A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions
s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie
s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur,
une fleur unique qui se fane d'heure en heure... Oh! les allégresses et
les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur
pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On
pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut
mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la
Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les
nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur
ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la
douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait
joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces
neuves--s'élançant vers la Vie.--Vers la Mort.
Tout passe...
A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le
char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer,
à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse
ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La
détresse humaine se dévoile de plus en plus.
Tout passe. Illusions, amitiés, espérances...
Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la
désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance
nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature
comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement
l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le _Vanitas vanitatum et omnia
vanitas_ de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache
l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide
et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition
plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre.
Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'oeuvre de
la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à
qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se
survivra.
Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce
tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre
littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra
compte par ces _Pelléastres_--tout ce qu'il eut le temps d'écrire du
_Poison de la Littérature_--que jamais la verve de l'auteur de _Maison
pour Dames_ ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du
dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très
vaguement définie qu'on appelle _le monde_. Il a suffisamment souffert
de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches
d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a
suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques
outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui
dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus
entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées
par la franchise courageuse--il en a pâti--d'un des rares écrivains qui
surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme
d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte
de la diriger)--déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que
par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate,
mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner
bientôt la publication de la _Correspondance_--choisie--de Jean Lorrain!
Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande
lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand
«Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des
platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent
plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir
trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une
sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au
front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,--ce front
terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné,
obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant
dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques,
caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable
agonie--; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance
exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant
pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une
ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains
voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu
peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides,
plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un
flagorneur,--si nos descendants ignorent cette silhouette
caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs
bibliothèques l'oeuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon
et celui de Charles Baudelaire.
L'oeuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont
les principaux aspects du talent du visionnaire de _La Mandragore_. On
déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à
beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que
Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son
style suffisamment, car _M. de Bougrelon_, _Ellen_, _Heures de Corse_ et
_La Dame Turque_, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir,
lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant
que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement
définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit
dire.
Depuis toujours--oh! ses lettres et ses essais d'enfant!--et jusqu'à la
fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du _Sang des Dieux_ et de _La
forêt bleue_ n'est devenu le romancier des _Lépillier_, de _Sonyeuse_ et
des _Soirs de Province_--où l'on découvre tant de pages jolies (du
Champfleury lyrique)--et le conteur qu'il fut après, que grâce à
l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans
notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles
maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux
d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort
complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les
grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le
soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de
soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode
favori de Verlaine) en vers limpides:
Des vieilles étoffes fanées
Je suis le maladif amant.
J'en veux dire l'enchantement
Et les nuances surannées.
Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux
nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains
salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames
qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art
parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de
chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables
décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que
quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:
Longs pétales de soie et calices funèbres,
Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;
Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants
Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.
Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles,
La chasteté du mal vit dans vos coeurs hostiles
Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd,
Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.
Un éternel défi jaillit de vos corolles,
Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles
Les tempes de _ceux-là qui, désirant toujours
Ne consentent jamais_,--fleurs des vierges amours[1].
[1] Avril 1895.
Il pleure presque devant des lys qui se fanent:
S'effeuillant au bord du vase
Dans un chaste et calme abandon,
_Leur agonie est une extase
Et leur parfum est un pardon_.
Il a beaucoup lu les _Chansons des rues et des bois_. Gustave Moreau,
ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui
une impression qui ne s'effacera jamais--même lorsque, par _Modernités_,
il voisinera avec le Richepin des _Blasphèmes_ dans le réalisme et dans
la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires
parmi les filles et les souteneurs; il avouera:... «dans
l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de
fruits, là _seulement_ Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur
humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des
yeux mystérieux de bête--telle la bouchère au profil d'Hérodiade
qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux»
et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de
colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces
d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des _Luxures_, les lakistes
et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans,
Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il
me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il
se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William
Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette
énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain,
d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque
chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation--et les
spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes,
l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses
premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe,
qu'il connaissait à merveille.--Jean Lorrain dramaturge, pour les
oeuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue
sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve
fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les
décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de _Brocéliande_ entouré
«d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de
lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine
le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout
blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la
«route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'_Ennoïa_ où «tout
l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée
noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre
fleuri d'_Yanthis_ ou le charnier sinistre de la _Mandragore_--dont la
prose cadencée peut être comparée à des vers--Lorrain décrit sa mise en
scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui,
des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William
Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres--si peu que le
_Sang des Dieux_ contient _Ennoïa_, poème, et que, dans _La Forêt
Bleue_, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments
entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à _l'OEuvre_, en 1898.
D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le
seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il
préférait de son oeuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot
renseigne là-dessus.
Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de
distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos,
de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On
retrouve, remarquais-je, dans _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse_, ce
livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des
vers,
(Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.
Princes de Nacre et de Caresse.
Princesses d'Ambre et d'Italie.
Masques dans la Tapisserie.
Contes de Givre et de Sommeil.)
... on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par
une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à
des ballets; l'un d'eux même: _la Princesse sous verre_, devint un opéra
(musique de R. Balliman.)--Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain,
ces dames et ces éphèbes de légendes,--ces longues et souples
silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et
de splendeur,--ces princesses dont les baisers sont mortels et qui
coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de
souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces
fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de
calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi,
constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont
bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,--ces sorcières
effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de
grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue
invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs... Et
Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde.
Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il
s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers
de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les
venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où
d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les
dunes fleuries de chardons pâles... Il revient toujours de Golcondes et
d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous
faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout
simplement, il écrit _Narkiss_, le meilleur de ses contes avec le _Conte
du Bohémien_. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait
abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge,
lorsque je lis les oeuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit
aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents
lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette
appréciation prématurée fut démentie par la publication du _Tréteau,
roman_, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une
construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une
affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice
Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie,
disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait
un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur _immédiat_
qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du
petit nombre de livres _construits_ laissés par Jean Lorrain qui
disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après
laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose
parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des oeuvres définitives.
[2] Georges Normandy: _Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son oeuvre_.
Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte.
Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).
[3] ...«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de
soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!... Personne ne nous
éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et
l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous,
notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et
j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des
hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard
pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et
cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (_M. de Phocas._)
Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que
Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour
le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il
est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à
propos des _Contes pour lire à la chandelle_: «...Ce que l'on y voit le
moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean
Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de
l'_Introduction_, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que
j'appellerai éminent...» Mais il demeure incontestable que jamais aucun
chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui,
aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de
la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il
nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les
grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck
dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible;
il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier,
il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry
Bataille et tant d'autres jeunes! Et les _Poussières de Paris_
demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre
époque.
Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle,
à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans
l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus
sensible». _Le Tréteau_ nous l'avait indiqué. _L'Aryenne_ le confirma.
Il y a dans ces deux oeuvres comme, du reste, dans _Ellen_, des pages de
tout premier ordre. _L'Aryenne_ décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux
conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa
sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement
à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes
modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la
princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses
parfaites. Jamais aucune oeuvre ne contint, en si peu de pages et plus
intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là
tout entier.--Ce drame prend parfois l'ampleur d'une oeuvre sociale (ce
qui s'esquissait avec la Préface du _Crime des Riches_ et avec _M. de
Phocas_) et parfois la grandeur simple d'une oeuvre antique. C'est la
vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la
race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre
Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de
l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il
créa des _types_ immortels, il édifia des _oeuvres_. Son instinct
artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'oeuvre
intéressante, à l'homme de talent,--et celui-ci fut-il son ennemi de
toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son
amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du
métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son
style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses
impressions et, pour tout dire, par sa _sincérité_ profonde. Sa phrase
naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance
et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois.
Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr
que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me
retient». Lorsqu'il _travaille_, l'harmonie ne disparaît pas de son
verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se
déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis
dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance
populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures
et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait
passer entouré de thuriféraires.
Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres
«cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa
fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier
non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des
descriptifs de notre temps. Il voit en _barbare_, oui, et c'est la seule
vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui
est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté
superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M.
Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve:
«...Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots
les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre
littérature romantique. De son oeuvre abondant et inégal, tout débordant
de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de
rire[4] et de sanglots, de cet oeuvre qui témoigne malgré tout d'une
science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la
volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées
à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie
ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané,
pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui
avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel,
de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être
taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un
des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun
n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un
siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe
imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.»
[4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe,
envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X...:
_A Madame la baronne X..._
_Le barbare au profil indomptable mais vague
Et dont la robe ondule, avec des tons de vague
Et de soleil trempé dans un humide écrin,
Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.
S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:
Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire...
Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,
Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!_
_Paris, Avril 1894._