Le pauvre cœur s'attache à ce qui lui procure plus de satisfaction que

ne lui en offre sa situation. Dans le couvent de Sainte-Magdeleine,

à Hildesheim, je trouvai un jour toute une volière pleine de canaris,

qui récréaient la cellule d'une religieuse. Un gentilhomme du Brabant

a passé vingt-cinq ans en parfaite santé dans l'enceinte de sa

demeure. Son bonheur consistait à former une collection de tableaux

et de gravures, et il ne sortait point de sa maison, parce qu'il

craignait l'impression de l'air, et parce qu'il avait pour les

femmes l'antipathie que certaines personnes éprouvent pour les souris.

Ceux qui sont condamnés à la prison recherchent également, dans leur

solitude forcée, tout ce qui peut les distraire. Le philosophe

genevois Michel Ducret, enfermé dans une forteresse du canton de

Berne, s'occupait à mesurer la hauteur des Alpes; le baron Trenck ne

songeait, dans la citadelle de Magdebourg, qu'au moyen de s'évader, et

le général Walrave passait son temps à élever des poules.

On peut signaler toutes ces particularités dans un livre sur la

solitude, sans pénétrer très-avant dans la question principale. J'ai

cherché à ne point perdre de vue le but que je m'étais proposé,

quoique parfois je paraisse m'en écarter, et j'espère pouvoir

démontrer, par une assez longue série d'observations, le caractère de

la solitude, son action, ses dangers et son heureuse influence. Par

solitude, je n'entends point une scission complète du monde ou une vie

d'ermite. On peut trouver la solitude dans une ville comme dans un

cloître, dans le cabinet d'étude d'un savant, dans l'éloignement

temporaire de la foule. On peut être seul au milieu d'une réunion

nombreuse. Une femme allemande, imbue des préjugés de la vieille

aristocratie, sera seule dans une société où nulle autre femme

n'aura, comme elle, l'honneur de compter seize quartiers. Un penseur

est souvent seul à la table des grands. Plaçons-nous, dans une

assemblée, en dehors de ce qui nous entoure, recueillons-nous en

nous-mêmes, nous voilà aussi seuls qu'un moine peut l'être dans sa

cellule, ou un ermite dans sa grotte. On peut être seul dans sa

maison, au milieu du mouvement le plus bruyant, comme dans le morne

silence d'une petite ville, à Londres et à Paris, comme dans le désert

d'une Thébaïde.

Un livre sur les résultats de la solitude est un document de plus à

ajouter à toutes les recherches qui ont été faites pour assurer le

bonheur de l'homme. Moins l'homme a de besoins, plus il s'efforce de

découvrir en lui de nouvelles sources de jouissances. Plus il a de

facilité à se séparer des autres hommes, plus il est certain de

trouver la véritable félicité. Tous les amusements du grand monde ne

me semblent point dignes de l'envie dont on les honore. Mais il faut

dire aussi que ces systèmes tant vantés de retraite absolue ne sont

pour la plupart que des rêves irréalisables. S'il est beau et noble de

se rendre indépendant des autres hommes et de se retirer quelquefois à

l'écart, il est bon aussi de se rapprocher de la communauté sociale et

d'y apporter un esprit amical, car nous sommes, Dieu soit loué!

appelés à vivre en société.

CHAPITRE I

DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ.

Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Des besoins innombrables, un

penchant naturel, inné, forment les liens de la société, et nous

voyons par là que nous ne sommes pas faits uniquement pour la

solitude. La société est le premier besoin de l'homme. Dieu lui-même a

consacré le penchant à la vie sociale par ces paroles: «Il n'est pas

bon que l'homme soit seul.» Puis il ajouta: «Je lui donnerai une

compagne avec laquelle il vivra.» Dans le monde, on dénature le sens

des paroles de Dieu, et l'on s'imagine que, pour que l'homme ne soit

pas seul, il faut qu'il se montre chaque jour dans un cercle ou dans

un salon. Le penchant à la vie domestique, aux relations intimes, est

inné en nous. En le suivant, nous obéissons à notre propre nature.

Mais dès que nous sentons s'éveiller le penchant qui nous entraîne

vers les réunions du monde, nous devons être sur nos gardes. Le

premier est indestructible aussi longtemps que l'homme reste fidèle à

sa vocation. Le second est une œuvre d'oisiveté, un besoin factice,

une habitude qui naît de l'ennui et de la curiosité.

Il y a dans les relations affectueuses une source indicible de

bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un

sincère échange de nos idées et de nos conceptions, nous éprouvons une

sorte de volupté, à laquelle l'ermite le plus indifférent ne reste pas

indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers, ni

raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme

qu'elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui

ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous

aimons. Loin du monde et de ses liaisons, quel plaisir goûterions-nous

dans la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos

pensées? De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions

les plus brillantes, s'il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous

par l'affection.

Mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs, on vous appelle

misanthrope. Si, pour travailler à une œuvre importante que vous ne

pouvez accomplir que dans le silence de la retraite, vous vous

exemptez des visites monotones, on dit que vous êtes insociable. Si

vous fuyez le monde, soit dans une de ces heures de découragement où

tout se montre à l'esprit sous les couleurs les plus sombres, soit

dans les regrets que vous cause un amour malheureux, dans ces regrets

profonds où vous ne voyez plus rien qui vous attire, qui vous

satisfasse, et personne qui vous comprenne, on dit que vous êtes un

insensé. Cependant vous ne renonceriez point au monde, si vous y

trouviez toujours un cœur qui répondît à votre cœur et non point

quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle dont une dame

me parlait un jour. Elle était encore presque enfant, lorsque son

tuteur lui donna une poupée des plus belles. Le lendemain il voulut

voir quel effet avait produit son présent. La poupée était au feu.

«Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu anéanti ce que je t'avais

donné?» La jeune fille lui dit en pleurant: «J'ai dit à cette poupée

que je l'aimais, et elle ne m'a pas répondu.»

Bien des circonstances peuvent nous rendre ou nous faire paraître peu

sociables; mais il faudrait être d'une nature vraiment sauvage pour

détester tout le genre humain.

Les penchants les plus évidents et les plus secrets, les besoins les

plus naturels et les plus incontestables nous portent à nous

rapprocher de nos semblables. Nous cherchons avec empressement une

personne aimante, avec laquelle nous puissions nous lier de plus en

plus, qui nous écoute plus complaisamment que d'autres, et nous

comprenne mieux, qui agisse sur nous et qui éprouve en même temps

notre influence. Les circonstances ne permettent pas toujours de

choisir nos relations selon notre goût, selon les mouvements de notre

esprit et de notre cœur. Mais le besoin de nous épancher l'emporte

sur toutes ces considérations, et plus d'une belle dame, dans son

isolement, peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui l'on

reprochait d'avoir eu une quantité de fiancés, et qui répondit: «Il

faut qu'une jeune fille ait un ami, ne fût-ce qu'un échalas.»

Plus d'une honnête personne ne peut marcher si l'on ne fait attention

à sa marche; mais si vous observez ses pas, si vous la suivez dans ses

actions, elle vous embrasse avec reconnaissance. Quelle puissance

l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle âme! Nous ne voulons pas

seulement sentir notre existence en nous-mêmes, nous voulons la sentir

dans les objets placés en dehors de nous.

Le germe de l'amour naît quelquefois des émotions d'une âme qui ne se

rend pas nettement compte de ses penchants, mais qui éprouve vivement

qu'il n'est pas bon d'être seul.

La bonté, la bienveillance, l'affection, le désir d'échanger ses

pensées, de partager avec un autre être ses joies et ses souffrances,

d'enchaîner son cœur à un autre cœur, de se sentir vivre en lui et

de reconnaître qu'il vit en nous, voilà les émotions ravissantes, et

si l'homme n'est pas doué par lui-même de cette force d'attraction,

s'il n'attire pas les autres à lui, il est du moins attiré par les

autres.

Il existe cependant un penchant factice pour la société qui souvent

rend l'homme incapable de vivre avec lui-même. Ne trouvant plus aucune

satisfaction dans son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble

qu'il s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le bonheur

possible, adieu les charmes de la solitude! il faut à cet homme le

mouvement, le bruit, l'éclat, les réunions nombreuses.

Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées de salons qu'à

présent. Les classes inférieures du peuple imitent les usages du grand

monde. Partout on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est

maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire honteuse.

Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent déjà l'étiquette

des visites. Ils se font annoncer, et l'on se fait annoncer chez eux.

Ces petites marionnettes reçoivent des convives et donnent des

collations. Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée, comme

à Londres et à Paris. Les petites villes imitent les grandes, de même

que les pauvres imitent les riches. On voit de pauvres bourgades

allemandes où il y a un club et des réunions hebdomadaires.

Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une des belles et

riches provinces du nord de l'Allemagne. Chaque samedi, ils se

réunissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli

pendant la semaine, soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur du

moulin tolère cette réunion, par politique, pour n'être pas volé, et

par curiosité, parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays.

L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations publiques

ou secrètes qui ont une grande force. Il résulte de là une vaste

communauté d'idées et une puissante action dirigée vers un même but;

mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces moyens employés pour

nous rappeler à la vertu, cette inoculation des devoirs d'homme et de

citoyen par les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux, par la

religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus de l'homme, ne

suffit pas encore, si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son

chemin, si l'on veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous laissons

souvent séduire par des chimères ou par de fausses apparences, nous

voulons ce que le législateur n'a pas voulu, et c'est ainsi

qu'échouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux

hommes.

Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons! Et souvent la

première cause de nos mouvements, de notre tentative, de nos actions,

c'est la crainte de l'ennui.

L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper en sortant de la

retraite, et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la société.

C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos

forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue,

et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un coup mortel que l'on porte

d'une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à

nos plus douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un

homme, d'élan dans son cœur, est comprimé, paralysé par l'ennui qu'il

éprouve ou qu'on lui fait éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en

silence au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille

indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun entretien, et

souvent on perd soi-même toute espèce de pensées.

Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés de rester dans un

lieu où l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas

d'apprendre, ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à

écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt. Que de fois

un de ces imperturbables causeurs pétille de joie, tandis que son

entretien fatigue, tourmente toute une société! En s'abandonnant à sa

prolixité, il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle qui

l'entoure.

Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui n'excite en nous ni

attrait ni curiosité, est une cause d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup

de personnes dans le monde, mais il en est que le dégoût de la société

ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve jamais tant d'ennui

que lorsqu'il se trouve seul avec lui-même, tandis qu'au contraire

l'homme laborieux supporte péniblement chaque heure, chaque instant

qui entrave son activité. Le premier, par la raison qu'il ne sait

point vivre avec lui-même, cherche des distractions extérieures; le

second trouve sa satisfaction dans son propre cœur, après l'avoir

vainement poursuivie dans les réunions de salons. L'homme qui n'a

aucune occupation sérieuse, aucune habitude de réflexion, éprouve un

profond éloignement pour tout ce qui intéresse les natures

intelligentes, et, par bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le

plus souvent, que des conversations frivoles et vides de sens. L'homme

qui aime à étudier et à penser éprouve le même éloignement pour ces

fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui

donnent aucune émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile et

enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine aisément la

volubilité du causeur indiscret. Celui qui est d'une humeur tendre et

mélancolique se sent mal à l'aise dans une réunion, parce qu'il est

souvent obligé de céder à l'importance d'un étourdi.

Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis. Ils rencontrent

partout des gens de leur espèce, auxquels ils s'attachent de prime

abord. Un sot gentilhomme allemand disait avec raison: «Un cavalier

tel que moi trouve toujours un cavalier qui le présente dans le

monde.»

Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement à sortir de cette

inaction de l'esprit. Il faut pour cela parvenir à émouvoir ses sens,

son intelligence, son corps et son âme.

Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir que de donner,

et celui qui ne prend pas l'initiative, aime assez qu'on la prenne

envers lui. Voilà pourquoi on s'en va avec empressement là où l'on

espère trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà pourquoi on

recherche les soirées, les bals, les salons étincelants de lumière et

de diamants, les danses voluptueuses qui éveillent tant de vives

sensations; rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs

factices; quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours sans

un certain effort.

C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de

l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment

grand et beau, que l'on dédaigne les productions des meilleurs

écrivains. Tout ce qu'il y a de meilleur dans les œuvres de la pensée

déplaît à ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme l'a dit

un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir ces belles choses,

qui ne cherchent partout qu'un passe-temps léger et qui, dans le vide

de leur esprit, le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment

irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à leur

dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore que, pour se

distinguer du peuple, il convient de réformer toute manifestation de

plaisir, d'admiration, et d'affecter dans toutes les circonstances une

fière impassibilité.

Un homme bien organisé occupe aisément une place agréable dans la

société, surtout lorsqu'il est jeune, gai et bien portant. Celui qui a

l'âme portée à la tristesse est plus difficile à satisfaire. Quant aux

natures vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions vives

et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances, le vin, le

tabac, le libertinage, forment les liens de leur communauté. La

débauche peut seule animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est

si pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe.

Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient d'ennui dans

la ville la plus agréable, s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a

telle maison où ils doivent se mettre à table, jouer et perdre le

temps. C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine, d'année en

année, dans un tourbillon perpétuel, que l'on forme chaque matin de

nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain.

Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient pour la société, ne

trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent. Toujours leur tête

est vide et leur esprit embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et

répandent sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés et

n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se retrouvent

toujours au même point. Ils gémissent de la brièveté du temps,

soupirent jour et nuit, en songeant à la quantité de papiers qui

s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait

alléger ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année et

se demandent chaque matin: Quand viendra donc le soir? En été ils

désirent être en hiver; en hiver ils réclament l'été; ces malheureux

n'ont qu'un petit nombre d'idées et une impuissante résolution, et

toujours ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion de

causer et d'entendre d'inutiles entretiens.

Cependant on ne manque pas toujours son but en fréquentant les

réunions du monde. Les relations sociales peuvent être un salutaire

délassement après le travail, les soucis de la journée, et en reposant

l'esprit, elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations peuvent

être aussi d'une très-grande utilité pour les jeunes gens. Elles

servent à former leur jugement, leurs manières, et, pour les gens de

tout âge, la société est une excellente école: c'est là que l'on

apprend à connaître les hommes, que l'on se forme à la complaisance et

à la modestie. Les princes, les grands peuvent prendre là aussi des

leçons de sagesse et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la

connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre inférieur doivent

se souvenir aussi qu'elles réussiront mieux auprès des dépositaires du

pouvoir par l'élégance des manières, par un vrai bon ton que par une

basse servilité.

Souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une

pénible sollicitude, une amère tristesse et pour détourner son esprit

de l'appréhension d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le

malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie, qui toujours voit

devant lui et toujours appelle une ombre adorée, qui donnerait tous

les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de

cette voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de son âme

s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît plus rien, il ne sent plus

rien que la douleur et le désespoir.

Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur

conscience. Combien il y en a qui tremblent à certains souvenirs! et

quel changement il faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir

retrouver le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne fût plus

l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure qui les poursuit

dans l'isolement! D'autres ont trompé le monde par de fausses vertus,

et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le

monde. Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu des

aumônes et fait beaucoup de bonnes œuvres. Ils se sont courbés

jusqu'à terre devant les riches et les grands, ils ont loué toutes les

extravagances des personnages puissants. A leurs yeux, l'homme

influent n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés

ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur

populaire; ils n'ont vu ni préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni

esclavage de la pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres

sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis partout;

aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage.

La solitude est souvent, comme la religion, représentée sous des

couleurs si sombres, que, rien que d'y songer, beaucoup de gens y

perdent leur gaieté. Ils n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils

sont malades, soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à

peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître le

caractère de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas

s'abandonner à elle toujours et dans les temps les plus heureux. Et il

faut de même ignorer toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au

dedans de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et paisible, pour

ne pas comprendre qu'en se réfugiant dans la solitude, dans certaines

circonstances, et en sachant employer le temps qu'on y passe, on

s'acquiert par là une satisfaction céleste.

On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature

misanthropique et méprise toutes les distractions parce qu'il

s'éloigne du monde, parce qu'il ne se précipite pas dans le tourbillon

des salons, et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce

qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec

lui-même.

CHAPITRE II

DU PENCHANT A LA SOLITUDE.

Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous

fatigue, le désir de trouver le repos et la jouissance de soi-même,

voilà ce qui constitue le penchant à la solitude. Les gens du monde

n'ont point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant à la

solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme qui ne se laisse

point séduire par les habitudes vulgaires. Le chancelier Bacon disait

que ce penchant était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une

grande élévation de caractère.

Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la

solitude; il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique. Le goût de

la solitude n'est par conséquent pas toujours le résultat d'une vive

impulsion: c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors ce n'est

plus un élan, c'est une chute de l'âme. La honte et le repentir, les

actions insensées, les déceptions, quelquefois une maladie, peuvent

blesser si profondément l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans

la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société. En

pareil cas, le goût de la solitude est à peu près pour l'âme ce que la

propension au sommeil est pour le corps fatigué. La satiété décide

aussi beaucoup de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe

Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope: il établit sa

demeure dans une montagne et se nourrit de racines, entouré de bêtes

sauvages, car il était las de tout le reste. Une telle conduite

annonce plus de faiblesse que de force, plus d'indolence que de

passion.

Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner, celui

qui, après de longs efforts, a obtenu la gloire, la fortune, la

puissance, les honneurs, et qui, après tout, se dit que tout est

vanité; celui qui, après avoir été aiguillonné par la passion, comme

un cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune passion,

celui-là est rassasié. Il ne se réfugie point, il est vrai, au milieu

des bêtes fauves, il ne se nourrit point de plantes sauvages, mais la

solitude est son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai vus

dans cette situation! car l'homme, placé dans une situation

inférieure, ne tombe pas si bas; leurs cœurs ne ressentent plus aucun

désir, ils aimaient encore la vie, le reste n'avait plus de prix à

leurs yeux; la solitude était leur dernier asile.

Le penchant à la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout

ce que nous haïssons dans le tumulte du monde, puis du besoin de

recouvrer le calme et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit

sensé, du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on trouve en

soi-même. La plus grande félicité est le repos du cœur et la liberté

de n'agir que selon sa volonté et son pouvoir. Celui-ci aime la

solitude parce qu'il s'y repose sans trouble, celui-là parce qu'il y

travaille sans gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté,

et c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude les

caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes et les

savants.

La solitude · 第 2 / 22 段