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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
LA
SOLITUDE
CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.
LA
SOLITUDE
PAR
ZIMMERMANN
TRADUCTION NOUVELLE
PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION
PAR
X. MARMIER
PARIS
CHARPENTIER, LIBRAIRE-EDITEUR
28, QUAI DE L'ÉCOLE
1859
INTRODUCTION
Brugg est une jolie petite ville du canton d'Argovie, située au
confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limat. Je passais là, il y a
quelques mois, par une de ces fraîches matinées d'été qui répandent
tant de charme sur les riants paysages de la Suisse. Tandis que le
conducteur de la diligence faisait une halte à l'hôtel de l'Étoile, je
regardais avec une vive curiosité la situation pittoresque de cette
cité helvétique, la rivière écumante, fougueuse, qui la traverse, et
les vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent.
«Regardez la nouvelle maison d'école, me disait un honnête professeur
de Bâle qui voyageait avec moi; regardez le mur d'enceinte de la
ville, où l'on voit un curieux bas-relief représentant une tête de
Hun.» Mais je ne songeais ni à la nouvelle école ni aux anciennes
sculptures de la bourgade argovienne. Brugg ne me rappelait qu'un nom,
le nom de Zimmermann, et je n'étais occupé qu'à associer dans ma
pensée l'aspect remarquable de cette ville au caractère distinct du
célèbre physiologiste. Qui ne sait l'influence qu'exercent sur nous
les lieux où s'est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui
ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre
esprit? Il y a des siècles que l'on a comparé, dans une image pleine
de grâce, l'âme de l'homme à un vase qui conserve la saveur des
parfums dont il a été imprégné. Ces parfums sont les conceptions
naïves de notre enfance, les songes encore flottants, mais vifs et
durables, que la vue du monde ou la contemplation de la nature a fait
naître dans notre imagination. Buffon a, dans un de ses plus beaux
traités, indiqué l'action diverse des climats sur l'organisation
physique et le moral de l'homme. Un sage et respectable écrivain, M.
de Bonstetten, a consacré tout un livre à cette même étude[1]. On
pourrait étendre la question beaucoup plus loin, et démontrer que ces
dispositions déterminées de l'esprit, qu'on baptise du nom de
vocation, ne sont souvent que le résultat d'une impression
accidentelle, spontanée, énergique, dont les parents les plus
clairvoyants et les maîtres les plus habiles ne distinguent peut-être
pas même la source. Combien de peintres ont dû la soudaine révélation
de leur avenir à la vue d'un tableau qui fécondait, comme un ardent
soleil, leurs facultés inertes! Combien de poëtes ont été, comme la
Fontaine, émus subitement jusqu'aux larmes en entendant réciter une
ode, et ont senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-là muette
et étouffée! Combien de nobles magistrats ont été, dans les siècles
derniers, disposés à la sévère attitude et au grand sentiment des
fonctions judiciaires par la contemplation journalière des tableaux de
famille, des conseillers en robe noire et des présidents à mortier qui
les entouraient! C'est un argument qu'on n'a point assez fait valoir
dans la loi sur l'hérédité de la pairie. On a répondu par des
objections spécieuses à des raisons justifiées par l'expérience des
siècles. Qu'un jeune homme, même dans ce temps d'idées excentriques et
d'ambitions confuses, soit dès son enfance élevé en vue d'une dignité
héréditaire dans sa famille, avec tous les souvenirs qui se rattachent
à cette succession, avec les entretiens dont elle doit être à chaque
instant l'objet essentiel, il est, on peut le dire, à peu près certain
qu'à moins d'un vice d'organisation radical et incorrigible, le jeune
homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs que lui impose
ce privilége de naissance et les accomplir.
[1] _L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence
du climat._ 2e édition, Genève, 1826.
A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature humaine, on est
saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde
physique. Telle plante ne dégénère et ne s'étiole que parce qu'elle
n'est point placée sur son véritable terrain, et tel cœur n'est
mauvais que parce qu'il s'est développé au milieu d'une atmosphère
pernicieuse, dont il n'a pas eu le moyen ou la force de vaincre la
funeste influence.
En thèse générale, deux sphères d'action exercent surtout un puissant
empire sur notre caractère et nos goûts: la vie du monde et la
solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la
souplesse de sa parole, par son genre d'esprit, vif, léger, prompt à
la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu'à l'admiration. Voyez
s'il n'a pas vécu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a façonné
à ses mobiles allures, qui, en éveillant son attention sur les idées
courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la surface des
choses et l'a détourné des conceptions sérieuses, dont l'étude
gênerait la liberté de ses mouvements en absorbant une partie de ses
facultés.
En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur, qui dans les
gazouillements variés d'un salon n'échappe qu'avec peine à la
préoccupation d'une pensée secrète, qui n'accorde qu'un sourire de
complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s'égaye
autour de lui, mais qui conserve sous de froides apparences une
constante ardeur et de nombreuses et faciles admirations. Remontez le
cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le
silence de quelque retraite, dans la contemplation de la nature, qui
conduit l'imagination à la rêverie et porte le cœur à l'enthousiasme.
Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir
que dans les contrées montagneuses, où elle produit un effet
saisissant et grandiose, et dans les régions du Nord, où les
habitations champêtres sont pour la plupart disséminées à plusieurs
lieues l'une de l'autre, où l'homme vit solitairement sur les rives
d'un lac, aux bords d'une forêt. Nulle part aussi cette influence n'a
été dépeinte avec tant d'enthousiasme et dans un si grand nombre de
légendes et de croyances superstitieuses; car qu'est-ce que toutes ces
histoires de nains mystérieux qui gardent des trésors dans les flancs
des montagnes, d'elfes aériens qui dansent le soir dans les prairies,
de Stromkarls, qui font vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal
des fleuves, sinon les vivants symboles de toutes les richesses
profondes de la nature, de cette _alma Venus_ si bien chantée par
Lucrèce, et de toutes ces magiques harmonies qui sans cesse résonnent
à l'oreille et charment la pensée de celui qui en a connu la suave
douceur?
Si bienfaisante que soit cette action de la nature, il est possible
cependant qu'elle suscite dans l'âme des luttes pénibles, qu'elle
éveille des regrets insurmontables, et devienne, selon les
circonstances, une cause de malheur. Si elle domine trop puissamment
l'homme appelé à vivre dans le monde, elle jette sur son esprit une
sorte de teinte nébuleuse qui obscurcit à ses yeux l'aspect des choses
réelles; elle provoque dans sa pensée des apparitions mélancoliques
qui ne s'accordent point avec la nette et lucide pratique des
affaires. De là des combats intérieurs, des combats incessants, où
l'on fatigue ses forces et sa volonté; de là un sourd mécontentement
de soi-même, et le mécontentement des autres, auxquels on ne peut
révéler une plaie si tenace et si indéfinissable, et près desquels on
se trouve à tout instant méconnu, incompris; de là une irritation
vivace, fréquente, qui, si elle n'est réprimée par une sage énergie,
s'accroît avec les années, conduit peu à peu à l'isolement du cœur et
aboutit à la misanthropie.
Le beau idéal d'une organisation morale et intellectuelle serait de
pouvoir allier ces facultés poétiques, qui naissent dans la solitude
par le sentiment de la nature, et ces facultés plus positives, plus
actives, qui se développent dans le commerce du monde; de sympathiser
avec tout ce qui est vraiment beau et honnête, et d'éloigner de soi
toute idée exclusive. Mais il n'est donné qu'à bien peu d'hommes de
maintenir en eux ce sage équilibre. On se laisse aller à un penchant
qui dans le principe est très-rationnel et très-louable, mais qui peut
être dangereux si, au lieu de le maîtriser, on lui laisse prendre tant
de développement qu'il finisse par subjuguer notre volonté, et il peut
résulter de là qu'on en vienne à faire d'une prédilection, qui était
d'abord une qualité réelle, un défaut fatigant pour les autres et
fatal pour soi-même. Telle fut la destinée de Zimmermann, et tout le
secret de cette destinée est dans l'enceinte des murs et dans les
pittoresques paysages de la petite ville de Brugg.
Il y a eu au XVIIe et au XVIIIe siècle plusieurs hommes illustres
portant le nom de Zimmermann, et, chose remarquable, ils n'ont tous
acquis leur illustration que par quelque idée excentrique. Le plus
ancien des Zimmermann est un prédicateur de Dresde, né en 1598, mort
en 1665, qui a laissé quinze cents sermons sur les livres de Samuel.
Un autre, né en Hongrie, se signala par son zèle ardent pour la
controverse théologique; un troisième, originaire du Wurtemberg, se
passionna pour les idées mystiques de Jacob Bœhme, parcourut
l'Allemagne et les Pays-Bas en prêchant dans toutes les villes, et
devint le chef d'une secte exaltée. Il y a eu encore un Zimmermann, de
Zurich, qui, après avoir longtemps occupé dans sa ville natale une
modeste place d'instituteur, devint professeur de droit naturel, et
écrivit en latin, sur toutes sortes de sujets, de nombreuses
dissertations. Il y a eu un chevalier Zimmermann, de Livourne, qui,
servant comme lieutenant dans les gardes suisses, composa plusieurs
hymnes, et écrivit en vers allemands un _Essai sur les principes
d'une morale militaire_. Il y a eu enfin un Zimmermann, simple
teinturier du Palatinat, qui, possédé de la passion des voyages,
s'enrôla comme matelot sur un des navires que Cook conduisait dans sa
dernière expédition, et qui a écrit sur cette fatale exploration et
sur la mort du célèbre navigateur anglais un petit livre où l'on
trouve des détails généralement peu connus et curieux.
Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui dont nous voulons
essayer de faire connaître le caractère et les œuvres: c'est
Jean-Georges Zimmermann, auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès
européen: le _Traité de la solitude_ et le _Traité de l'orgueil des
nations_. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces familles
patriciennes qui composèrent, dans la liberté des petits États
helvétiques, une puissante et souvent très-arrogante oligarchie. Son
père était sénateur. Sa mère était la fille de Pache de Morges, avocat
au parlement de Paris. Zimmermann tient donc à la France par un des
liens les plus étroits du cœur et par une des phases de son
éducation. Dès son enfance, il apprit à lire, à parler le français, et
ce qu'il y a de plus net, de plus vrai dans ses œuvres, nous pouvons,
sans jactance nationale, l'attribuer aux premières impressions
françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles qu'il éprouva
plus tard en séjournant à Paris. Son père, qui était un homme fort
instruit et fort éclairé, lui donna d'abord les meilleures leçons, et
l'envoya, à l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université
de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi avidement des cours
de philosophie et de belles-lettres, l'âge étant venu pour lui
d'entrer dans une carrière déterminée, il choisit la médecine, et les
succès qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent assez
qu'en prenant la résolution de s'y dévouer, il obéissait à un sage
instinct. Le nom du célèbre Haller, son compatriote, retentissait dans
toute l'Allemagne. Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du génie
la philosophie, les mathématiques, la botanique et l'anatomie; après
avoir écrit un majestueux poëme sur les Alpes, Haller avait accepté
une chaire de professeur d'histoire naturelle à l'université de
Gœttingen, et Zimmermann voulut commencer ses études médicales sous
la direction de ce grand maître. Le professeur comprit de prime abord
la distinction d'esprit de l'élève, et l'élève voua au professeur un
culte affectueux, dont on retrouve la touchante expression à maint
endroit du _Traité sur la solitude_. Entré à l'université de
Gœttingen en 1747, Zimmermann en sortit en 1751, avec le grade de
docteur. Tout en consacrant la plus grande partie de son temps à
l'instruction spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans
cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour la littérature
française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit une érudition
philosophique, poétique, qui est une des qualités distinctives de ses
œuvres. De Gœttingen, il s'en alla faire un sérieux et fructueux
voyage en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait
retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les travaux de la
science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pénibles
fonctions du professorat. Zimmermann commença, à Berne, sa carrière
littéraire par quelques articles insérés dans le _Journal helvétique_.
Il épousa une jeune veuve, parente de son maître, et peu de temps
après son mariage, la place de médecin de Brugg étant devenue
vacante, le jeune docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un
titre officiel dans sa ville natale.
Ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles
aspirations et d'amères inquiétudes, une de ces existences qui
présentent à l'œil attentif du physiologiste une série d'observations
compliquées et une large source d'enseignements utiles.
Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme de cette nature
des bois et des montagnes, qui donne à l'esprit des habitudes
rêveuses. L'étude des poëtes détermina en lui un penchant prononcé à
la mélancolie, et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans sa
cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi par les
tendres impressions de son enfance, par le vif sentiment d'une contrée
toute poétique, et par l'aspect glacial d'une société vulgaire. Il
rentrait là avec une rare variété de connaissances, après avoir
recueilli les plus hautes leçons de la science, visité les écoles les
plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de
l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa
supériorité, enlacé, enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où
personne ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses idées élevées
devaient à tout instant choquer quelque préjugé héréditaire, quelque
banale coutume, où le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un
stupide dédain, et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et Picard
nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles, les mesquines
passions, les rivalités inquiètes, les ridicules des petites villes,
et ces comédies n'ont eu tant de succès que parce qu'elles
représentent malheureusement un état de choses trop vrai, et reconnu
de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres, ajouté plusieurs
traits à l'œuvre du poëte allemand et du poëte français; mais le
tableau qu'il trace des misères intellectuelles d'une petite ville, si
comique qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on y
reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement souffert. C'est,
sous la forme d'une esquisse satirique, une plaintive élégie, un
accent profond de tristesse.
L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce
monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui
n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices
pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir
enfin surpris dans sa force et son ardeur, et enveloppé, comme
Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y
a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sympathie de cœur, libre
élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement, et si
ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est
facile d'en comprendre les désastreuses conséquences.
Zimmermann en était là. Après avoir reconnu, comme un voyageur sagace,
la froide aridité de la route qu'il était appelé à parcourir, il
essaya de trouver dans l'étude une consolation aux souffrances morales
qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs favoris, et il
composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement
une assez grande réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la
bourgade où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et il s'en
allait à travers les campagnes respirer, avec la gaieté d'un
enfant, l'air libre, le parfum des prairies, et contempler avec
l'enthousiasme d'un poëte les vastes sommités des montagnes et la
merveilleuse splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages de
son livre sur la solitude, il a dépeint en termes touchants les
sensations qu'il éprouvait dans ses promenades solitaires. Il raconte
qu'il allait s'asseoir sur une colline d'où ses regards et ses rêves
planaient sur un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé
par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles de la Reuss
et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques coteaux parsemés de
ruines, les vieux murs des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà
et là, des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les collines
de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la magnifique chaîne des
Alpes, les neiges éternelles, tantôt blanches et pures comme l'argent,
tantôt voilées par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux rayons
du soleil, comme des couronnes d'or et des colliers de diamants. Quand
le pauvre rêveur avait lentement savouré la magique beauté de toutes
ces scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti le charme
de la nature pénétrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son
âme, il reportait ses regards vers la monotone cité où il allait
passer la meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion qui
le dominait alors, il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience
avec ses concitoyens, et quand je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de
la ville, avec la joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais
amicalement la main à chacun de mes voisins, et je saluais
respectueusement monsieur le bourgmestre.
Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le
sentiment du bien-être moral qui dilatait son âme. Bientôt Zimmermann
se retrouvait, comme un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre,
et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre, et ce
manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient une
souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes dont le nom est cité avec
honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie
peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui
succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et
d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où le regard le
moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent; on
se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait
pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le
monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces dans cette lutte
incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et
d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos.
Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse agitation, sur
ce champ de bataille où il faut immoler tant de chères pensées et tant
de pieuses affections. La mélancolique rêverie, à laquelle il
s'abandonnait dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus grand
ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que sa position lui
faisait un devoir de fréquenter, et se jeta avec une sorte de
désespoir dans une austère retraite; et plus il s'abandonnait à cette
prédilection, plus l'image du monde s'assombrissait à ses yeux.
Cependant ses œuvres avaient eu du retentissement parmi les hommes
les plus éclairés. On le citait en Suisse et en Allemagne comme un
savant médecin et comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant
éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et publia sur
cette maladie un livre qui obtint un grand succès dans les facultés
médicales.
Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin du roi
d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A peine arrivé dans cette
ville, il regrettait, par une de ces tristes bizarreries de la nature
humaine, la morne cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant
de fois maudite au fond de son cœur. Bientôt il eut le malheur de
perdre sa femme, à laquelle il avait voué la plus tendre affection,
puis il vit s'éteindre sous ses yeux, dans une invincible consomption,
sa fille, qu'il adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un
profond attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier espoir
de son nom, dernier objet de ses vœux et de ses sollicitudes. Le ciel
ne lui accorda pas la joie de le conserver. Ce fils mourut tout jeune,
dans l'égarement de la raison, soit par un excès de travail qui avait
anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique.
A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann, dépouillé, par ces
trois catastrophes, de tout ce qui pouvait encore faire vibrer
doucement quelques cordes dans son cœur, essaya de se rattacher aux
pures joies de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille
d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la grande
disproportion d'âge existant entre lui et sa jeune femme[2], ne lui
causa jamais aucun pénible sentiment de jalousie, ni l'honorable
position dont il jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il
recevait de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit cette
mélancolie invétérée qui peu à peu prenait tous les caractères d'une
noire misanthropie.
[2] Elle avait trente ans moins que lui.
Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique ardente,
passionnée, où il attaquait un grand nombre de savants d'Allemagne.
C'était à l'époque où les premiers symptômes de la révolution
française jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier.
Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses ouvrages les
principes de liberté, fut effrayé de cette liberté si violente et si
impétueuse. Il accusa toute une secte de philosophes allemands, qu'il
appelait les _illuminés_, d'avoir propagé les idées les plus
subversives. Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes des
États germaniques, et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour
réprimer les excès d'une prétendue philosophie qui menaçait d'anéantir
la religion et de bouleverser les empires. Plusieurs personnages
considérables l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté si
hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses écrits avec une
faveur marquée; mais, bientôt après, ce souverain mourut, et
Zimmermann, privé de cette puissante protection, resta en butte aux
récriminations, à la colère d'un parti fanatique et implacable.
Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante mélancolie le
pauvre Zimmermann. Il tomba dans un état de fièvre misanthropique, où
il voyait se dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il se
sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le
faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il en 1794 à son ami
Tissot, d'être obligé de fuir bientôt comme un pauvre émigré,
d'abandonner ma maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir
où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre le dernier
soupir.»
Il était à cette époque dans un tel état de langueur qu'il avait
besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un
peu de sommeil. Il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs
de médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades, mais il
arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois, en s'asseyant à
une table pour écrire une ordonnance, il s'évanouissait. Un voyage
dans le Holstein, qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction,
ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à Hanovre, il tomba
dans un marasme où toutes ses facultés s'éteignirent; il se voyait,
dans son délire, réduit à la dernière mendicité, condamné à mourir de
faim, et ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant de
nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants de la paix de
l'âme, des charmes de la solitude, des salutaires effets du travail;
cet homme dont les bienfaisants écrits ont ramené le calme et porté la
consolation dans tant de cœurs inquiets et affligés, mourut sans
consolation. Étrange et funeste exemple de ces égarements de
l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dépeint les
dangers! Sa mort est comme une dernière page à ajouter à celles qu'il
a écrites, un dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons
de morale qu'il réunissait avec une intelligence si belle et dans un
but si louable.
Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience médicale que par
ses écrits philosophiques. En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la
maladie dont il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses
conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à Londres, pour
assister le roi d'Angleterre, qui était aussi très-souffrant; mais
cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission, car il apprit à la
Haye que l'auguste malade était hors de danger. Il a écrit sur la
médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps fort appréciés
des hommes de l'art, et que l'on a traduits en français. Ne pouvant le
juger à ce point de vue spécial, nous essaierons seulement de faire
connaître ses œuvres de morale, c'est-à-dire son _Traité de l'orgueil
national_ et l'_Essai sur la solitude_. Nous ne parlons pas de deux
autres ouvrages sur Frédéric le Grand, qui ne renferment que des
réflexions de circonstance, des faits connus aujourd'hui de tout le
monde, et des anecdotes qui échappent à l'analyse.
Le _Traité de l'orgueil national_ mérite d'être classé parmi les bons
écrits des moralistes modernes. On n'y trouvera ni la mâle et noble
concision de Vauvenargues. ni l'intelligente sobriété de la Bruyère,
ni la sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une teinte douce,
unie à une grave pensée, et un ton humoristique soutenu par de
nombreuses et piquantes citations.
L'auteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par
l'orgueil, enfant de l'amour-propre, amour-propre de naissance, de
talent, de fortune, qui se manifeste à tous les âges, et se retrouve
dans toutes les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres,
un maître à danser français, que M. Harley ait été fait comte d'Oxford
et grand trésorier d'Angleterre?--Oui, lui répondit-on.--Je ne conçois
pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu
deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.»
L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme une fausse idée de sa
valeur, et corrompt ses idées sur le mérite des choses. L'oisif se
raille de l'homme d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant
celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre, gonflé de sa
vaine importance, demande, avec une orgueilleuse satisfaction de sa
propre personne, à quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de
faire un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice à
l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte un sublime dédain pour
les opinions du médecin; le physicien, qui met sa gloire à électriser
une bouteille, ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire de
fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur d'un in-folio
méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze; le mathématicien méprise
tout. On demandait un jour ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est
un homme qui ne sait rien, répondit un mathématicien.»
Il en est des nations entières comme des individus dont elles se
composent. Chaque peuple s'attribue quelque qualité qu'il refuse à ses
voisins. Chaque village, chaque ville, chaque province a son orgueil
particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet, une partie de
l'orgueil général. Dans quelques cités républicaines de la Suisse, on
ne regarde que comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu, les
étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une de ces cités qu'un
prince d'Allemagne était amoureux de sa fille.--«Qu'il y vienne!
répondit-il fièrement; pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un
homme qui n'est pas citoyen?»
La même supériorité dédaigneuse que les hommes affectent l'un à
l'égard de l'autre, on la retrouve dans l'esprit vaniteux des
différentes nations. Le Groënlandais n'a qu'une estime très-modérée
pour le Danois; le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le
nègre, dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement vain.
La plupart des peuples ressemblent en ce point à cet Espagnol qui
disait que c'était un grand bonheur que le diable, en essayant de
tenter Jésus-Christ par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui
montrait, ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne, car
assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la tentation.
Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée dont tous
les habitants sont bossus. Un jeune homme beau et bien fait y arrivant
un jour fut à l'instant entouré d'une multitude de gens qui, en le
regardant, éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant de
l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur dit: «Arrêtez, mes
amis; n'insultez pas à l'infirmité de ce malheureux. Si le ciel nous a
faits beaux, s'il a orné notre corps de cette bosse majestueuse,
allons au temple lui rendre grâces de ce bienfait.»
Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses prétentions sur
lesquelles chaque peuple appuie ses idées de supériorité et ses
raisons de dédain à l'égard des autres. Celui-ci vante sa lointaine
origine, perdue dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa
constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens se regardaient
comme les plus anciens habitants de la terre; les Arcadiens ne
voulaient pas croire à l'astrologie, parce qu'ils prétendaient être
nés avant la lune. Les Japonais se croient issus directement des
dieux. La première de leurs divinités établit sa demeure au Japon,
qu'elle avait créé avant le reste de la terre. Avec ses six
descendants, qui gouvernèrent le pays pendant une longue suite de
siècles qu'il est impossible d'énumérer, elle composa la première
dynastie des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient
point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et donnaient le jour
à ceux qu'ils avaient conçus. Les autres, associés chacun à une femme,
se reproduisirent cependant d'une façon incompréhensible. Puis il en
vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre manière
d'engendrer, et son union avec les femmes fit perdre la nature divine
à ses descendants. Les peuples de l'Indoustan font remonter, au dire
de Bernier, l'origine de leur langue sanscrite à des milliers
d'années; les habitants du Paraguay disent que la lune est leur mère.
Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de leurs cabanes, poussent
des hurlements affreux, et lancent des flèches en l'air pour
épouvanter le chien qui veut la manger.
Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il ajoute à ces
exemples de crédulité populaire à une antiquité fabuleuse, l'exemple
de la Suède. C'est Rudbeck seul qui, dans son _Atlantica_, a conté des
fables merveilleuses continuées par quelques-uns de ses adeptes, mais
rejetées par le peuple suédois, qui pourtant s'attribue aussi une
assez belle et pompeuse origine.
Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime ces idées
philosophiques du XVIIIe siècle, qui se résumaient en un agréable
déisme. «Les hommes, dit-il, ne devraient pas se damner si légèrement.
Nous paraîtrons au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité
et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend pas le chemin le
plus court et le plus aisé, on ne laisse pas d'arriver au but, quand
on croit à la nécessité d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses
de la religion.» Les Turcs sont convaincus que le patriarche Abraham
était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé de l'infaillibité de son
calife, rit de la sotte crédulité du Tartare, qui croit son lama
immortel. Une plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine
consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les nègres un grave
objet d'adoration. Les habitants des montagnes de Bata sont persuadés
que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et se
moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence de la vache
conduite près du lit d'un malade. Les Japonais rendent à leur Daïri
des honneurs divins. La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil
ne mérite pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour la
sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles, qu'on n'ose
les lui couper que pendant son sommeil, parce qu'alors le service
qu'on lui rend est regardé comme un larcin qui ne peut le souiller.
Autrefois, il était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques
heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet état
d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre et les autres fléaux
désoleraient les provinces de l'empire, s'il soulevait seulement les
paupières.
Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance. Les Chinois
nous en donnent un étonnant exemple. Enfermés dans l'enceinte de leur
immense muraille, absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de
leur propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne regardent
les autres contrées que comme de misérables pays indignes de
correspondre avec le leur. Ils se sont fait une géographie d'une
nature curieuse. Pour eux, la terre est un grand carré dont la Chine
occupe au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres
empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et là, comme de
petites îles créées par hasard. Leur patrie s'appelle _Chou-Koui_,
royaume du Milieu, et _Lien Hia_, c'est-à-dire royaume qui renferme
tout ce qui est sous le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu
a dispersées d'une main dédaigneuse autour du Céleste Empire, l'une
est, disent-ils, habitée par des nains qui vivent entassés les uns sur
les autres, comme les grains d'une grappe, de peur d'être enlevés par
les aigles et les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou
dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou pour les
transporter en différents cantons. Le reste à l'avenant.
Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre, il est
probable que les Chinois ont modifié leurs idées cosmographiques, et
ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette île britannique, qui
leur impose si durement ses lois oppressives, comme un pays assez
formidable; cependant, un de nos fonctionnaires, arrivé tout récemment
de Macao, nous disait, il y a quelques jours, que le Portugal, avec
lequel ils ont eu de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour
la plus puissante et la plus large contrée du globe, après la leur.
Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de suprématie qui
dominent les différents peuples, soit par un sentiment exagéré de leur
propre valeur, soit par un injuste dédain à l'égard des autres
peuples, dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne pas
connaître le mérite particulier, le philosophe bernois se plaît à
développer tous les sentiments d'orgueil légitime qu'une contrée peut
avoir, et qu'elle doit prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une
gloire nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le champ
de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires. Il engage les
peuples à se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aïeux, les
grandes pages de leur histoire, afin de se fortifier par là contre les
adversités présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude,
d'amélioration sociale, de patriotisme, et de rendre leur avenir digne
de leur passé.
Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces complètes d'une
immense question: critique sévère d'un grave et dangereux défaut,
image brillante d'une qualité populaire qui doit avoir la puissance
d'une vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768, à la
traduction en français de ce traité de Zimmermann, le passage suivant:
«J'ai jugé cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression, que
l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidité de
raisonnement.» Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann en était
venu à prédire les tempêtes qui devaient bouleverser la France et
agiter toute l'Europe. «Nous touchons, dit-il dans ce même livre sur
l'orgueil national, à une grande révolution dans ce siècle, où la
lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres. On remarque
une sorte de nouvelle résurrection en Europe. Les nuages de l'erreur
et de la crainte se dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise
les chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits de la raison
et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique répandus de
toutes parts, les vices qu'ils font apercevoir, les assauts qu'on
livre aux fausses croyances du temps, annoncent, dans les opinions,
une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle, qui causera aux
uns la perte de leur liberté, à d'autres celle de leur fortune, qui
fera abattre des têtes, et substituera malheureusement les sophismes
de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années plus tard,
la prédiction sinistre de Zimmermann n'était que trop bien vérifiée.
Le philosophe avait acquis, par ses sages réflexions, le don de
prophétie que les anciens accordaient à l'intuition du poëte.
Le _Traité de la solitude_ date de la jeunesse de Zimmermann. Ce
n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte, qu'il composa
dans sa petite ville de Brugg, en 1766. Trente ans après, il reprit ce
premier travail et en fit quatre gros volumes[3]. Peu de livres
allemands ont obtenu en Europe un succès plus populaire que celui-ci.
Il a été traduit dans toutes les langues, et reproduit en France
plusieurs fois; mais personne, que je sache, ne s'est avisé de le
traduire en entier, car c'est une œuvre qui joint, à de remarquables
qualités de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne
remarque que trop souvent dans les productions de la littérature
allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses, des dissertations
infinies qui ne touchent que par un faible côté au sujet que l'auteur
a pris à tâche de traiter, des observations répétées jusqu'à la
satiété, parfois même, à quelques centaines de pages, des
contradictions manifestes. Il semble que Zimmermann, en composant ce
livre, se soit laissé aller tout simplement au plaisir d'écrire les
réflexions qui lui venaient à l'esprit dans certains moments de
retraite et de silence, sans s'apercevoir que quelques semaines,
quelques jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les mêmes
choses, à peu près dans les mêmes termes, ou que, selon une influence
accidentelle, il démentait précisément l'opinion qu'il avait exprimée
dans une autre disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les
parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann, subjugué par les
maximes philosophiques de son temps, se lance à tout propos dans une
ardente polémique contre les cloîtres et contre toutes ces vives
croyances décorées, par le XVIIIe siècle, du nom de fanatisme. Notons
encore qu'en puisant une grande part de ses idées dans le cercle fort
restreint où sa vie était enfermée, dans des incidents passagers, il
donne par là même fréquemment à son œuvre une couleur trop locale,
trop éphémère, et atténue d'autant le caractère de généralité qu'elle
devrait avoir.
[3] Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux
autres en 1786.
Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de Zimmermann un joli
volume qui figure honorablement dans la collection des _British
Classics_ de Walker. Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage
en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une traduction qui annonce
une parfaite connaissance de la langue allemande, et quelques autres
traducteurs ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous croyons
qu'il doit être plus abrégé encore.
Il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du
cocotier dont le suc est caché sous un épais tissu de membranes
filandreuses, et celui-ci est assurément l'un de ceux où l'on trouve
le plus de séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des pages
oiseuses, des répétitions monotones, des digressions superflues qui en
dérobent à tout instant les qualités essentielles.
Zimmermann a écrit ce livre avec une tendre mélancolie et un sage
esprit d'observation. Il est l'apôtre fervent de la solitude; mais il
n'en représente les avantages qu'après en avoir d'abord signalé les
inconvénients. «L'homme est né, dit-il, pour vivre en société; il a
des devoirs à remplir dans le monde, devoirs de citoyen, de famille,
de relations affectueuses. Il ne doit pas briser la chaîne de ces
devoirs pour se retrancher dans la retraite avec un froid égoïsme ou
une sauvage misanthropie. Si la solitude calme et apaise les passions
les plus fougueuses, il est possible aussi qu'elle les entretienne et
leur donne un essor plus impétueux. Il faut, pour en goûter la
salutaire influence, y porter des pensées de travail, des idées de
raison. Rien de meilleur, en certains moments de la vie, qu'une
solitude sage et dignement occupée; rien de plus dangereux qu'une
solitude où l'on ne porte que de mauvais penchants, qu'on ne cherche
point à corriger, et des habitudes de désœuvrement.»
Après avoir fait ses réserves de morale et de philosophie, l'auteur
développe avec un charmant abandon le côté le plus attrayant de son
idée favorite, les avantages de la solitude pour l'esprit, pour
l'imagination, pour le cœur. Tantôt il dépeint avec un enthousiasme
poétique les grandes scènes de la nature qui doivent attirer nos
regards et charmer notre pensée, les douces joies de la vie paisible
et solitaire; tantôt il évoque tous les souvenirs de ses études et
cite l'exemple des hommes les plus célèbres qui ont trouvé dans la
retraite un repos et une satisfaction intérieurs qu'ils avaient
vainement cherchés dans un tumulte splendide; tantôt enfin, il prend
l'accent pénétré d'un père qui parle à ses enfants, d'un maître qui
donne une amicale leçon à ses élèves, il enseigne à ses lecteurs
l'amour de la solitude, les modestes vertus, les pieux désirs qu'ils
doivent y porter, et leur fait un tableau touchant du bonheur qu'ils y
goûteront.
Il tombe souvent dans d'injustes exagérations quand il décrit les
vices, les périls et les ennuis du monde. On voit que cette image, sur
laquelle il revient sans cesse, a été tracée avec une amère pensée,
d'après cette société des petites villes, où il éprouva tant de vives
souffrances, cette société mesquine, jalouse, qui n'est occupée que de
sa sotte importance et de ses misérables rivalités. Mais il n'est
personne qui, tout en s'honorant de fréquenter un monde plus élevé que
celui dont le pauvre Zimmermann fut presque toujours entouré, qui,
tout en recherchant avec empressement les entretiens, le mouvement des
salons, n'éprouve aussi mainte fois ce vide douloureux de l'âme,
dépeint en termes saisissants dans ce livre sur la solitude, et
n'aspire avec une triste ardeur au silence, à la liberté de la
retraite. Il n'est personne aussi qui, dans les jours d'adversité,
dans les heures de deuil, n'ait compris, comme Zimmermann, que les
relations du monde, même du monde le plus noble, le plus choisi, ne
brisent point l'aiguillon de la souffrance, et qu'il faut chercher
dans la solitude la plante qui guérit les blessures du cœur.
Toutes ces vérités ne sont, sans doute, pas neuves; mais le sage
philosophe a su leur donner un nouvel attrait par la vive conviction
avec laquelle il les exprime, par les exemples qu'il y joint et les
réflexions personnelles qui en sont le développement.
Quand cet ouvrage parut, Catherine II envoya à l'auteur une bague en
diamants, une médaille d'or à son effigie, avec un billet écrit de sa
main: «A M. Zimmermann, pour le remercier des excellentes recettes
qu'il a données à l'humanité dans son livre sur la solitude.»
La puissante impératrice de Russie n'a été, dans cette démonstration,
que le splendide interprète des sentiments de tous ceux qui liront ce
livre, non point comme on lit un roman, en courant d'une page à
l'autre, mais avec une pensée sérieuse et réfléchie. Pour les natures
tendres et mélancoliques, c'est une œuvre d'un parfum exquis, pour
les gens du monde un utile conseil, pour les hommes d'étude un
salutaire encouragement. On aimera à l'avoir près de soi dans ses
moments de retraite, et l'on y reviendra surtout dans ses jours de
douleur comme on revient à une douce et affectueuse parole.
X. MARMIER.
LA SOLITUDE
RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
Dans cette vie inquiète, au milieu de la contrainte des devoirs et des
affaires, dans les chaînes du monde, au déclin de mon existence, je
veux me rappeler l'ombre de mes joies évanouies, l'ombre des jours de
ma jeunesse, où je trouvais mon bonheur dans la solitude, où je
n'entrevoyais pas de refuge plus doux que celui des cloîtres, des
cellules bâties sur les montagnes, où je m'élançais avec ardeur dans
les profondeurs des forêts, dans les ruines des vieux châteaux, et où
je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir avec les morts.
Je veux méditer sur une idée importante pour l'homme, sur les dangers
et les consolations de la solitude, sur les avantages qu'elle procure,
avantages que les peuples les plus célèbres ont reconnus de tout
temps, mais qui n'ont peut-être jamais été assez discernés. Je veux
réfléchir au secours puissant qu'elle nous offre quand le chagrin
dessèche notre cœur, quand la maladie nous énerve, quand le fardeau
des jours pèse sur nous, quand nous éprouvons des douleurs que notre
âme ne peut supporter.
Ah! je renonce volontiers au monde et à ses distractions, à tout ce
que l'on appelle les joies de la vie, pourvu que je puisse avoir
quelques heures de loisir et de repos, pourvu que, seul et libre, je
puisse dire sur la solitude quelques vérités utiles qui occupent un
instant l'homme du monde, et émeuvent les gens de bien.
La solitude est une situation où l'âme s'abandonne à ses propres
réflexions: nous jouissons de la solitude, soit lorsque nous prenons
plaisir à nous séparer du tumulte humain, soit lorsque nous détournons
notre pensée de ce qui nous entoure.
Chacun se livre alors à ses méditations, selon sa nature d'esprit, son
développement d'intelligence et ses vues particulières. Regardez les
bergers assis à l'écart. L'un d'eux chantera quelque chanson; un autre
se cisèlera un vase; un troisième observera la nature; un quatrième
fera de la philosophie; un cinquième rêvera; et s'il se trouvait là,
sous l'ombre des arbres, au bord du ruisseau paisible, une belle jeune
fille, chacun d'eux peut-être serait amoureux. Mais dans la triste
absence de tout ce dont le cœur a besoin, lorsqu'on se trouve seul à
regret, on n'a d'autres ressources que de s'occuper, comme on peut, de
ses propres idées. Chaque homme obéit alors à une impression
particulière. Celui-ci recherche le chant du rossignol; cet autre ne
veut entendre que le cri du hibou. Il en est à qui l'obligation de
rendre des visites inspire un profond dégoût, et l'ennui les retient
dans leur demeure.