VII.

Huit jours se passèrent sans que Montgenays pût être reçu chez

Laurence et sans qu'il osât demander compte à Lavallée de ce silence

et de cette consigne, tant il était honteux de l'idée d'avoir fait une

école, et tant il craignait d'en acquérir la certitude.

Pendant qu'elles étaient ainsi enfermées, Pauline et Laurence étaient

en proie aux orages intérieurs. Laurence avait tout fait pour amener

son amie à un épanchement de coeur qu'il lui avait été impossible

d'obtenir. Plus elle cherchait à la dégoûter de Montgenays, plus elle

irritait sa souffrance sans hâter la crise favorable dont elle

espérait son salut. Pauline s'offensait des efforts qu'on faisait pour

lui arracher le secret de son âme. Elle avait vu les ruses de Laurence

pour forcer Montgenays à se trahir, et les avait interprétées comme

Montgenays lui-même. Elle en voulait donc mortellement à son amie

d'avoir essayé et réussi à lui enlever l'amour d'un homme que, jusqu'à

ces derniers temps, elle avait cru sincère. Elle attribuait cette

conduite de Laurence à une odieuse fantaisie suggérée par l'ambition

de voir tous les hommes à ses pieds. Elle a eu besoin, se disait-elle,

d'y attirer même celui qui lui était le plus indifférent, dès qu'elle

l'a vu s'adresser à moi. Je lui suis devenue un objet de mépris et

d'aversion dès qu'elle a pu supposer que j'étais remarquée, fût-ce par

un seul homme, à côté d'elle. De là son indiscrète curiosité et son

espionnage pour deviner ce qui se passait entre lui et moi; de là tous

les efforts qu'elle fait maintenant pour l'empêcher de me voir; de là

enfin l'odieux succès qu'elle a obtenu à force de coquetteries, et le

lâche triomphe qu'elle remporte sur moi en bouleversant un homme

faible que sa gloire éblouit et que ma tristesse ennuie.

Pauline ne voulait pas accuser Montgenays d'un plus grand crime que

celui d'un entraînement involontaire. Trop fière pour persévérer dans

un amour mal récompensé, elle ne souffrait déjà plus que de

l'humiliation d'être délaissée, mais cette douleur était la plus

grande qu'elle pût ressentir. Elle n'était pas douée d'une âme tendre,

et la colère faisait plus de ravages en elle que le regret. Elle avait

d'assez nobles instincts pour agir et penser noblement au sein même

des erreurs où l'entraînait l'orgueil blessé. Ainsi elle croyait

Laurence odieuse à son égard; et dans cette pensée, qui par elle-même

était une déplorable ingratitude, elle n'avait pourtant ni le

sentiment ni la volonté d'être ingrate. Elle se consolait en s'élevant

dans son esprit au-dessus de sa rivale et en se promettant de lui

laisser le champ libre, sans bassesse et sans ressentiment. Qu'elle

soit satisfaite, se disait-elle, qu'elle triomphe, je le veux bien. Je

me résigne à lui servir de trophée, pourvu qu'elle soit forcée un jour

de me rendre justice, d'admirer ma grandeur d'âme, d'apprécier mon

inaltérable dévouement, et de rougir de ses perfidies! Montgenays

ouvrira les yeux aussi, et saura quelle femme il a sacrifiée à l'éclat

d'un nom. Il s'en repentira, et il sera trop tard; je serai vengée par

l'éclat de ma vertu.

Il est des âmes qui ne manquent pas d'élévation, mais de bonté. On

aurait tort de confondre dans le même arrêt celles qui font le mal par

besoin et celles qui le font malgré elles, croyant ne pas s'écarter de

la justice. Ces dernières sont les plus malheureuses: elles vont

toujours cherchant un idéal qu'elles ne peuvent trouver; car il

n'existe pas sur la terre, et elles n'ont point en elles ce fonds de

tendresse et d'amour qui fait accepter l'imperfection de l'être

humain. On peut dire de ces personnes qu'elles sont affectueuses et

bonnes seulement quand elles rêvent.

Pauline avait un sens très-droit et un véritable amour de la justice;

mais entre la théorie et la pratique il y avait comme un voile qui

couvrait son discernement: c'était cet amour-propre immense, que rien

n'avait jamais contenu, que tout, au contraire, avait contribué à

développer. Sa beauté, son esprit, sa belle conduite envers sa mère,

la pureté de ses moeurs et de ses pensées, étaient sans cesse là

devant elle comme des trésors lentement amassés dont on devait sans

cesse lui rappeler la valeur pour l'empêcher d'envier ceux d'autrui;

car elle voulait être quelque chose, et plus elle affectait de se

rejeter dans la condition du vulgaire, plus elle se révoltait contre

l'idée d'y être rangée. Il eût été heureux pour elle qu'elle pût

descendre en elle-même avec la clairvoyance que donne une profonde

sagesse ou une généreuse simplicité de coeur; elle y eût découvert que

ses vertus bourgeoises avaient bien eu quelque tache, que son

christianisme n'avait pas toujours été fort chrétien, que sa tolérance

passée envers Laurence n'avait jamais été aussi complète, aussi

cordiale qu'elle se l'était imaginé; elle y eût vu surtout un besoin

tout personnel qui la poussait à vivre autrement qu'elle n'avait vécu,

à se développer, à se manifester. C'était un besoin légitime et qui

fait partie des droits sacrés de l'être humain; mais il n'y avait pas

lieu de s'en faire une vertu, et c'est toujours un grand tort de se

donner le change pour se grandir à ses propres yeux. De là à la vanité

d'abuser les autres sur son propre mérite il n'y a qu'un pas, et, ce

pas, Pauline l'avait fait. Il lui était impossible de revenir en

arrière et de consentir à n'être plus qu'une simple mortelle, après

s'être laissé diviniser.

Ne voulant pas donner à Laurence la joie de l'avoir humiliée, elle

affecta la plus grande indifférence et endura sa douleur avec

stoïcisme. Cette tranquillité, dont Laurence ne pouvait être dupe, car

elle la voyait dépérir, l'effrayait et la désespérait. Elle ne voulait

pas se résoudre à lui porter le dernier coup en lui prouvant la

honteuse infidélité de Montgenays; elle aimait mieux endurer

l'accusation tacite de l'avoir séduit et enlevé. Elle n'avait pas

voulu recevoir la lettre de Montgenays. Lavallée lui en avait dit le

contenu, et elle l'avait prié de la garder chez lui toute cachetée

pour s'en servir auprès de Pauline au besoin; mais combien elle eût

voulu que cette lettre fût adressée à une autre femme! Elle savait

bien que Pauline haïssait la cause plus que l'auteur de son infortune.

Un jour, Lavallée, en sortant de chez Laurence, rencontra Montgenays,

qui, pour la dixième fois, venait de se faire refuser la porte. Il

était outré, et, perdant toute mesure, il accabla le vieux comédien de

reproches et de menaces. Celui-ci se contenta d'abord de hausser les

épaules; mais, quand il entendit Montgenays étendre ses accusations

jusqu'à Laurence, et, se plaignant d'avoir été joué, éclater en

menaces de vengeance, Lavallée, homme de droiture et de bonté, ne put

contenir son indignation. Il le traita comme un misérable, et termina

en lui disant: -- Je regrette en cet instant plus que jamais d'être

vieux; il semble que les cheveux blancs soient un prétexte pour

empêcher qu'on se batte, et vous croiriez que j'abuse du privilège

pour vous outrager sans conséquence; mais j'avoue que, si j'avais

vingt ans de moins, je vous donnerais des soufflets.

-- La menace suffit pour être une lâcheté, répondit Montgenays pâle de

fureur, et je vous renvoie l'outrage. Si j'avais vingt ans de plus, en

fait de soufflets j'aurais l'initiative.

-- Eh bien! s'écria Lavallée, prenez garde de me pousser à bout; car

je pourrais bien me mettre au-dessus de tout remords comme de toute

honte en vous faisant un outrage public, si vous vous permettiez la

moindre méchanceté contre une personne dont l'honneur m'est beaucoup

plus cher que le mien.

Montgenays, rentré chez lui et revenu de sa colère, pensa avec raison

que toute vengeance qui aurait du retentissement tournerait contre

lui; et, après avoir bien cherché, il en inventa une plus odieuse que

toutes les autres: ce fut de renouer à tout prix son intrigue avec

Pauline, afin de la détacher de Laurence. Il ne voulut pas être

humilié par deux défaites à la fois. Il pensa bien qu'après le premier

orage ces deux femmes feraient cause commune pour le railler ou le

mépriser. Il aima mieux se faire haïr et perdre l'une, afin d'effrayer

et d'affliger l'autre.

Dans cette pensée, il écrivit à Pauline, lui jura un éternel amour, et

protesta contre les trames ignobles que, selon lui, Lavallée et

Laurence auraient ourdies contre eux. Il demandait une explication,

promettant de ne jamais reparaître devant Pauline si elle ne le

trouvait complètement justifié après cette entrevue. Il la fallait

secrète, car Laurence voulait les séparer. Pauline alla au

rendez-vous; son orgueil et son amour avaient également besoin de

consolation.

Lavallée, qui observait tout ce qui se passait dans la maison, surprit

le message de Montgenays. Il le laissa passer, résolu à ne pas

abandonner Pauline à son mauvais dessein, et dès cet instant il ne la

perdit pas de vue, il la suivit comme elle sortait le soir, seule, à

pied, pour la première fois de sa vie, et si tremblante qu'à chaque

pas elle se sentait défaillir. Au détour de la première rue, il se

présenta devant elle et lui offrit son bras. Pauline se crut insultée

par un inconnu, elle fit un cri et voulut fuir. -- Ne crains rien, ma

pauvre enfant, lui dit Lavallée d'un ton paternel; mais vois à quoi tu

t'exposes d'aller ainsi seule la nuit. Allons, ajouta-t-il en passant

le bras de Pauline sous le sien, tu veux faire une folie! au moins

fais-la convenablement. Je te conduirai, moi; je sais où tu vas, je ne

te perdrai pas de vue. Je n'entendrai rien, vous causerez, je me

tiendrai à distance, et je te ramènerai. Seulement rappelle-toi que,

si Montgenays se doute le moins du monde que je suis là, ou si tu

essaies de sortir de la portée de ma vue, je tombe sur lui à coups de

canne.

Pauline n'essaya pas de nier. Elle était foudroyée de l'assurance de

Lavallée; et, ne sachant comment s'expliquer sa conduite, préférant

d'ailleurs toutes les humiliations à celle d'être trahie par son

amant, elle se laissa conduire machinalement et à demi égarée jusqu'au

parc de Monceaux, où Montgenays l'attendait dans une allée. Le

comédien se cacha parmi les arbres, et les suivit de l'oeil tandis que

Pauline, docile à ses avertissements, se promena avec Montgenays sans

se laisser perdre de vue, et sans vouloir lui expliquer l'obstination

qu'elle mettait à ne pas aller plus loin. Il attribua cette

persistance à une pruderie bourgeoise qu'il trouva fort ridicule, car

il n'était pas assez sot pour débuter par de l'audace. Il se composa

un maintien grave, une voix profonde, des discours pleins de sentiment

et de respect. Il s'aperçut bientôt que Pauline ne connaissait ni la

malheureuse déclaration ni la fâcheuse lettre; et, dès cet instant, il

eut beau jeu pour prévenir les desseins de Laurence. Il feignit d'être

en proie à un repentir profond et d'avoir pris des résolutions

sérieuses; il arrangea un nouveau roman, se confessa d'un ancien amour

pour Laurence, qu'il n'avait jamais osé avouer à Pauline, et qui de

temps en temps s'était réveillé malgré lui, même lorsqu'il était aux

genoux de cette aimable fille, si pure, si douce, si humble, si

supérieure à l'orgueilleuse actrice. Il avait cédé à des séductions

terribles, à des avances délirantes; et, dernièrement encore, il avait

été assez fou, assez ennemi de sa propre dignité, de son propre

bonheur, pour adresser à Laurence une lettre qu'il désavouait, qu'il

détestait, et dont cependant il devait la révélation textuelle à

Pauline. Il lui répéta cette lettre mot à mot, insista sur ce qu'elle

avait de plus coupable, de moins pardonnable, disait-il, ne voulant

pas de grâce, se soumettant à sa haine, à son oubli, mais ne voulant

pas mériter son mépris. -- Jamais Laurence ne vous montrera cette

lettre, lui dit-il; elle a trop provoqué mon retour vers elle pour

vous fournir cette preuve de sa coquetterie; je n'avais donc rien à

craindre de ce côté; mais je n'ai pas voulu vous perdre sans vous

faire savoir que j'accepte mon arrêt avec soumission, avec repentir,

avec désespoir. Je veux que vous sachiez bien que je me rétracte, et

voici une nouvelle lettre que je vous prie de faire tenir à Laurence.

Vous verrez comme je la juge, comme je la traite, comme je la méprise,

elle! cette femme orgueilleuse et froide qui ne m'a jamais aimé et qui

voulait être adorée éternellement. Elle a fait le malheur de ma vie,

non pas seulement parce qu'elle a déjoué toutes les espérances qu'elle

m'avait données, mais encore parce qu'elle m'a empêché de m'attacher à

vous comme je le devais, comme je le pouvais, comme je le pourrais

encore, si vous pouviez me pardonner ma lâcheté, mon crime et ma

folie. Partagé entre deux amours, l'un orageux, dévorant, funeste,

l'autre pur, céleste, vivifiant, j'ai trahi celui qui eût relevé mon

âme pour celui qui la tue. le suis un misérable, mais non un scélérat.

Ne voyez en moi qu'un homme affaibli et vaincu par les longues

souffrances d'une passion déplorable; mais sachez bien que je ne

survivrai pas à mes remords: votre pardon eût seul été capable de me

sauver. Je ne puis l'implorer, car je sais que je ne le mérite pas.

Vous me voyez tranquille, parce que je sais que je ne souffrirai pas

longtemps. Ne craignez pas de m'accorder au moins quelque pitié; vous

entendrez dire bientôt que je vous ai fait justice. Vous avez été

outragée, il vous faut un vengeur. Le coupable c'est moi; le vengeur,

ce sera moi encore.

Pendant deux heures entières, Montgenays tint de tels discours à

Pauline. Elle fondait en larmes; elle lui pardonna, elle lui jura

d'oublier tout, le supplia de ne pas se tuer, lui défendit de

s'éloigner, et lui promit de le revoir, fallût-il se brouiller avec

Laurence: Montgenays n'en espérait pas tant et n'en demandait pas

davantage.

Lavallée la ramena. Elle ne lui adressa pas une parole durant tout le

chemin. Sa tranquillité n'étonna point le vieux comédien; il pensa

bien que Montgenays n'avait pas manqué de belles paroles et de

robustes mensonges pour la calmer. Il pensa qu'elle était perdue s'il

n'employait les grands moyens. Avant de la quitter, à la porte de

Laurence, il glissa dans sa poche la première lettre de Montgenays,

qui n'avait pas encore été décachetée.

Laurence fut fort surprise le soir, au moment de se coucher, de voir

entrer dans sa chambre, d'un air calme et avec des manières

affectueuses, Pauline, qui, depuis huit jours, ne lui avait adressé

que des paroles sèches et ironiques. Elle tenait une lettre qu'elle

lui remit, en lui disant que c'était Lavallée qui l'en avait chargée.

En reconnaissant l'écriture et le cachet de Montgenays, Laurence pensa

que Lavallée avait eu quelque bonne raison pour la charger de ce

message, et que le moment était venu de porter aux grands maux le

grand remède. Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante, la

parcourant des yeux, hésitant encore à la faire connaître à son amie,

tant elle en prévoyait l'effet terrible. Quelle fut sa stupéfaction en

lisant ce qui suit:

«Laurence, je vous ai trompée; ce n'est pas vous que j'aime, c'est

Pauline; ne m'accusez pas, je me suis trompé moi-même. Tout ce que je

vous ai dit, je le pensais en cet instant-là; l'instant d'après, et

maintenant, et toujours, je le désavoue. C'est votre amie que j'adore

et à qui je voudrais consacrer ma vie, si elle pouvait oublier mes

bizarreries et mes incertitudes. Vous avez voulu m'égarer, m'abuser,

me faire croire que vous pouviez, que vous vouliez me rendre heureux;

vous n'y eussiez pas réussi, car vous n'aimez pas, et moi j'ai besoin

d'une affection vraie, profonde, durable. Pardonnez-moi donc ma

faiblesse comme je vous pardonne votre caprice. Vous êtes grande, mais

vous êtes femme; je suis sincère, mais je suis homme; au moment de

commettre une grande faute, qui eût été de nous tromper mutuellement,

nous avons réfléchi et nous nous sommes ravisés tous deux, n'est-ce

pas? Mais je suis prêt à mettre aux pieds de votre amie le dévouement

de toute ma vie, et vous, vous êtes décidée à me permettre de lui

faire ma cour assidûment, si elle-même ne me repousse pas. Croyez

qu'en vous conduisant avec franchise et avec noblesse vous aurez en

moi un ami fidèle et sûr.»

Laurence resta confondue; elle ne pouvait comprendre une telle

impudence. Elle mit la lettre dans son bureau sans témoigner rien de

sa surprise. Mais Pauline croyait lire au dedans de son âme, et

s'indignait des mauvaises intentions qu'elle lui supposait. Il y avait

une lettre outrageante contre moi, se disait-elle en se retirant dans

sa chambre, et on me l'a remise, en voici une qu'on suppose devoir me

consoler, et on ne me la remet pas. Elle s'endormit pleine de mépris

pour son amie; et, dans la joie dont son âme était inondée, le plaisir

de se savoir enfin si supérieure à Laurence empêchait l'amitié trahie

de placer un regret. L'infortunée triomphait lorsqu'elle-même venait

de coopérer avec une sorte de malice à sa propre ruine.

Le lendemain, Laurence commenta longuement cette lettre avec Lavallée.

Le hasard ou l'habitude avait fait qu'elle était absolument conforme,

pour le pli et le cachet, à celle que Montgenays avait écrite sous les

yeux de Lavallée. On demanda à Pauline si elle n'avait pas eu deux

lettres semblables dans sa poche lorsqu'elle avait remis celle-ci à

Laurence. Triomphant en elle-même de leur désappointement, elle joua

l'étonnement, prétendit ne rien comprendre à cette question, ne pas

savoir de qui était la lettre, ni pourquoi ni comment on l'avait

glissée dans sa poche. L'autre était déjà retournée entre les mains de

Montgenays. Dans sa joie insensée, Pauline, voulant lui donner un

grand et romanesque témoignage de confiance et de pardon, la lui avait

envoyée sans l'ouvrir.

Laurence voulait encore croire à une sorte de loyauté de la part de

Montgenays. Lavallée ne pouvait s'y tromper. Il lui raconta le

rendez-vous où il avait conduit Pauline, et se le reprocha. Il avait

compté qu'au sortir d'une entrevue où Montgenays aurait menti

impudemment, l'effet de la lettre sur Pauline serait décisif. Il ne

pouvait s'expliquer encore comment Pauline avait si merveilleusement

aidé sa perversité à triompher de tous les obstacles. Laurence ne

voulait pas croire qu'elle aussi s'entendît à l'intrigue et y prît une

part si funeste à sa dignité.

Que pouvait faire Laurence? Elle tenta un dernier effort pour

dessiller les yeux de son amie. Celle-ci éclatant enfin, et refusant

de croire à d'autres éclaircissements que ceux que Montgenays lui

avait donnés, lui déchira le coeur par l'amertume de ses reproches et

le dédain triomphant de son illusion. Laurence fut forcée de lui

adresser quelques avertissements sévères qui achevèrent de

l'exaspérer; et comme Pauline lui déclarait qu'elle était

indépendante, majeure, maîtresse de ses actions, et nullement disposée

à se laisser enchaîner par les volontés arbitraires d'une personne qui

l'avait indignement trompée, elle fut forcée de lui dire qu'elle ne

pouvait donner les mains à sa perte, et qu'elle ne se pardonnerait

jamais de tolérer dans sa maison, dans le sein de sa famille, les

entreprises d'un corrupteur et d'un lâche -- Je réponds de toi devant

Dieu et devant les hommes, lui dit-elle; si tu veux te jeter dans un

abîme, je ne veux pas, moi, t'y pousser. -- C'est pourquoi votre

dévouement a été si loin, répondit Pauline, que de vouloir vous y

jeter vous-même à ma place.

Outrée de cette injustice et de cette ingratitude, Laurence se leva,

jeta un regard terrible sur Pauline, et, craignant de laisser déborder

le torrent de sa colère, elle lui montra la porte avec un geste et une

expression de visage dont elle fut terrifiée. Jamais la tragédienne

n'avait été plus belle, même lorsqu'elle disait dans _Bajazet_ son

impérieux et magnifique: _Sortez!_

Lors qu'elle fut seule, elle se promena dans sa chambre comme une

lionne dans sa cage, brisant ses vases étrusques, ses statuettes,

froissant ses vêtements et arrachant presque ses beaux cheveux noirs.

Tout ce qu'elle avait de grandeur, de sincérité, de véritable

tendresse dans l'âme, venait d'être méconnu et avili par celle qu'elle

avait tant aimée, et pour qui elle eût donné sa vie! Il est des

colères saintes où Jehovah est en nous, et où la terre tremblerait si

elle sentait ce qui se passe dans un grand coeur outragé. La petite

soeur de Laurence entra, crut qu'elle étudiait un rôle, la regarda

quelques instants sans rien dire, sans oser remuer; puis, s'effrayant

de la voir si pâle et si terrible, elle alla dire à madame S...:

-- Maman, va donc voir Laurence; elle se rendra malade à force de

travailler. Elle m'a fait peur.

Madame S... courut auprès de sa fille. Dès que Laurence la vit, elle

se jeta dans ses bras et fondit en larmes. Au bout d'une heure, ayant

réussi à s'apaiser, elle pria sa mère d'aller chercher Pauline. Elle

voulait lui demander pardon de sa violence, afin d'avoir occasion de

lui pardonner elle-même. On chercha Pauline dans toute la maison, dans

le jardin, dans la rue... On revint dans sa chambre avec effroi.

Laurence examinait tout, elle cherchait les traces d'une évasion; elle

frémissait d'y trouver celles d'un suicide. Elle était dans un état

impossible à rendre, lorsque Lavallée entra et lui dit qu'il venait de

rencontrer Pauline dans un fiacre sur les boulevards. On attendit son

retour avec anxiété; elle ne rentra pas pour dîner. Personne ne put

manger; la famille était consternée; on craignait de faire un outrage

à Pauline en la supposant en fuite. Enfin, Lavallée allait s'informer

d'elle chez Montgenays, au risque d'une scène orageuse, lorsque

Laurence reçut une lettre ainsi conçue:

«Vous m'avez chassée, je vous en remercie. Il y avait longtemps que le

séjour de votre maison m'était odieux, j'avais senti, dès le premier

jour, qu'il me serait funeste. Il s'y était passé trop de scandales et

d'orages pour qu'une âme paisible et honnête n'y fût pas flétrie ou

brisée. Vous m'avez assez avilie! vous avez fait de moi votre

servante, votre dupe et votre victime! Je n'oublierai jamais le jour

où, dans votre loge au théâtre, trouvant que je ne vous habillais pas

assez vite, vous m'avez arraché des mains votre diadème de reine, en

disant: «Je me couronnerai bien sans toi et malgré toi!» Vous vous

êtes couronnée en effet! Mes larmes, mon humiliation, ma honte, mon

déshonneur (car vous m'avez déshonorée dans votre famille et parmi vos

amis), ont été les glorieux fleurons de votre couronne; mais c'est une

royauté de théâtre, une majesté fardée, qui n'en impose qu'à vous-même

et au public qui vous paie. Maintenant, adieu; je vous quitte pour

jamais, dévorée de la honte d'avoir vécu de vos bienfaits; je les ai

payés cher.»

Laurence n'acheva pas cette lettre; elle continuait sur ce ton pendant

quatre pages: Pauline y avait versé le fiel amassé lentement durant

quatre ans de rivalité et de jalousie. Laurence la froissa dans ses

mains et la jeta au feu sans vouloir en lire davantage. Elle se mit au

lit avec la fièvre, et y resta huit jours accablée, brisée jusque dans

ses entrailles, qui avaient été pour Pauline celles d'une mère et

d'une soeur.

Pauline s'était retirée dans une mansarde où elle vécut cachée et

vivant misérablement du fruit de son travail durant quelques mois.

Montgenays n'avait pas été long à la découvrir; il la voyait tous les

jours, mais il ne put vaincre aisément son stoïcisme. Elle voulait

supporter toutes les privations plutôt que de lui devoir un secours.

Elle repoussa avec horreur les dons que Laurence faisait glisser dans

sa mansarde avec les détours les plus ingénieux. Tout fut inutile.

Pauline, qui refusait les offres de Montgenays avec calme et dignité,

devinait celles de Laurence avec l'instinct de la haine, et les lui

renvoyait avec l'héroïsme de l'orgueil. Elle ne voulut point la voir,

quoique Laurence fit mille tentatives; elle lui renvoyait ses lettres

toutes cachetées. Son ressentiment fut inébranlable, et la généreuse

sollicitude de Laurence ne fit que lui donner de nouvelles forces.

Comme elle n'aimait pas réellement Montgenays, et qu'elle n'avait

voulu que triompher de Laurence en se l'attachant, cet homme sans

coeur, qui voulait en faire sa maîtresse ou s'en débarrasser, lui mit

presque le marché à la main. Elle le chassa. Mais il lui fit croire

que Laurence lui avait pardonné, et qu'il allait retourner chez elle.

Aussitôt elle le rappela, et c'est ainsi qu'il la tint sous son empire

pendant six mois encore. Il s'attachait à elle de son côté par la

difficulté de vaincre sa vertu; mais il en vint à bout par un odieux

moyen bien conforme à son système, et malheureusement bien propre à

émouvoir Pauline. Il se condamna à lui dire tous les jours et à toute

heure que Laurence était devenue vertueuse par calcul, afin de se

faire épouser par un homme riche ou puissant. La régularité des moeurs

de Laurence, qu'on remarquait depuis plusieurs années, avait été

souvent, dans les mauvais mouvements de Pauline, un sujet de dépit.

Elle l'eût voulue désordonnée, afin d'avoir une supériorité éclatante

sur elle. Mais Montgenays réussit à lui montrer les choses sous un

nouveau jour. Il s'attacha à lui démontrer qu'en se refusant à lui,

elle s'abaissait au niveau de Laurence, dont la tactique avait été de

se faire désirer pour se faire épouser. Il lui fit croire qu'en

s'abandonnant à lui avec dévouement et sans arrière-pensée, elle

donnerait au monde un grand exemple de passion, de désintéressement et

de grandeur d'âme. Il le lui redit si souvent que la malheureuse fille

finit par le croire. Pour faire le contraire de Laurence, qui était

l'âme la plus généreuse et la plus passionnée, elle fit les actes de

la passion et de la générosité, elle qui était froide et prudente.

Elle se perdit.

Quand Montgenays l'eut rendue mère, et que toute cette aventure eut

fait beaucoup de bruit, il l'épousa par ostentation. Il avait, comme

on sait, la prétention d'être excentrique, moral par principes,

quoique, selon lui, il fût roué par excès d'habileté et de puissance

sur les femmes. Il fit parler de lui tant qu'il put. Il dit du mal de

Laurence, de Pauline et de lui-même; et se laissa accuser et blâmer

avec constance, afin d'avoir l'occasion de produire un grand effet en

donnant son nom et sa fortune à l'enfant de son amour.

Ce plat roman se termina donc par un mariage, et ce fut là le plus

grand malheur de Pauline. Montgenays ne l'aimait déjà plus, si tant

est qu'il l'eût jamais aimée. Quand il avait joué la comédie d'un

admirable époux devant le monde, il laissait pleurer sa femme derrière

le rideau, et allait à ses affaires ou à ses plaisirs sans se souvenir

seulement qu'elle existât. Jamais femme plus vaine et plus ambitieuse

de gloire ne fut plus délaissée, plus humiliée, plus effacée. Elle

revit Laurence, espérant la faire souffrir par le spectacle de son

bonheur. Laurence ne s'y trompa point, mais elle lui épargna la

douleur de paraître clairvoyante. Elle lui pardonna tout, et oublia

tous ses torts, pour n'être touchée que de ses souffrances. Pauline ne

put jamais lui pardonner d'avoir été aimée de Montgenays, et fut

jalouse d'elle toute sa vie.

Beaucoup de vertus tiennent à des facultés négatives. Il ne faut pas

les estimer moins pour cela. La rose ne s'est pas créée elle-même, son

parfum n'en est pas moins suave parce qu'il émane d'elle sans qu'elle

en ait conscience; mais il ne faut pas trop s'étonner si la rose se

flétrit en un jour, si les grandes vertus domestiques s'altèrent vite

sur un théâtre pour lequel elles n'avaient pas été créées.

Pauline · 第 13 / 13 题