II

Quelques mois plus tard, madame Varennes, essayant une paire de gants

dans un magasin, rue Daunou, fut servie par une personne qu'elle n'avait

pas coutume de voir, et lui demanda:

--Vous êtes nouvelle, mademoiselle?

--Oui, madame, je vendais auparavant dans le voisinage, mais j'ai été

malade et j'ai perdu ma place.

--Vous êtes encore pâlotte, mon enfant. Il faut se surveiller à votre

âge: prenez donc des gouttes...

Et elle indiqua à sa vendeuse un remède qu'elle croyait excellent contre

l'anémie, les suites de grippe, etc. Pourquoi s'attendrissait-elle sur

le sort de cette jeune fille de magasin qui lui chaussait les doigts, un

à un, avec une adresse et une douceur d'ailleurs remarquables? Etait-ce

à cause de ses qualités simplement? Elle n'eût pu le dire. Elle lui

trouvait une ressemblance avec quelqu'un qu'elle devait connaître et ne

reconnaissait pas. Et elle s'étonna elle-même de l'obstination qu'elle

mit, même une fois dehors, à se demander où elle avait vu auparavant

cette vendeuse un peu pâle et de figure peu commune.

Cette idée alla jusqu'à la taquiner si bien, qu'elle retourna rue Daunou

sous le prétexte qu'un de ses gants était décousu. Elle était agitée ce

jour-là, il est vrai, la tête même à l'envers, car son fils était sur la

Somme; elle avait manqué, deux courriers de suite, des nouvelles

ordinaires; et elle confiait un peu à tout venant son inquiétude. Une

jeune fille se présenta à elle pour la servir: elle fit signe qu'elle

attendait celle à qui elle avait eu affaire précédemment.

--Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-elle aussitôt qu'elle l'eut à

sa disposition?

--Mademoiselle Jeanne, madame.

--- Eh bien, mademoiselle Jeanne, comment va votre petite santé?... Vous

avez l'air joliment requinquée!... Vous savez que ce n'est pas pour des

gants que je suis venue, quelque-chose en vous, m'intéresse...

--Vous êtes bien bonne, madame: oh! pour ce qui est de moi, quand le

moral va, tout va!

--A qui le dites-vous! C'est moi, à mon tour, tenez, qui ne vaux pas

cher aujourd'hui... Quand on a son fils unique sur la Somme et qu'on est

depuis dix jours sans un mot...

Mademoiselle Jeanne, discrète, lui chaussait doucement les doigts à

petites caresses répétées sur la peau de chamois. Elle prenait la figure

de circonstance: on entend de ces plaintes-là, de la part des clientes,

tous les jours. Mais elle regarda la vieille dame plus attentivement:

--Sur la Somme?... dit-elle.

--Oui, oui. Il est capitaine... Près de dix jours, mademoiselle... Ah!

c'est à mourir, vous savez...

Et sa main maternelle tremblait entre les doigts délicats de

mademoiselle Jeanne.

Et les doigts de mademoiselle Jeanne se mirent tout à coup à s'émouvoir

également. Elle venait de reconnaître la mère de son amant adoré, la

vieille dame à cause de qui, lui si aimant, si tendre, il avait été

impitoyable pour elle à la gare; à cause de qui, après des adieux

éperdus dans leur chambre, il lui avait interdit de venir lui faire un

suprême adieu; à cause de qui, lui qui depuis dix mois ne semblait vivre

que pour elle, en partant pour le front, il ne l'avait même pas

regardée!... Un sentiment de rancune et un sentiment de commisération se

heurtaient en elle, puis venait s'y joindre celui de sa situation

étrange vis-à-vis de cette femme à cheveux blancs, enfin celui de sa

situation de vendeuse. Or, elle avait, elle, des lettres du capitaine,

des lettres où, l'incident de la gare oublié, l'amant revenait à la plus

folle tendresse. Laisser souffrir une pauvre maman quand on tient là,

sur sa poitrine, de quoi la rasséréner!... Tout cela produisait un chaos

dans son beau regard de blonde. Madame Varennes leva tout à coup les

yeux sur elle et fit:

--Ah!

Ce fut tout. Elle n'ajouta pas un mot. Elle venait, à son tour, de

reconnaître le visage angoissé qu'elle avait vu à la gare du Nord.

Mademoiselle Jeanne rougit, mais ne cessa pas d'accomplir sa fonction.

Elle enveloppa la paire de gants, la remit à sa cliente et accompagna

celle-ci à la porte. Là, quelque chose de plus puissant, qu'elle-même

lui fit dire:

--Vous aurez des nouvelles en rentrant, madame!

Madame Varennes tremblait de tous ses membres:

--Les vôtres datent de quand?... les vôtres?

--Les dernières? d'aujourd'hui à midi, madame. Bonnes, très bonnes.

La vendeuse reçut un «bonjour, mademoiselle» comme il ne lui en avait

jamais été adressé de sa vie. Dans le taxi qui l'emportait chez elle,

madame Varennes réfléchit au caractère insolite du cas, et se demanda si

dans son «bonjour, mademoiselle» et dans son sourire à la blonde jeune

femme, toutes les convenances n'avaient pas été transgressées. Elle se

demanda cela surtout plus tard, lorsqu'elle tint elle-même sa lettre du

capitaine et les nouvelles «bonnes, très bonnes». Elle se le demanda

quelques semaines après, lorsqu'elle eut besoin d'une paire de gants. Ne

voilà-t-il pas qu'elle hésitait à aller au magasin de la rue Daunou?

Elle hésita quelques jours et s'aperçut que son hésitation venait non

pas tant de la crainte de se trouver en contact avec la maîtresse de son

fils, que d'un désir immodéré qu'elle éprouvait au contraire d'approcher

d'elle. Cependant elle se refusa à décider qu'elle irait rue Daunou;

elle alla d'abord faire une visite dans le quartier; elle alla à la

Pharmacie anglaise, rue de la Paix. Si elle prit la rue Daunou? mais

c'est que la rue Daunou la ramenait tout naturellement à son métro. Et

puis, paf! elle ouvrit, comme par habitude, la porte du magasin.

On savait qu'elle désirait être servie par mademoiselle Jeanne; on la

laissa s'asseoir en attendant que mademoiselle Jeanne fût libre.

Mademoiselle Jeanne vint à elle, aussitôt libre, et atteignit le carton

contenant les gants «comme d'habitude, madame?»

Comme d'habitude, madame Varennes se laissa ganter. Elle ne s'informa

point de la santé de mademoiselle Jeanne qui, cependant, cette fois,

semblait laisser à désirer.

Les deux femmes ne disaient rien. Peut-être écoutaient-elles leurs

coeurs battre...

Au moment où mademoiselle Jeanne, triste et pâle, allait envelopper les

gants, madame Varennes, la regardant, eut une inquiétude soudaine:

--Vous n'avez pas de mauvaises nouvelles, au moins?

--Hélas! madame, dit mademoiselle Jeanne, je n'en ai pas!

--Mais si! Mais si! J'en ai, moi, fit la mère; j'en ai régulièrement.

Elles sont bonnes, très bonnes...

Les joues de la jolie vendeuse se colorèrent un peu:

--De vous voir, dit-elle, ça m'avait déjà remise et surtout de vous voir

prendre comme à l'ordinaire des gants chamois... Oui, oh! dès l'instant

que les choses ne vont pas bien pour nous, nous voyons tout en noir,

n'est-ce pas?

--Pauvre petite! Tranquillisez-vous...

--Oh! pour moi, madame, c'est fini. Je sais ce que c'est: j'ai fait la

gaffe... Oui, oui... Pensez... Je ne cachais rien, moi; je n'ai pas de

secrets. Je racontais tout... Alors voilà, j'ai tout raconté...

--Tout?... Mais quoi donc, ma pauvre enfant?

--Tout: mais ça; vous, moi, à cette porte de magasin: les nouvelles que

je vous ai dites pour vous tranquilliser... Songez qu'il y avait eu déjà

le fait de la gare qui n'avait pas passé facilement... Alors ça, ç'a été

le comble: je ne reçois plus rien, rien...

Elles étaient sur le pas de la porte. Mademoiselle Jeanne avait les

larmes aux yeux. On la rappelait dans le magasin. Madame Varennes ne put

que lui jeter un banal «bonjour, mademoiselle» et, une fois sur le

trottoir, eut conscience qu'elle entretenait des relations tout à fait

incorrectes et dont, en effet, elle ne pourrait pas du tout parler à son

fils.

Le dangereux jeune homme · 第 33 / 40 题