Vous venez de terrasser les monarchies sous la democratie. Vous leur

en avez montre la puissance; maintenant montrez-leur-en la beaute.

Apres le coup de foudre, montrez l'aurore. Au cesarisme qui massacre,

montrez la republique qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et

exterminent, montrez le peuple qui regne et se modere. Aux barbares

montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.

Donnez aux rois, devant le peuple, l'humiliation de l'eblouissement.

Achevez-les par la pitie.

C'est surtout par la protection de notre ennemi que les principes

s'affirment. La grandeur des principes, c'est d'ignorer. Les hommes

n'ont pas de noms devant les principes; les hommes sont l'Homme. Les

principes ne connaissent qu'eux-memes. Dans leur stupidite auguste,

ils ne savent que ceci: _la vie humaine est inviolable_.

O venerable impartialite de la verite! le droit sans discernement,

occupe seulement d'etre le droit, que c'est beau!

C'est devant ceux qui auraient legalement merite la mort qu'il importe

d'abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l'echafaud

se fait devant le coupable.

Que le violateur des principes soit sauvegarde par un principe. Qu'il

ait ce bonheur, et cette honte! Que le persecuteur du droit soit

abrite par le droit. En le depouillant de sa fausse inviolabilite,

l'inviolabilite royale, vous mettez a nu la vraie, l'inviolabilite

humaine. Qu'il soit stupefait de voir que le cote par lequel il est

sacre, c'est le cote par lequel il n'est pas empereur. Que ce prince,

qui ne se savait pas homme, apprenne qu'il y a en lui une misere, le

prince, et une majeste, l'homme.

Jamais plus magnifique occasion ne s'est offerte. Osera-t-on frapper

Berezowski en presence de Maximilien sain et sauf? L'un a voulu tuer

un roi, l'autre a voulu tuer une nation.

Juarez, faites faire a la civilisation ce pas immense. Juarez,

abolissez sur toute la terre la peine de mort.

Que le monde voie cette chose prodigieuse: la republique tient en

son pouvoir son assassin, un empereur; au moment de l'ecraser, elle

s'apercoit que c'est un homme, elle le lache et lui dit: Tu es du

peuple comme les autres. Va!

Ce sera la, Juarez, votre deuxieme victoire. La premiere, vaincre

l'usurpation, est superbe; la seconde, epargner l'usurpateur, sera

sublime.

Oui, a ces rois dont les prisons regorgent, dont les echafauds sont

rouilles de meurtres, a ces rois des gibets, des exils, des presides

et des Siberies, a ceux-ci qui ont la Pologne, a ceux-ci qui ont

l'Irlande, a ceux-ci qui ont la Havane, a ceux-ci qui ont la Crete, a

ces princes obeis par les juges, a ces juges obeis par les bourreaux,

a ces bourreaux obeis par la mort, a ces empereurs qui font si

aisement couper une tete d'homme, montrez comment on epargne une tete

d'empereur!

Au-dessus de tous les codes monarchiques d'ou tombent des gouttes de

sang, ouvrez la loi de lumiere, et, au milieu de la plus sainte page

du livre supreme, qu'on voie le doigt de la Republique pose sur cet

ordre de Dieu: _Tu ne tueras point_.

Ces quatre mots contiennent le devoir.

Le devoir, vous le ferez.

L'usurpateur sera sauve, et le liberateur n'a pu l'etre, helas! Il y

a huit ans, le 2 decembre 1859, j'ai pris la parole au nom de la

democratie, et j'ai demande aux Etats-Unis la vie de John Brown. Je

ne l'ai pas obtenue. Aujourd'hui je demande au Mexique la vie de

Maximilien. L'obtiendrai-je?

Oui. Et peut-etre a cette heure est-ce deja fait.

Maximilien devra la vie a Juarez.

Et le chatiment? dira-t-on.

Le chatiment, le voila.

Maximilien vivra "par la grace de la Republique".

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 20 juin 1867.

Cette lettre fut ecrite et envoyee le 20 juin 1867. En ce moment-la

meme, et pour ainsi dire a l'heure ou Victor Hugo ecrivait, avait

lieu a Paris la premiere representation de la reprise d'_Hernani_.

La lettre a Juarez fut publiee le 21 par les journaux anglais et les

journaux belges. En meme temps une depeche telegraphique expediee

de Londres par l'ambassade d'Autriche et par ordre special du vieil

empereur Ferdinand II annoncait a Juarez que Victor Hugo demandait la

grace de Maximilien. Cette depeche arriva trop tard. Maximilien venait

d'etre execute. La republique mexicaine perdit la une grande occasion

de gloire.

IV

VOLTAIRE

En 1867, le _Siecle_ ouvrit une souscription populaire pour elever

une statue a Voltaire. Victor Hugo envoya la liste de souscription

du groupe des proscrits de Guernesey. Il ecrivit au redacteur du

_Siecle_:

Souscrire pour la statue de Voltaire est un devoir public.

Voltaire est precurseur.

Porte-flambeau du dix-huitieme siecle, il precede et annonce la

revolution francaise. Il est l'etoile de ce grand matin.

Les pretres ont raison de l'appeler Lucifer.

VICTOR HUGO.

V

JOHN BROWN

"Les gerants d'un journal de Paris, _la Cooperation_, organiserent,

il y a quelques mois, une souscription limitee a un penny, afin de

presenter une medaille a la veuve d'Abraham Lincoln. Ayant accompli

cet objet, ils ont ouvert une souscription semblable afin de presenter

un testimonial pareil a la veuve de John Brown; ils viennent

d'adresser la lettre suivante a M. Victor Hugo:

(_Courrier de l'Europe_.)

Paris, le 30 juin 1867.

"Monsieur,

"Nous ouvrons une souscription a dix centimes pour offrir une medaille

a la veuve de John Brown.

"Votre nom doit figurer en tete de nos listes.

"Nous vous inscrivons d'office le premier.

"Salutations fraternelles et respectueuses,

"PAUL BLANC,

"L'un des gerants de la _Cooperation_."

"M. Victor Hugo a envoye la reponse suivante:

Monsieur,

Je vous remercie.

Mon nom appartient a quiconque veut s'en servir pour le progres et

pour la verite.

Une medaille a Lincoln appelle une medaille a John Brown. Acquittons

cette dette, en attendant que l'Amerique acquitte la sienne.

L'Amerique doit a John Brown une statue aussi haute que la statue de

Washington. Washington a fonde la republique, John Brown a promulgue

la liberte.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 3 juillet 1867.

VI

LA PEINE DE MORT

ABOLIE EN PORTUGAL

"On sait que le jeune roi dom Luiz de Portugal, avant de quitter son

pays pour aller visiter l'Exposition universelle, a eu l'honneur de

signer une loi votee par les deux chambres du parlement, qui abolit la

peine de mort.

"Cet evenement considerable dans l'histoire de la civilisation a donne

lieu, entre un noble portugais et Victor Hugo, a la correspondance

qu'on va lire."

(_Courrier de l'Europe_, 10 aout 1867.)

A M. VICTOR HUGO

Lisbonne, le 27 juin 1867.

On vient de remporter un grand triomphe! Encore mieux; la civilisation

a fait un pas de geant, le progres s'est acquis un solide fondement de

plus! La lumiere a rayonne plus vive. Et les tenebres ont recule.

L'humanite compte une victoire immense. Les nations rendront

successivement hommage a la verite; et les peuples apprendront a bien

connaitre leurs vrais amis, les vrais amis de l'humanite.

Maitre! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu'il faut

defendre un grand principe, mettre en lumiere une grande idee, exalter

les plus nobles actions; votre voix qui ne se fatigue jamais de

plaider la cause de l'opprime contre l'oppresseur, du faible contre le

fort; votre voix, qu'on ecoute avec respect de l'orient a l'occident,

et dont l'echo parvient jusqu'aux endroits les plus recules de

l'univers; votre voix qui, tant de fois, se detacha forte, vigoureuse,

terrible, comme celle d'un prophete geant de l'humanite, est arrivee

jusqu'ici, a ete comprise ici, a parle aux coeurs, a ete traduite en

un grand fait ici ... dans ce recoin, quoique beni, presque invisible

dans l'Europe, microscopique dans le monde; dans cette terre de

l'extreme occident, si celebre jadis, qui sut inscrire des pages

brillantes et ineffacables dans l'histoire des nations, qui a ouvert

les ports de l'Inde au commerce du monde, qui a devoile des contrees

inconnues, dont les hauts faits sont aujourd'hui presque oublies et

comme effaces par les modernes conquetes de la civilisation, dans

cette petite contree enfin qu'on appelle le Portugal!

Pourquoi les petits et les humbles ne se leveraient-ils pas, quand

le dix-neuvieme siecle est deja si pres de son terme, pour crier aux

grands et aux puissants: L'humanite est gemissante, regenerons-la;

l'humanite se remue, calmons-la; l'humanite va tomber dans l'abime,

sauvons-la?

Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin

de la perfection? Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu'ils

sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir?

Le Portugal est une contree petite, sans doute; mais l'arbre de la

liberte s'y est deja vigoureusement epanoui; le Portugal est une

contree petite, sans doute, mais on n'y rencontre plus un seul

esclave; le Portugal est une contree petite, c'est vrai; mais, c'est

vous qui l'avez dit, c'est une grande nation.

Maitre! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l'annonce.

Les deux chambres du parlement ont vote dernierement l'abolition de la

peine de mort.

Cette abolition, qui depuis plusieurs annees existait de fait, est

aujourd'hui de droit. C'est deja une loi. Et c'est une grande loi dans

une nation petite. Noble exemple! Sainte lecon!

Recevez l'embrassement respectueux de votre devoue ami et tres humble

disciple,

PEDRO DE BRITO ARANHA.

A M. PEDRO DE BRITO ARANHA

Hauteville-House, 15 juillet.

Votre noble lettre me fait battre le coeur.

Je savais la grande nouvelle; il m'est doux d'en recevoir par vous

l'echo sympathique.

Non, il n'y a pas de petits peuples.

Il y a de petits hommes, helas!

Et quelquefois ce sont ceux qui menent les grands peuples.

Les peuples qui ont des despotes ressemblent a des lions qui auraient

des muselieres.

J'aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc

il est grand.

Le Portugal vient d'abolir la peine de mort.

Accomplir ce progres, c'est faire le grand pas de la civilisation.

Des aujourd'hui le Portugal est a la tete de l'Europe.

Vous n'avez pas cesse d'etre, vous portugais, des navigateurs

intrepides. Vous allez en avant, autrefois dans l'ocean, aujourd'hui

dans la verite. Proclamer des principes, c'est plus beau encore que de

decouvrir des mondes.

Je crie: Gloire au Portugal, et a vous: Bonheur!

Je presse votre cordiale main.

V.H.

VII

_HERNANI_

Les exils se composent de details de tous genres qu'il faut noter,

quelle que soit la petitesse du prescripteur. L'histoire se complete

par ces curiosites-la. Ainsi M. Louis Bonaparte ne proscrivit pas

seulement Victor Hugo, il proscrivit encore _Hernani_; il proscrivit

tous les drames de l'ecrivain banni. Exiler un homme ne suffit pas,

il faut exiler sa pensee. On voudrait exiler jusqu'a son souvenir.

En 1853, le portrait de Victor Hugo fut une chose seditieuse; il fut

interdit a MM. Pelvey et Marescq de le publier en tete d'une edition

nouvelle qu'ils mettaient en vente.

Les puerilites finissent par s'user; l'opinion s'impatiente et

reclame. En 1867, a l'occasion de l'Exposition universelle, M.

Bonaparte permit _Hernani_.

On verra un peu plus loin que ce ne fut pas pour longtemps.

Depuis la deuxieme interdiction, _Hernani_ n'a pas reparu au

Theatre-Francais.

Du reste, disons-le en passant, aujourd'hui encore, en 1875, beaucoup

de choses faites par l'empire semblent avoir force de loi sous la

republique. La republique que nous avons vit de l'etat de siege et

s'accommode de la censure, et un peu d'empire melee a la liberte ne

lui deplait pas. Les drames de Victor Hugo continuent d'etre a peu

pres interdits; nous disons a peu pres, car ce qui etait patent sous

l'empire est latent sous la republique. C'est la franchise de moins,

voila tout. Les theatres officiels semblent avoir, a l'egard de Victor

Hugo, une consigne qu'ils executent silencieusement. Quelquefois

cependant le naturel militaire eclate, et la censure a la bonhomie

soldatesque de s'avouer. Le censeur sabreur renonce aux petites

decences betes du sbire civil, et se montre. Ainsi M. le general

Ladmirault ne s'est pas cache pour interdire, au nom de l'etat

de siege, _le Roi s'amuse_. Il ne s'est meme pas donne la peine

d'expliquer en quoi Triboulet mettait Marie Alacoque en danger. Cela

lui a paru evident, et cela lui a suffi; cela doit nous suffire aussi.

On se souvient qu'il y a deux ans un autre fonctionnaire, sous-prefet

celui-la, a fait effacer _le Revenant_ de l'affiche d'un theatre de

province, en declarant que, pour dire sur un theatre quoi que ce soit

qui fut de Victor Hugo, il fallait une permission speciale du ministre

de l'interieur, _renouvelable tous les soirs_.

Revenons a 1867.

La reprise de _Hernani_, faite en 1867, eut lieu le 20 juin, au moment

meme ou Victor Hugo intercedait pour Maximilien.

Les jeunes poetes contemporains dont on va lire les noms adresserent a

Victor Hugo la lettre que voici:

Cher et illustre maitre,

Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la

reapparition au theatre de votre _Hernani_.

Le nouveau triomphe du plus grand poete francais a ete une joie

immense pour toute la jeune poesie; la soiree du Vingt Juin fera

epoque dans notre existence.

Il y avait cependant une tristesse dans cette fete. Votre absence

etait penible a vos compagnons de gloire de 1830, qui ne pouvaient

presser la main du maitre et de l'ami; mais elle etait plus

douloureuse encore pour les jeunes, a qui il n'avait jamais ete donne

de toucher cette main qui a ecrit la _Legende des siecles_.

Ils tiennent du moins, cher et illustre maitre, a vous envoyer

l'hommage de leur respectueux attachement et de leur admiration sans

bornes.

SULLY PRUDHOMME, ARMAND SILVESTRE, FRANCOIS COPPEE, GEORGES

LAFENESTRE, LEON VALADE, LEON DIERX, JEAN AICARD, PAUL VERLAINE,

ALBERT MEHAT, ANDRE THEURIET, ARMAND RENAUD, LOUIS-XAVIER DE RICARD,

H. CAZALIS, ERNEST D'HERVILLY.

Victor Hugo repondit:

Bruxelles, 22 juillet 1867.

Chers poetes,

La revolution litteraire de 1830, corollaire et consequence de la

revolution de 1789, est un fait propre a notre siecle. Je suis

l'humble soldat de ce progres. Je combats pour la revolution sous

toutes ses formes, sous la forme litteraire comme sous la forme

sociale. J'ai la liberte pour principe, le progres pour loi, l'ideal

pour type.

Je ne suis rien, mais la revolution est tout. La poesie du

dix-neuvieme siecle est fondee. 1830 avait raison, et 1867 le

demontre. Vos jeunes renommees sont des preuves a l'appui.

Notre epoque a une logique profonde, inapercue des esprits

superficiels, et contre laquelle nulle reaction n'est possible. Le

grand art fait partie de ce grand siecle. Il en est l'ame.

Grace a vous, jeunes et beaux talents, nobles esprits, la lumiere se

fera de plus en plus. Nous, les vieux, nous avons eu le combat; vous,

les jeunes, vous aurez le triomphe.

L'esprit du dix-neuvieme siecle combine la recherche democratique du

Vrai avec la loi eternelle du Beau. L'irresistible courant de notre

epoque dirige tout vers ce but souverain, la Liberte dans les

intelligences, l'Ideal dans l'art. En laissant de cote tout ce qui

m'est personnel, des aujourd'hui, on peut l'affirmer et on vient de le

voir, l'alliance est faite entre tous les ecrivains, entre tous les

talents, entre toutes les consciences, pour realiser ce resultat

magnifique. La genereuse jeunesse, dont vous etes, veut, avec un

imposant enthousiasme, la revolution tout entiere, dans la poesie

comme dans l'etat. La litterature doit etre a la fois democratique et

ideale; democratique pour la civilisation, ideale pour l'ame.

Le Drame, c'est le Peuple. La Poesie, c'est l'Homme. La est la

tendance de 1830, continuee par vous, comprise par toute la grande

critique de nos jours. Aucun effort reactionnaire, j'y insiste, ne

saurait prevaloir contre ces evidences. La haute critique est d'accord

avec la haute poesie.

Dans la mesure du peu que je suis, je remercie et je felicite cette

critique superieure qui parle avec tant d'autorite dans la presse

politique et dans la presse litteraire, qui a un sens si profond de la

philosophie de l'art, et qui acclame unanimement 1830 comme 1789.

Recevez aussi, vous, mes jeunes confreres, mon remerciment.

A ce point de la vie ou je suis arrive, on voit de pres la fin,

c'est-a-dire l'infini. Quand elle est si proche, la sortie de la terre

ne laisse guere place dans notre esprit qu'aux preoccupations severes.

Pourtant, avant ce melancolique depart dont je fais les preparatifs,

dans ma solitude, il m'est precieux de recevoir votre lettre

eloquente, qui me fait rever une rentree parmi vous et m'en donne

l'illusion, douce ressemblance du couchant avec l'aurore. Vous me

souhaitez la bienvenue, a moi qui m'appretais au grand adieu.

Merci. Je suis l'absent du devoir, et ma resolution est inebranlable,

mais mon coeur est avec vous.

Je suis fier de voir mon nom entoure des votres. Vos noms sont une

couronne d'etoiles.

VICTOR HUGO.

VIII

MENTANA

A GARIBALDI

I

Ces jeunes gens, ces fils de Brutus, de Camille,

De Thraseas, combien etaient-ils? quatre mille.

Combien sont morts? six cents. Six cents! comptez, voyez.

Une dispersion de membres foudroyes,

Des bras rompus, des yeux troues et noirs, des ventres

Ou fouillent en hurlant les loups sortis des antres,

De la chair mitraillee au milieu des buissons,

C'est la tout ce qui reste, apres les trahisons,

Apres le piege, apres les guets-apens infames,

Helas, de ces grands coeurs et de ces grandes ames!

Voyez. On les a tous fauches d'un coup de faulx.

Leur crime? ils voulaient Rome et ses arcs triomphaux;

Ils defendaient l'honneur et le droit, ces chimeres.

Venez, reconnaissez vos enfants, venez, meres!

Car, pour qui l'allaita, l'homme est toujours l'enfant.

Tenez; ce front hagard, qu'une balle ouvre et fend,

C'est l'humble tete blonde ou jadis, pauvre femme,

Tu voyais rayonner l'aurore et poindre l'ame;

Ces levres, dont l'ecume a souille le gazon,

O nourrice, apres toi begayaient ta chanson;

Cette main froide, aupres de ces paupieres closes,

Fit jaillir ton lait sous ses petits doigts roses;

Voici le premier-ne, voici le dernier-ne.

O d'esperance eteinte amas infortune!

Pleurs profonds! ils vivaient; ils reclamaient leur Tibre;

Etre jeune n'est pas complet sans etre libre;

Ils voulaient voir leur aigle immense s'envoler;

Ils voulaient affranchir, reparer, consoler;

Chacun portait en soi, pieuse idolatrie,

Le total des affronts soufferts par la patrie,

Ils savaient tout compter, tout, hors les ennemis.

Helas! vous voila donc pour jamais endormis!

Les heures de lumiere et d'amour sont passees,

Vous n'effeuillerez plus avec vos fiancees

L'humble etoile des pres qui rayonne et fleurit....

Que de sang sur ce pretre, o pale Jesus-Christ!

Pontife elu que l'ange a touche de sa palme,

A qui Dieu commanda de tenir, doux et calme,

Son evangile ouvert sur le monde orphelin,

O frere universel a la robe de lin,

A demi dans la chaire, a demi dans la tombe,

Serviteur de l'agneau, gardien de la colombe,

Qui des cieux dans ta main portes le lys tremblant,

Homme pres de ta fin, car ton front est tout blanc

Et le vent du sepulcre en tes cheveux se joue,

Vicaire de celui qui tendait l'autre joue,

A cette heure, o semeur des pardons infinis,

Ce qui plait a ton coeur et ce que tu benis

Sur notre sombre terre ou l'ame humaine lutte,

C'est un fusil tuant douze hommes par minute!

Jules deux reparait sous sa mitre de fer.

La papaute feroce avoue enfin l'enfer.

Certes, l'outil du meurtre a bien rempli sa tache;

Ces rois! leur foudre est traitre et leur tonnerre est lache.

Avoir ete trop grands, francais, c'est importun.

Jadis un contre dix, aujourd'hui dix contre un.

France, on te deshonore, on te traine, on te lie,

Et l'on te force a mettre au bagne l'Italie.

Voila ce qu'on te fait, colosse en proie aux nains!

Un ruisseau fumant coule au flanc des Apennins.

II

O sinistre vieillard, te voila responsable

Du vautour deterrant un crane dans le sable,

Et du croassement lugubre des corbeaux!

Emplissez desormais ses visions, tombeaux,

Paysages hideux ou rodent les belettes,

Silhouettes d'oiseaux perches sur des squelettes!

S'il dort, apparais-lui, champ de bataille noir!

Les canons sont tout chauds; ils ont fait leur devoir,

La mitraille invoquee a tenu sa promesse;

C'est fait. Les morts sont morts. Maintenant dis la messe.

Prends dans tes doigts l'hostie en t'essuyant un peu,

Car il ne faudrait pas mettre du sang a Dieu!

Du reste tout est bien. La France n'est pas fiere;

Le roi de Prusse a ri; le denier de Saint-Pierre

Prospere, et l'irlandais donne son dernier sou;

Le peuple cede et met en terre le genou;

De peur qu'on ne le fauche, il plie, etant de l'herbe;

On reprend Frosinone et l'on rentre a Viterbe;

Le czar a commande son service divin;

Partout ou quelque mort blemit dans un ravin,

Le rat joyeux le ronge en tremblant qu'il ne bouge;

Ici la terre est noire; ici la plaine est rouge;

Garibaldi n'est plus qu'un vain nom immortel,

Comme Leonidas, comme Guillaume Tell;

Le pape, a la Sixtine, au Gesu, chez les Carmes,

Met tous ses diamants; tendre, il repand des larmes

De joie; il est tres doux; il parle du succes

De ses armes, du sang verse, des bons francais,

Des quantites de plomb que la bombarde jette,

Modestement, les yeux baisses, comme un poete

Se fait un peu prier pour reciter ses vers.

De convois de blesses les chemins sont couverts.

Partout rit la victoire.

Utilite des traitres.

Dans les perles, la soie et l'or, parmi tes reitres

Qu'hier, du doigt, aux champs de meurtre tu guidais,

Pape, assis sur ton trone et siegeant sous ton dais,

Coiffe de ta tiare aux trois couronnes, pretre,

Tu verras quelque jour au Vatican peut-etre

Entrer un homme triste et de haillons vetu,

Un pauvre, un inconnu. Tu lui diras:--Qu'es-tu,

Passant? que me veux-tu? sors-tu de quelque geole?

Pourquoi voit-on ces brins de laine a ton epaule?

--Une brebis etait tout a l'heure dessus,

Repondra-t-il. Je viens de loin. Je suis Jesus.

III

Une chaine au heros! une corde a l'apotre!

John Brown, Garibalbi, passez l'un apres l'autre.

Quel est ce prisonnier? c'est le liberateur.

Sur la terre, en tous lieux, du pole a l'equateur,

L'iniquite prevaut, regne, triomphe, et mene

De force aux lachetes la conscience humaine.

O prodiges de honte! etranges impudeurs!

On accepte un soufflet par des ambassadeurs.

On jette aux fers celui qui nous a fait l'aumone.

--Tu sais, je t'ai blame de lui donner-ce trone!

On etait gentilhomme, on devient alguazil.

Debiteur d'un royaume, on paie avec l'exil.

Pourquoi pas? on est vil. C'est qu'on en recoit l'ordre.

Rampons. Lecher le maitre est plus sur que le mordre.

D'ailleurs tout est logique. Ou sont les contre-sens?

La gloire a le cachot, mais le crime a l'encens;

De quoi vous plaignez-vous? L'infame etant l'auguste,

Le vrai doit etre faux, et la balance est juste.

On dit au soldat: frappe! il doit frapper. La mort

Est la servante sombre aux ordres du plus fort.

Et puis, l'aigle peut bien venir en aide au cygne!

Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.

Qu'est pour nous le soldat? du fer sur un valet.

Le pape veut avoir son Sadowa; qu'il l'ait.

Quoi donc! en viendra-t-on dans le siecle ou nous sommes

A mettre en question le vieux droit qu'ont les hommes

D'obeir a leur prince et de s'entre-tuer?

Au pretendu progres pourquoi s'evertuer

Quand l'humble populace est surtout coutumiere?

La masse a plus de calme ayant moins de lumiere.

Tous les grands interets des peuples, l'echafaud,

La guerre, le budget, l'ignorance qu'il faut,

Courent moins de dangers, et sont en equilibre

Sur l'homme garrotte mieux que sur l'homme libre.

L'homme libre se meut et cause un tremblement.

Un Garibaldi peut tout rompre a tout moment;

Il entraine apres lui la foule, qui deserte

Et passe a l'Ideal. C'est grave. On comprend, certe,

Que la societe, sur qui veillent les cours,

Doit trembler et fremir et crier au secours,

Tant qu'un heros n'est pas mis hors d'etat de nuire.

Le phare, aux yeux de l'ombre, est coupable de luire.

IV

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 19 / 28 段