, et n'est-il pas singulier
que le chef de l'Église universelle ne soit élu que par quelques
cardinaux qui, pour la plupart Italiens, ont pour principe de ne choisir
qu'un cardinal et qu'un Italien?
Les chefs-d'oeuvre accumulés dans Saint-Pierre et dans le Vatican ont été
énumérés et décrits mille fois. Je ne referai pas ce qui a été fait le
mieux possible; je dirai seulement que la fécondité du génie qui a
satisfait à tant de demandes n'est pas moins surprenante que la
prodigalité qui a pu satisfaire à tant de dépenses.
Parmi ces chefs-d'oeuvre, deux prodiges surtout m'ont confondu: la
fécondité de Raphaël prouvée par tant d'ouvrages; la fécondité de
Michel-Ange prouvée par un seul, _le Jugement dernier_.
Dans ces diverses excursions, je fus surpris de trouver certains
quartiers de Rome absolument déserts. «Ses habitans, me dit-on, vont
passer ce mois-ci ailleurs.--Et pourquoi?--_Perchè? l'aria cattiva_.» En
effet, à commencer par le pape, qui à des époques déterminées va
chercher, dans un quartier différent de celui qu'il habitait, un air
plus sain, un habitant de Rome, pour peu qu'il craigne la fièvre, change
de domicile à ces époques. Ainsi tous les quartiers de Rome ne sont pas
simultanément habités toute l'année; il en est même qui sont absolument
abandonnés: ce qui explique le peu de rapport qu'il y a entre l'étendue
de la ville et le nombre de sa population.
D'antiques monumens, décorés surtout par de grands souvenirs; des
édifices modernes enrichis par tous les arts, et ne rappelant guère que
les prodigalités du népotisme; le luxe au-dehors des maisons; la misère
dans l'intérieur; bien plus, la misère et la gueuserie dans les rues
sous l'habit ecclésiastique qui là est revêtu par toutes les
professions, voire les plus profanes; telle est, en résumé, la Rome
matérielle, vaste séminaire, immense hôpital entretenu par les aumônes
de la catholicité.
Quant à la Rome morale, Masson de Morvillers en a ébauché assez
plaisamment la miniature dans ces vers qu'il aimait à réciter et que
j'ai retenus:
Aujourd'hui cette triste Rome
Arme d'_agnus_ ses fantassins,
Ce Capitole, qu'on renomme,
Est gardé par des capucins,
Et l'on y fait encor des saints,
Ne pouvant plus y faire un homme.
Averti un matin qu'à midi précis on faisait un saint à ma porte, dans
l'église du coin, et curieux de savoir comment on s'y prenait pour cela,
j'y courus.
Ce n'était pas toutefois de canonisation qu'il s'agissait, mais de
béatification, choses différentes, la canonisation étant l'acte par
lequel le pape déclare, en conséquence de miracles dûment constatés, que
le prédestiné dont ils émanent _doit_ être honoré comme saint dans toute
la catholicité, et la béatification un acte par lequel Sa Sainteté,
l'avocat du diable entendu, et nonobstant son opposition, se borne à
déclarer que l'individu en question est admis au nombre des bienheureux,
et qu'il _peut_ être honoré comme saint, bien qu'il ne soit pas inscrit
aux sacrés diptyques.
Pour arriver à la canonisation, il faut passer par la béatification,
comme il faut avoir été compagnon pour être reçu maître: mais cela ne se
faisant pas sans frais pour la patrie du canonisé, l'une ne suit pas
toujours l'autre. Voilà pourquoi Benoît Labre, de Boulogne-sur-Mer, ne
sera jamais qu'un bienheureux. La France, qui n'a plus d'argent de trop,
fournirait-elle aujourd'hui cent mille écus pour faire un saint de ce
gueux-là?
Le béatifié était Espagnol: l'Espagne ne lésina pas; aussi tout
alla-t-il au mieux. Le pape officia lui-même dans l'église où se fit la
solennité.
Sa Sainteté s'y rendit dans un carrosse à huit chevaux, conduits par un
cocher et des postillons habillés en damas cramoisi, chaussés de bottes
de maroquin rouge, et dont les doigts, surchargés de camées, se
perdaient sous des manchettes de dentelle comme le jabot dans lequel ils
se rengorgeaient. Coiffés en ailes de pigeon, poudrés à frimas, et
laissant leurs cheveux flotter librement par derrière, comme autrefois
les procureurs et les conseillers au Parlement, ces serviteurs du
_serviteur des serviteurs_ portaient le chapeau sous le bras, bien que
le soleil tombât à plomb sur leur tête d'où ruisselaient la sueur et la
pommade. Le cortége pontifical était ouvert par le porte-croix, dont le
mulet blanc me parut tout aussi noir que celui qu'il montait à Paris. Ce
cavalier-là était ecclésiastique et en portait l'habit. Cet appareil
m'inspira plus de gaieté que de vénération.
Pendant la messe, une excellente musique fut exécutée par des abbés des
deux sexes; quelque nature de voix qu'on possède, on ne peut chanter
devant Sa Sainteté qu'en culottes, bien plus, qu'en habit
ecclésiastique, l'habit ecclésiastique étant à Rome ce qu'est l'habit
militaire à Berlin, l'habit par excellence.
C'est à cette cérémonie que je vis Pie VI. Aucun de ses prédécesseurs
n'eut plus que lui la représentation d'un souverain pontife. C'était un
homme grand, très-droit, quoiqu'il eût alors près de quatre-vingts ans.
Il portait avec une dignité remarquable sa tête pleine de noblesse et de
bonté. Sa jambe n'était pas moins belle, disaient les dames romaines.
Pas de fête à Rome sans fusées. Le soir, on tira devant l'église où la
béatification s'était faite un beau feu d'artifice. La place était
entourée d'échafauds élevés à la hâte pour les curieux. Ces
amphithéâtres ont quelquefois plus de capacité que de solidité. Une
Française, femme très-remarquable par sa figure et par son esprit, et
très à la mode dès ce temps-là, prit place sur un de ces châteaux
branlans parmi l'élite de la société romaine. Elle avait, je crois, pour
cavalier, Auguste Colbert, ce militaire dont la destinée fut si courte
et si brillante, et qui, brave comme Achille, était beau comme l'Amour
grec. La résistance n'étant pas en rapport avec le poids, l'échafaud
s'écroule. Les accidens les plus graves devaient s'ensuivre. Pas du
tout: la dame, qui n'est pas tombée sur la tête, est fort surprise de se
trouver assise sur la face rebondie d'un abbé qui se dégageant sans trop
d'empressement de dessous un si doux fardeau, s'évade en s'époussetant
et sans se plaindre, après avoir ramassé son chapeau. En effet, il
n'avait pas la figure trop meurtrie.
Tous les jours du nouveau, et tous les jours la même chose; des monumens
le matin, et des jardins le soir. Après avoir vu sans me donner un
moment de relâche les fresques du Vatican, les statues du Capitole, le
Musée Clémentin, le Musée Braschi, la villa Albani, où les chefs-d'oeuvre
de l'art antique sont amassés, sont entassés avec tant de magnificence,
la _villa Borghèse_ où ils sont dispersés avec tant de goût dans un
jardin si pittoresque, la _villa Pamphili_, où l'eau module des concerts
et chante au lieu de murmurer; rassasié des merveilles de l'art, je
soupirais après d'autres objets d'admiration, j'avais besoin de reposer
mes yeux, j'avais besoin de revoir la nature; je partis pour Tivoli.
Ille terrarum præter omnes
Angulus ridet:
ce petit coin de terre me plaît plus qu'aucun autre, dit Horace.
Préférence facile à concevoir pour quiconque a parcouru la contrée où
vaticinait la sibylle Tiburtine, et que domine encore son temple, la
contrée que le Téverone anime et rafraîchit de ses cascades, la contrée
où l'eau d'or[42] promène une eau si salubre, et où jaillit cette
fontaine de Blandusie dont les eaux sont presque aussi pures, dont le
murmure est presque aussi doux que les vers qu'elle a inspirés.
Pendant deux jours je parcourus ce pays enchanté. À chaque pas je
rencontrais Horace sur l'antique terre des Sabins, comme dans la
Campanie à chaque pas j'avais rencontré Virgile. Qu'il était bien choisi
le site où cet épicurien avait établi sa maison près de la grotte
retentissante des flots de l'Albunée, près des bosquets de Tibur, près
des vergers où l'Anio se précipite et qu'il arrose de ses eaux rapides!
Domus Albaneæ resonantis,
Et præceps Anio, et Tiburni lucus, et uda
Mobilibus pomaria rivis.
Horace avait trouvé l'Élysée sur terre: la preuve en est que des
capucins ont fait de sa maison leur paradis.
Ce petit voyage me fut d'autant plus agréable, que je trouvai à
l'auberge où j'étais descendu la dame dont j'ai parlé plus haut, femme
aussi spirituelle qu'il se puisse, femme qui ne sent rien modérément et
qui n'exprime rien qu'avec passion. Rien d'aussi piquant que sa
conversation pleine de mouvement et d'esprit, si ce n'est sa
physionomie.
Nous parcourûmes ensemble les ruines de la _villa Adria_, moi à pied,
elle sur un âne; celui-là n'était pas tonsuré. Notre conversation était
d'autant plus gaie qu'avec nous marchait une espèce d'Allemand, qui par
sa naïveté prêtait sans cesse un nouveau sujet d'amusement à
l'intarissable malice de la pèlerine.
Les ruines de la _villa Adria_ donnent une grande idée de sa
magnificence et de l'étendue de cette retraite que se bâtit Adrien, et
que ce philosophe s'est faite avec les trésors d'un empereur. Il n'y
reste toutefois aucun des ornemens que sa passion pour les arts y avait
accumulés, si ce n'est le stuc dont ces murs sont enduits, et qui depuis
dix-sept cents ans résiste à l'intempérie des saisons. Les objets
précieux qu'on y a trouvés sont dispersés dans les Musées de Rome.
Remarquons à cette occasion que la plupart de ces objets sont des
marbres. Les bronzes y étaient rares, et c'est tout simple: ce métal
ayant une valeur indépendante de la forme que l'art peut lui prêter, les
barbares (et il faut mettre à leur tête le pape Urbain VIII, qui, pour
armer le château Saint-Ange, fit convertir en canons les bronzes dont la
voûte du Panthéon était ornée); les barbares, dis-je, n'ont pas respecté
cette forme; ils ont dû fondre tout le bronze qui n'a pas été enfoui.
Quant aux marbres sculptés, ils ne se donnaient pas toujours la peine de
les déshonorer. Ainsi est resté intact le fût de la colonne Trajane, du
haut de laquelle a été précipité le bronze qui représentait le meilleur
des hommes.
Le choix de la matière n'importe pas peu à la conservation des monumens;
c'est de là surtout qu'elle dépend, et l'action du temps est moins à
redouter encore pour elle que la cupidité des hommes. Le plus solide des
monumens de Paris, la colonne napoléonienne, en est le moins durable par
cela même que la matière en est plus précieuse.
Le pauvre Hacquart cependant s'était remis au lit; la fièvre l'avait
repris plus vivement que jamais. Plus prudent à Rome qu'à Naples, il me
déclara à mon retour qu'il reconnaissait l'impossibilité de se remettre
en route avec moi, et l'impossibilité où j'étais d'attendre pour partir
qu'il fût en état de me suivre; en conséquence, il me rendit ma liberté.
Rien ne me retenant à Rome, et plus d'un intérêt me rappelant au
quartier-général qui était transporté aux extrémités du Frioul, j'allais
partir seul, quand Suchet me demanda si je voulais lui donner deux
places jusqu'à Padoue où il avait laissé sa demi-brigade, et faire
ménage avec lui pendant le voyage. Sa proposition fut acceptée avec
joie, comme on l'imagine.
Suchet n'était pas encore ce qu'il a été depuis; mais on ne pouvait pas
trouver dans un compagnon plus brave un coeur plus loyal, un caractère
plus aimable. Après avoir pris congé de l'ambassadeur et de son
excellente femme, nous partîmes pour Florence le 29 septembre.
Pendant mon séjour dans la ville sainte, je n'eus qu'à me louer du
gouvernement romain, car je n'eus pas à m'en plaindre. Je ne sais s'il
fit attention à moi, mais je sais qu'il ne me força pas une seule fois à
faire attention à lui, et que je vécus à Rome comme j'avais espéré vivre
à Naples, occupé d'arts et de plaisirs, sans être entravé dans mes
jouissances par aucune distraction suscitée par la police. Les Romains
me semblaient avoir abjuré cette fureur anti-révolutionnaire qui avait
antérieurement assassiné Basseville, et qui quatre mois après assassina
Duffault; les affaires allaient alors chez eux comme dans le bon temps,
comme au temps de Benoît XIV, qui définissait ainsi la constitution
romaine: _Le pape ordonne; les cardinaux n'obéissent pas, et le peuple
fait ce qu'il veut_.
Cette tranquillité des esprits était alors d'autant plus remarquable,
qu'en conséquence du traité de Tolentino, le pape, pour s'être mêlé des
affaires de ce monde, payait je ne sais combien de millions; que des
commissaires français venaient d'enlever de la capitale des arts cent
chefs-d'oeuvre tant de la sculpture antique que de la peinture moderne;
que la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme étaient en route
pour Paris avec le Laocoon et l'Apollon, et que le Capitole, comme au
jour de la désolation le temple de Jérusalem, retentissait de ces
paroles, _les Dieux s'en vont_[43].