III

Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il devait me conduire au bout de

la ville, dans un café chantant assez pittoresque, mais le soir je me

trouvais las, le grand air m'ayant étourdi, et je remettais le batelier

au lendemain soir à la même heure, puisque pour Lérici, comme pour Porto

Venere, il ne pouvait être question de barque, le bateau à vapeur étant

là.

Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie. C'est ici que le drame

commence. Achille vient me chercher à la porte de l'hôtel. Ma tenue est

des plus simples: complet marron, pardessus, casquette de voyage; j'ai

renoncé pour la circonstance au grand feutre légendaire qu'on m'a

souvent reproché. Nous prenons le Corso Cavour, qui est la grande rue

passante et commerçante de la Spezia. Achille a hâte d'être arrivé au

théâtre: le spectacle commence à huit heures et demie précises, mais à

une devanture de papetier des cartolines illustrées me tentent. Quand

l'illustration est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles à

quelqu'un; j'achète quatre de ces cartes et déclare à Achille que j'ai à

écrire. Nous entrons dans une de ces pasticiera-bars, très éclairées et

très élégantes, où les Italiens consomment punch, vin du pays et gâteaux

dans la plus touchante promiscuité, hommes du peuple, gens du monde,

officiers, etc., mais cela c'est l'Italie. Je commande un café, Achille

un punch à l'orange, et je me mets à écrire. Pendant que je bâcle ma

correspondance, Achille lie conversation avec un consommateur debout au

comptoir, un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps, s'assied

familièrement à notre table: mes lettres écrites, je me lève, je solde

la tournée, et nous revoici sur le Corso Cavour, dans la direction du

spectacle. J'ai confié mes cartolines à Achille pour qu'il les mette

dans la boîte, et je marche seul en avant. Achille, lui, est resté en

arrière. Il est environ neuf heures un quart ou neuf heures et demie.

C'est alors qu'un inconnu assez bien mis, tête énergique et brune de

Sicilien ou de Corse, m'aborde et me demande où je vais. Interloqué, je

ne comprends pas très bien. L'inconnu insiste. Il me demande maintenant

mon nom et à quel hôtel je suis descendu. J'ai pas mal roulé l'Italie et

connais de longue date ces sortes de rencontres; je crois avoir affaire

à un ruffian et j'envoie promener l'individu.

--Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant de ton. Avez-vous

des papiers sur vous?

Et il exhibe sa carte.

Des papiers! Oui et non: j'ai des lettres, ma carte, un reçu de quinze

cents francs de l'hôtel de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une

carte postale sur laquelle est mon portrait avec la nomenclature de mes

oeuvres et mon nom, et je dis qui je suis.

--Mais vous n'avez pas de passeport?--Non.--Alors, suivez-moi chez le

commissaire, vous vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je vous

arrête!--Mais pourquoi?--Parce qu'étranger sans papiers et avec deux

malfaiteurs.--Comment deux malfaiteurs?--Oui, ces deux hommes que vous

avez quittés en sortant du bar, vous buviez avec eux en écrivant des

lettres.--Achille! mon batelier, un malfaiteur?--Ah! vous savez son nom.

Comment l'avez-vous connu?

Je raconte la chose.

--_Bene, bene._ Et l'autre?--L'autre, je ne le connais pas, c'est la

première fois que je le vois.--_Prima volta_, c'est bien, vous direz

cela au commissaire. _Questi ragazzi due ladroni_ (ces hommes sont deux

voleurs).

Et je suivis le policier, convaincu d'être relâché dès que j'aurais

parlé au commissaire central. Le commissaire! Je ne devais le voir que

le lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier sicilien me

conduisit directement à la prison, me remit entre les mains de deux

soldats de garde et, très étonné de ne trouver sur moi aucune arme, ni

couteau ni revolver, ne m'en fit pas moins mettre en cellule. J'y

retrouvai le lit de camp, les couvertures de laine et les murs blanchis

à la chaux de la salle de police de mes années de régiment. Des rires et

des chansons de filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous de

moi m'y tinrent éveillé jusqu'à une heure du matin, car j'avais espéré

dormir. D'une heure à six heures l'énervement et la colère m'empêchèrent

de fermer l'oeil. A six heures des cantiques montaient de la cellule des

filles: les prisonnières saluaient l'aurore dominicale. A sept heures

enfin la voix d'Achille, pénétré dans la cour de la prison, je ne sais

comment, s'élevait sous ma fenêtre et à travers les grilles, m'annonçait

qu'on allait me relâcher. Il y avait eu erreur sur ma personne. Je n'en

étais pas moins sous les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer,

devait mourir d'angoisse à l'hôtel. Je priai Achille d'aller la prévenir

et de la conduire immédiatement chez le consul, de la rassurer surtout.

Au même instant, un soldat m'apportait une tasse de café noir et des

gâteaux. C'était Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je pouvais

avoir faim! Le commissaire devait venir à huit heures. A huit heures, un

soldat me faisait balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider

_monsieur Jules_, comme à un simple détenu; puis un policier en civil

venait me prendre et me conduisait, par les rues, au Municipe. Je ne

voyais le commissaire qu'à neuf heures et, après un interrogatoire d'une

heure et demie, confrontation et allées et venues au consulat, j'étais

relâché à onze heures et demie... juste le temps de prendre un bain

avant le déjeuner. Un bain! j'en avais besoin. Et comme je demandais les

motifs de cette arrestation arbitraire et de cette incarcération

inconcevable:

--Parce qu'étranger et vu avec des malfaiteurs, m'était-il répondu.

--Mais puisque cet homme est un malfaiteur, pourquoi est-il en liberté,

et pourquoi est-ce moi qu'on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?...

Vous parlez de dossier...

Et j'apprends que le fameux Achille a été surtout compromis dans les

dernières grèves et que le buveur inconnu du bar d'hier soir est un

anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop zélé brigadier de police,

j'ai été assimilé à ces deux compagnons! La police de la Spezia m'a fait

l'honneur de me croire anarchiste.

O Porto Venere, ô donjon de Lérici, splendeurs déjà lointaines des cîmes

de Carrare, glorieux souvenirs de François Ier et de lord Byron, je me

souviendrai de la Spezia!

Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure. · 第 60 / 62 题