[5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront
à souhait le jugement de M. Emanuel: «...Chez un tel homme les
images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement,
la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son
esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine
beauté ardente et triste.--Ils ont raison de se choquer, ceux pour
qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point
s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments
de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que
désastres.»
[6] Il m'écrivait en 1906: «...Comment vous, qui avez pourtant de la
psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en
nausée ce monde élégant et exotique que je décris?... Vous avez aimé
_Ellen_ m'avez-vous dit. _Ellen_ a été rêvée, imaginée, elle est née
du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!»
(_Inédit_).--G. N.
* * * * *
J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes
violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver
qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus
de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine,
éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où
Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette
de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de
tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer
luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces
quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où
quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous
l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent--l'Ajaccien
a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et
font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le
paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa
vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est
autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée,
a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent
détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il
n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense
appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet
appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or
sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me
l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux
départs»...
[7] Extrait d'une lettre inédite.
Paris, _la ville empoisonnée_, l'aura gardé jusqu'au dernier jour.
Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. La mort ne l'a pas
laissé se réaliser complètement. C'est affreusement cruel. Soit.--Jean
Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas le temps de lui
infliger une leçon définitive. Soit encore.--Mais, avant de nous
quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui
m'enchantent: «_On est toujours vengé des gens qu'on regarde vivre._»
Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s'incliner devant le talent
d'un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient
plus bas que terre.
Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans
le souvenir de ceux qui les aimèrent.
Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.