Tenez donc haut votre drapeau. Votre cri _liberte_, c'est le verbe

meme de la civilisation. C'est le sublime _fiat lux_ de l'homme, c'est

le profond et mysterieux appel qui fera lever l'astre. L'astre est

derriere l'horizon, et il vous entend. Courage!

Pardonnez au solitaire si, provoque par vos eloquentes et graves

paroles et par votre puissant mot de ralliement, il est sorti un

moment de son silence. Je me hate d'y rentrer, mais auparavant,

monsieur, laissez-moi vous serrer la main.

VICTOR HUGO.

II

LE CONDAMNE A MORT DE JERSEY BRADLEY

LETTRE A UN AMI

Bruxelles, 27 juillet 1866.

Je suis en voyage, et vous aussi. Je ne sais ou vous adresser ma

lettre. Vous arrivera-t-elle? La votre pourtant m'est parvenue,

mais pas un des journaux dont vous me parlez. Vous me demandez

d'intervenir; mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre

affaire Bradley. Et puis, helas! que dire? Bradley n'est qu'un

detail; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La

civilisation, en ce moment, est sur le chevalet. En Angleterre,

on retablit la fusillade; en Russie, la torture; en Allemagne, le

banditisme. A Paris, abaissement de la conscience politique, de la

conscience litteraire, de la conscience philosophique. La guillotine

francaise travaille de facon a piquer d'honneur le gibet anglais.

Partout le progres est remis en question. Partout la liberte est

reniee. Partout l'ideal est insulte. Partout la reaction prospere sous

ses divers pseudonymes, bon ordre, bon gout, bon sens, bonnes lois,

etc.; mots qui sont des mensonges.

Jersey, la petite ile, etait en avant des grands peuples. Elle etait

libre, honnete, intelligente, humaine. Il parait que Jersey, voyant

que le monde recule, tient a reculer, elle aussi. Paris a decapite

Philippe, Jersey va pendre Bradley. Emulation en sens inverse du

progres.

Jersey affirmait le progres; Jersey va affirmer la reaction.

Le 11 aout, fete dans l'ile. On etranglera un homme. Jersey tient a

avoir, comme un roi de Prusse ou un empereur de Russie, son acces de

ferocite. O pauvre petit coin de terre!

Quel dementi a Dieu, qui a tant fait pour ce charmant pays! Quelle

ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature! Un

gibet a Jersey! Qui est heureux devrait etre clement.

J'aime Jersey, je suis navre.

Publiez ma lettre si vous voulez. Tout aujourd'hui s'efforce

d'etouffer la lumiere. Ne nous lassons pas cependant; et, si le

present est sourd, jetons dans l'avenir, qui nous entendra, les

protestations de la verite et de l'humanite contre l'horrible nuit.

V.H.

III

LA CRETE

Un cri m'arrive d'Athenes.

Dans la ville de Phidias et d'Eschyle un appel m'est fait, des voix

prononcent mon nom.

Qui suis-je pour meriter un tel honneur? Rien. Un vaincu.

Et qui est-ce qui s'adresse a moi? Des vainqueurs.

Oui, candiotes heroiques, opprimes d'aujourd'hui, vous etes les

vainqueurs de l'avenir. Perseverez. Meme etouffes, vous triompherez.

La protestation de l'agonie est une force. C'est l'appel devant Dieu,

qui casse ... quoi? les rois.

Ces toutes-puissances que vous avez contre vous, ces coalitions de

forces aveugles et de prejuges tenaces, ces antiques tyrannies armees,

ont pour principal attribut une remarquable facilite de naufrage. La

tiare en poupe, le turban en proue, le vieux navire monarchique fait

eau. Il sombre a cette heure au Mexique, en Autriche, en Espagne, en

Hanovre, en Saxe, a Rome, et ailleurs. Perseverez.

Vaincus, vous ne pouvez l'etre.

Une insurrection etouffee n'est point un principe supprime.

Il n'y a pas de faits accomplis. Il n'y a que le droit.

Les faits ne s'accomplissent jamais. Leur inachevement perpetuel est

l'en-cas laisse au droit. Le droit est insubmersible. Des vagues

d'evenements passent dessus; il reparait. La Pologne noyee surnage.

Voila quatre vingt-quatorze ans que la politique europeenne charrie

ce cadavre, et que les peuples regardent flotter, au-dessus des faits

accomplis, cette ame.

Peuple de Crete, vous aussi vous etes une ame.

Grecs de Candie, vous avez pour vous le droit, et vous avez pour vous

le bon sens. Le _pourquoi_ d'un pacha en Crete echappe a la raison.

Ce qui est vrai de l'Italie est vrai de la Grece. Venise ne peut

etre rendue a l'une sans que la Crete soit rendue a l'autre. Le meme

principe ne peut affirmer d'un cote, et mentir de l'autre. Ce qui est

la l'aurore ne peut etre ici le sepulcre.

En attendant, le sang coule, et l'Europe laisse faire. Elle en prend

l'habitude. C'est aujourd'hui le tour du sultan. Il extermine une

nationalite.

Existe-t-il un droit divin turc, venerable au droit divin chretien? Le

meurtre, le vol, le viol, s'abattent a cette heure sur Candie comme

ils se ruaient, il y a six mois, sur l'Allemagne. Ce qui ne serait pas

permis a Schinderhannes est permis a la politique. Avoir l'epee au

cote et assister tranquillement a des massacres, cela s'appelle etre

homme d'etat. Il parait que la religion est interessee a ce que les

turcs fassent paisiblement l'egorgement de Candie, et que la societe

serait ebranlee si, entre Scarpento et Cythere, on ne passait point

les petits enfants au fil de l'epee. Saccager les moissons et bruler

les villages est utile. Le motif qui explique ces exterminations et

les fait tolerer est au-dessus de notre penetration. Ce qui s'est fait

en Allemagne cet ete nous etonne egalement. Une des humiliations des

hommes qu'un long exil a rendus stupides--j'en suis un--c'est de ne

point comprendre les grandes raisons des assassins actuels.

N'importe. La question cretoise est desormais posee.

Elle sera resolue, et resolue, comme toutes les questions de ce

siecle, dans le sens de la delivrance.

La Grece complete, l'Italie complete, Athenes au sommet de l'une, Rome

au sommet de l'autre; voila ce que nous, France, nous devons a nos

deux meres.

C'est une dette, la France l'acquittera. C'est un devoir, la France le

remplira.

Quand?

Perseverez.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 decembre 1866.

1867

_La Turquie sur la Crete. L'Angleterre sur l'Irlande. Le Mexique

recule. Le Portugal avance. Maximilien.--John Brown.--Hernani.

Garibaldi.--Mentana.--Louis Bonaparte. Les petits enfants pauvres_.

I

LA CRETE

LE PEUPLE CRETOIS A VICTOR HUGO

Omalos (Eparchie de Cydonie), Crete, 16 janvier 1867.

Un souffle de ton ame puissante est venu vers nous et a seche nos

pleurs.

Nous avions dit a nos enfants: Par dela les mers il est des peuples

genereux et forts, qui veulent la justice et briseront nos fers.

Si nous perissons dans la lutte, si nous vous laissons orphelins,

errant dans la montagne avec vos meres affamees, ces peuples vous

adopteront et vous n'aurez plus a souffrir.

Cependant, nous regardions en vain vers l'occident. De l'occident,

aucun secours ne nous venait. Nos enfants disaient: Vous nous avez

trompes. Ta lettre est venue, plus precieuse pour nous que la

meilleure armee.

Car elle affirme notre droit.

C'est parce que nous savions notre droit que nous nous sommes

souleves.

Pauvres montagnards, a peine armes, nous n'avions pas la pretention

de vaincre a nous seuls ces deux grands empires allies contre nous,

l'Egypte et la Turquie.

Mais nous voulions faire appel a l'opinion publique, seule maitresse,

nous a-t-on dit, du monde actuel, faire appel aux grandes ames qui,

comme toi, dirigent cette opinion.

Grace aux decouvertes de la science, la force materielle appartient

aujourd'hui a la civilisation.

Il y a quatre siecles l'Europe etait impuissante contre les barbares.

Aujourd'hui, elle leur fait la loi.

Aussi n'y aura-t-il plus d'oppression dans l'humanite quand l'Europe

le voudra.

Pourquoi donc, en vue des cotes italiennes, au centre de la

Mediterranee, a trente heures de la France, laisse-t-elle subsister

un pacha? comme au temps ou les turcs assiegeaient Otrante en Italie,

Vienne en Allemagne!

L'esclavage de la race noire vient d'etre aboli en Amerique. Mais le

notre est bien plus odieux, bien plus insupportable que ne l'etait

celui des negres. Malgre toutes les chartes, un turc est toujours un

maitre plus dur qu'un citoyen des Etats-Unis.

Si tu pouvais connaitre l'histoire de chacune de nos familles, comme

tu connais celle de notre malheureux pays, tu y verrais partout

l'exil, la persecution, la mort, le pere egorge par le sabre de nos

tyrans, la mere enlevee a ses petits enfants pour le plus avilissant

des esclavages, les soeurs souillees, les freres blesses ou tues.

A ceux qui nous laissent tant souffrir et qui pourraient nous sauver,

nous ne dirons que ceci: Vous ne savez donc pas la verite?

Quand deux vaisseaux, l'un anglais, l'autre russe, ont debarque au

Piree quelques-unes de nos familles, il y avait la des etrangers. Ces

etrangers ont vu que nous n'avions pas exagere nos souffrances.

Poete, tu es lumiere. Nous t'en conjurons, eclaire ceux qui nous

ignorent, ceux que des imposteurs ont prevenus contre notre sainte

cause.

Poete, notre belle langue le dit, tu es createur, createur des

peuples, comme les chantres antiques.

Par tes chants splendides des _Orientales_, tu as deja grandement

travaille a creer le peuple hellene moderne.

Acheve ton oeuvre.

Tu nous appelles vainqueurs. C'est par toi que nous vaincrons.

Au nom du peuple cretois, et par delegation des capitaines du pays, Le

commandant des quatre departements de la Canee,

J. ZIMBRAKAKIS.

Hauteville-House, 17 fevrier 1867.

En ecrivant ces lignes, j'obeis a un ordre venu de haut; a un ordre

venu de l'agonie.

Il m'est fait de Grece un deuxieme appel.

Une lettre, sortie du camp des insurges, datee d'Omalos, eparchie de

Cydonie, teinte du sang des martyrs, ecrite au milieu des ruines, au

milieu des morts, au milieu de l'honneur et de la liberte, m'arrive.

Elle a quelque chose d'heroiquement imperatif. Elle porte cette

suscription: _Le peuple cretois a Victor Hugo_. Cette lettre me dit:

_Continue ce que tu as commence_.

Je continue, et, puisque Candie expirante le veut, je reprends la

parole.

Cette lettre est signee: _Zimbrakakis_.

Zimbrakakis est le heros de cette insurrection candiote dont Zirisdani

est le traitre.

A de certaines heures vaillantes, les peuples s'incarnent dans des

soldats, qui sont en meme temps des esprits; tel fut Washington, tel

fut Botzaris, tel est Garibaldi.

Comme John Brown s'est leve pour les noirs, comme Garibaldi s'est leve

pour l'Italie, Zimbrakakis se leve pour la Crete.

S'il va jusqu'au bout, et il ira, soit qu'il succombe comme John

Brown, soit qu'il triomphe comme Garibaldi, Zimbrakakis sera grand.

Veut-on savoir ou en est la Crete? Voici des faits.

L'insurrection n'est pas morte. On lui a repris la plaine, mais elle a

garde la montagne.

Elle vit, elle appelle, elle crie au secours.

Pourquoi la Crete s'est-elle revoltee? Parce que Dieu l'avait faite le

plus beau pays du monde, et les turcs le plus miserable; parce qu'elle

a des produits et pas de commerce, des villes et pas de chemins, des

villages et pas de sentiers, des ports et pas de cales, des rivieres

et pas de ponts, des enfants et pas d'ecoles, des droits et pas de

lois, le soleil et pas de lumiere. Les turcs y font la nuit.

Elle s'est revoltee parce que la Crete est Grece et non Turquie, parce

que l'etranger est insupportable, parce que l'oppresseur, s'il est de

la race de l'opprime, est odieux, et, s'il n'en est pas, horrible;

parce qu'un maitre baragouinant la barbarie dans le pays d'Etearque et

de Minos est impossible; parce que tu te revolterais, France!

La Crete s'est revoltee et elle a bien fait.

Qu'a produit cette revolte? je vais le dire. Jusqu'au 3 janvier,

quatre batailles, dont trois victoires. Apo corona, Vaffe, Castel

Selino, et un desastre illustre, Arcadion! l'ile coupee en deux

par l'insurrection, moitie aux turcs, moitie aux grecs; une ligne

d'operations allant par Sciffo et Rocoli, de Kissamos a Lassiti et

meme a Girapetra. Il y a six semaines, les turcs refoules n'avaient

plus que quelques points du littoral, et le versant occidental des

monts Psiloriti ou est Ambelirsa. En cette minute, le doigt leve de

l'Europe eut sauve Candie. Mais l'Europe n'avait pas le temps. Il y

avait une noce en cet instant-la, et l'Europe regardait le bal.

On connait ce mot, Arcadion, on connait peu le fait. En voici les

details precis et presque ignores. Dans Arcadion, monastere du

mont Ida, fonde par Heraclius, seize mille turcs attaquent cent

quatrevingt-dix-sept hommes, et trois cent quarante-trois femmes, plus

les enfants. Les turcs ont vingt-six canons et deux obusiers, les

grecs ont deux cent quarante fusils. La bataille dure deux jours

et deux nuits; le couvent est troue de douze cents boulets; un mur

s'ecroule, les turcs entrent, les grecs continuent le combat, cent

cinquante fusils sont hors de service, on lutte encore six heures dans

les cellules et dans les escaliers, et il y a deux mille cadavres dans

la cour. Enfin la derniere resistance est forcee; le fourmillement

des turcs vainqueurs emplit le couvent. Il ne reste plus qu'une salle

barricadee ou est la soute aux poudres, et dans cette salle, pres

d'un autel, au centre d'un groupe d'enfants et de meres, un homme de

quatrevingts ans, un pretre, l'igoumene Gabriel, en priere. Dehors on

tue les peres et les maris; mais ne pas etre tues, ce sera la misere

de ces femmes et de ces enfants, promis a deux harems. La porte,

battue de coups de hache, va ceder et tomber. Le vieillard prend sur

l'autel un cierge, regarde ces enfants et ces femmes, penche le cierge

sur la poudre et les sauve. Une intervention terrible, l'explosion,

secourt les vaincus, l'agonie se fait triomphe, et ce couvent

heroique, qui a combattu comme une forteresse, meurt comme un volcan.

Psara n'est pas plus epique, Missolonghi n'est pas plus sublime.

Tels sont les faits. Qu'est-ce que font les gouvernements dits

civilises? Qu'est-ce qu'ils attendent? Ils chuchotent: Patience, nous

negocions.

Vous negociez! Pendant ce temps-la on arrache les oliviers et les

chataigniers, on demolit les moulins a huile, on incendie les

villages, on brule les recoltes, on envoie des populations entieres

mourir de faim et de froid dans la montagne, on decapite les maris,

on pend les vieillards, et un soldat turc, qui voit un petit enfant

gisant a terre, lui enfonce dans les narines une chandelle allumee

pour s'assurer s'il est mort. C'est ainsi que cinq blesses ont ete, a

Arcadion, reveilles pour etre egorges.

Patience! dites-vous. Pendant ce temps-la les turcs entrent au village

Mournies, ou il ne reste que des femmes et des enfants, et, quand ils

en sortent, on ne voit plus qu'un monceau de ruines croulant sur un

monceau de cadavres, grands et petits.

Et l'opinion publique? que fait-elle? que dit-elle? Rien. Elle est

tournee d'un autre cote. Que voulez-vous? Ces catastrophes ont un

malheur; elles ne sont pas a la mode.

Helas!

La politique patiente des gouvernements se resume en deux resultats:

deni de justice a la Grece, deni de pitie a l'humanite.

Rois, un mot sauverait ce peuple. Un mot de l'Europe est vite dit.

Dites-le. A quoi etes-vous bons, si ce n'est a cela?

Non. On se tait, et l'on veut que tout se taise. Defense de parler

de la Crete. Tel est l'expedient. Six ou sept grandes puissances

conspirent contre un petit peuple. Quelle est cette conspiration? La

plus lache de toutes. La conspiration du silence.

Mais le tonnerre n'en est pas.

Le tonnerre vient de la-haut, et, en langue politique, le tonnerre

s'appelle revolution.

VICTOR HUGO.

II

LES FENIANS

Apres la Crete, l'Irlande se tourne vers l'habitant de Guernesey. Les

femmes des Fenians condamnes lui ecrivent. De la une lettre de Victor

Hugo a l'Angleterre.

A L'ANGLETERRE

L'angoisse est a Dublin. Les condamnations se succedent, les graces

annoncees ne viennent pas. Une lettre que nous avons sous les yeux

dit:--"... La potence va se dresser; le general Burke d'abord;

viendront ensuite le capitaine Mac Afferty, le capitaine Mac Clure,

puis trois autres, Kelly, Joice et Cullinane ... Il n'y a pas une

minute a perdre ... Des femmes, des jeunes filles vous supplient ...

Notre lettre vous arrivera-t-elle a temps? ... " Nous lisons cela,

et nous n'y croyons pas. On nous dit: L'echafaud est pret. Nous

repondons: Cela n'est pas possible. Calcraft n'a rien a voir a la

politique. C'est deja trop qu'il existe a cote. Non, l'echafaud

politique n'est pas possible en Angleterre. Ce n'est pas pour imiter

les gibets de la Hongrie que l'Angleterre a acclame Kossuth; ce n'est

pas pour recommencer les potences de la Sicile que l'Angleterre a

glorifie Garibaldi. Que signifieraient les hourras de Londres et

de Southampton? Supprimez alors tous vos comites polonais, grecs,

italiens. Soyez l'Espagne.

Non, l'Angleterre, en 1867, n'executera pas l'Irlande. Cette Elisabeth

ne decapitera pas cette Marie Stuart.

Le dix-neuvieme siecle existe.

Pendre Burke! Impossible. Allez-vous copier Tallaferro tuant John

Brown, Chacon tuant Lopez, Geffrard tuant le jeune Delorme, Ferdinand

tuant Pisacane?

Quoi! apres la revolution anglaise! quoi! apres la revolution

francaise! quoi! dans la grande et lumineuse epoque ou nous sommes! il

n'a donc ete rien dit, rien pense, rien proclame, rien fait, depuis

quarante ans!

Quoi! nous presents, qui sommes plus que des spectateurs, qui sommes

des temoins, il se passerait de telles choses! Quoi! les vieilles

penalites sauvages sont encore la! Quoi! a cette heure, il se prononce

de ces sentences: "Un tel, tel jour, vous serez traine sur la claie

au lieu de votre supplice, puis votre corps sera coupe en quatre

quartiers, lesquels seront laisses a la disposition de sa majeste qui

en ordonnera selon son bon plaisir!" Quoi! un matin de mai ou de juin,

aujourd'hui, demain, un homme, parce qu'il a une foi politique ou

nationale, parce qu'il a lutte pour cette foi, parce qu'il a ete

vaincu, sera lie de cordes, masque du bonnet noir, et pendu et

etrangle jusqu'a ce que mort s'ensuive! Non! vous n'etes pas

l'Angleterre pour cela.

Vous avez actuellement sur la France cet avantage d'etre une nation

libre. La France, aussi grande que l'Angleterre, n'est pas maitresse

d'elle-meme, et c'est la un sombre amoindrissement. Vous en tirez

vanite. Soit. Mais prenez garde. On peut en un jour reculer d'un

siecle. Retrograder jusqu'au gibet politique! vous, l'Angleterre!

Alors, dressez une statue a Jeffryes.

Pendant ce temps-la, nous dresserons une statue a Voltaire.

Y pensez-vous? Quoi! vous avez Sheridan et Fox qui ont fonde

l'eloquence parlementaire, vous avez Howard qui a aere la prison et

attendri la penalite, vous avez Wilberforce qui a aboli l'esclavage,

vous avez Rowland Hill qui a vivifie la circulation postale, vous

avez Cobden qui a cree le libre echange, vous avez donne au

monde l'impulsion colonisatrice, vous avez fait le premier cable

transatlantique, vous etes en pleine possession de la virilite

politique, vous pratiquez magnifiquement sous toutes les formes le

grand droit civique, vous avez la liberte de la presse, la liberte de

la tribune, la liberte de la conscience, la liberte de l'association,

la liberte de l'industrie, la liberte domiciliaire, la liberte

individuelle, vous allez par la reforme arriver au suffrage universel,

vous etes le pays du vote, du poll, du meeting, vous etes le puissant

peuple de l'_habeas corpus_. Eh bien! a toute cette splendeur ajoutez

ceci, Burke pendu, et, precisement parce que vous etes le plus grand

des peuples libres, vous devenez le plus petit!

On ne sait point le ravage que fait une goutte de honte dans la

gloire. De premier, vous tomberiez dernier! Quelle est cette ambition

en sens inverse? Quelle est cette soif de dechoir? Devant ces gibets

dignes de la demence de George III, le continent ne reconnaitrait plus

l'auguste Grande-Bretagne du progres. Les nations detourneraient leur

face. Un affreux contre-sens de civilisation aurait ete commis, et par

qui? par l'Angleterre! Surprise lugubre. Stupeur indignee. Quoi de

plus hideux qu'un soleil d'ou, tout a coup, il sortirait de la nuit!

Non, non, non! je le repete, vous n'etes pas l'Angleterre pour cela.

Vous etes l'Angleterre pour montrer aux nations le progres, le

travail, l'initiative, la verite, le droit, la raison, la justice, la

majeste de la liberte! Vous etes l'Angleterre pour donner le spectacle

de la vie et non l'exemple de la mort.

L'Europe vous rappelle au devoir.

Prendre a cette heure la parole pour ces condamnes, c'est venir au

secours de l'Irlande; c'est aussi venir au secours de l'Angleterre.

L'une est en danger du cote de son droit, l'autre du cote de sa

gloire.

Les gibets ne seront point dresses.

Burke, M'Clure, M'Afferty, Kelly, Joice, Cullinane, ne mourront point.

Epouses et filles qui avez ecrit a un proscrit, il est inutile de vous

couper des robes noires. Regardez avec confiance vos enfants

dormir dans leurs berceaux. C'est une femme en deuil qui gouverne

l'Angleterre. Une mere ne fera pas des orphelins, une veuve ne fera

pas des veuves.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 28 mai 1867.

Cette parole fut entendue. Les Fenians ne furent pas executes.

III

L'EMPEREUR MAXIMILIEN

AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE MEXICAINE

Juarez, vous avez egale John Brown.

L'Amerique actuelle a deux heros, John Brown et vous. John Brown, par

qui est mort l'esclavage; vous, par qui a vecu la liberte.

Le Mexique s'est sauve par un principe et par un homme. Le principe,

c'est la republique; l'homme, c'est vous.

C'est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d'aboutir

a l'avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par

Queretaro.

L'Europe, en 1863, s'est ruee sur l'Amerique. Deux monarchies ont

attaque votre democratie; l'une avec un prince, l'autre avec une

armee; l'armee apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle:

d'un cote, une armee, la plus aguerrie des armees de l'Europe, ayant

pour point d'appui une flotte aussi puissante sur mer qu'elle sur

terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France,

recrutee sans cesse, bien commandee, victorieuse en Afrique, en

Crimee, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau,

possedant a profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions

formidables. De l'autre cote, Juarez.

D'un cote, deux empires; de l'autre, un homme. Un homme avec une

poignee d'autres. Un homme chasse de ville en ville, de bourgade en

bourgade, de foret en foret, vise par l'infame fusillade des conseils

de guerre, traque, errant, refoule aux cavernes comme une bete fauve,

accule au desert, mis a prix. Pour generaux quelques desesperes,

pour soldats quelques deguenilles. Pas d'argent, pas de pain, pas de

poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l'usurpation

appelee legitimite, la le droit appele bandit. L'usurpation, casque

en tete et le glaive imperial a la main, saluee des eveques, poussant

devant elle et trainant derriere elle toutes les legions de la force.

Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accepte le combat.

La bataille d'Un contre Tous a dure cinq ans. Manquant d'hommes, vous

avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a

secouru; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour

defenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de caimans,

les marais pleins de fievres, les vegetations morbides, le vomito

prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables

sans eau et sans herbe ou les chevaux meurent de soif et de faim, le

grand plateau severe d'Anahuac qui se garde par sa nudite comme la

Castille, les plaines a gouffres, toujours emues du tremblement des

volcans, depuis le Colima jusqu'au Nevado de Toluca; vous avez appele

a votre aide vos barrieres naturelles, l'aprete des Cordilleres, les

hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre. Vous

avez fait la guerre des geants en combattant a coups de montagnes.

Et un jour, apres ces cinq annees de fumee, de poussiere et

d'aveuglement, la nuee s'est dissipee, et l'on a vu les deux empires

a terre, plus de monarchie, plus d'armee, rien que l'enormite de

l'usurpation en ruine, et sur cet ecroulement un homme debout, Juarez,

et, a cote de cet homme, la liberte.

Vous avez fait cela, Juarez, et c'est grand. Ce qui vous reste a faire

est plus grand encore.

Ecoutez, citoyen president de la republique mexicaine.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 18 / 28 段