Porto Venere et la chapelle San-Pietro: un vrai décor pour une tentation
d'anachorète, cette solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a
aussi une grotte à Porto Venere, une grotte fameuse où lord Byron a
placé son _Corsaire_, mais l'entrée qui y conduisait est grillée.
Maintenant, pour visiter la grotte, il faut prendre une barque, le
chemin était _periculante_, périlleux, comme ils disent en italien, et
Porto Venere, c'est aussi un peu plus que des décombres, que des pierres
et des filets de pêcheurs, c'est aussi de la gloire et des souvenirs;
Lord Byron y a demeuré, y a écrit deux de ses poèmes immortels. Porto
Venere! La vision m'en était demeurée lumineuse et nostalgique pour une
journée passée en janvier 1899 à la Spezia. La Spezia n'est, par
elle-même, qu'une grande ville neuve aux rues perpendiculaires ou
horizontales se coupant à angles droits et bien moins mouvementée que
Toulon; j'avais aussi la curiosité de Lérici, que je n'avais pas eu le
temps de visiter il y a cinq ans. Après huit ans de Florence et de ses
merveilles un peu sombres, après le tragique du palais Vecchio et du
Bargello surtout, hanté encore de spectres sanglants et de ténébreux
souvenirs, nous rentrions en France par Vintimille et Nice; la splendeur
ensoleillée et calme de la Spezia s'imposait.
D'un ami, grand voyageur devant Dieu et devant les hommes, alors à Paris
et au courant de mes projets, j'avais reçu à Florence une lettre ainsi
conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande et tâche de trouver Achille.
Achille est une espèce de géant de Michel-Ange, laid comme une brute,
mais débrouillard. Il a pas mal roulé le monde et a été aux ordres de
Gordon Bennett sur la _Lysistrata_; il a été en Amérique, en Chine et à
Marseille, il parle assez bien le français et pourra t'être précieux; il
connaît tous les bons coins; il te fera manger de la soupe aux moules
dans la tour ronde de Porto Venere et des rougets à une sauce inconnue à
San Terenzio, le petit port avant Lérici. C'est un type échappé de tes
_Propos d'âmes simples_, naïf et roublard, dévoué comme un chien; il est
fait pour toi.--_Nota bene_: Achille est batelier.»
Jeudi matin 27, nous quittions Florence à neuf heures et, après une
halte de trois heures à Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La
musique militaire jouait sous les arbres de la promenade, devant l'hôtel
de la Grande-Bretagne, où nous descendions. Le temps de déboucler nos
valises, et j'étais sous les platanes mordorés de la promenade. Carrare,
illuminé par le soleil couchant, mettait à l'horizon sa splendeur rose.
Je demandai Achille aux bateliers du quai. Achille n'était pas là. Le
soir, après dîner, je poussais jusqu'à la rive, à cent mètres de notre
hôtel, jusqu'à la rive où une lune de nacre maillait d'argent la mer et
le sommet des montagnes; un batelier m'y interpellait: «_Signore, una
barca!_» Je déclinais l'offre, mais l'homme insistait, me faisait ses
offres pour le lendemain en cas de promenade pour Porto Venere ou
ailleurs, et me donnait son nom: Achille. C'était lui. Le hasard l'avait
mis sur ma route. Nous faisions connaissance, mais, tombant de fatigue,
je rentrais à l'hôtel, lui donnant rendez-vous pour le lendemain.