_A Jacques des Gachons_.
I
Madame Varennes accompagnait son fils à la gare du Nord, à la suite d'un
séjour de trois mois à l'hôpital et d'un assez long congé de
convalescence accordé au jeune capitaine. Il avait encore ses yeux, ses
membres. Il repartait cependant moins alerte que les fois précédentes,
non qu'on ne pût constater chez lui, comme on dit, un moral excellent;
mais il semblait que l'homme eût été atteint, durant presque un semestre
vécu à Paris, d'une autre blessure secrète qui échappait à tout le monde
(mais qu'une mère soupçonnait).
Elle la soupçonnait sans savoir en aucune manière de quelle nature elle
pouvait être, car François était sur toutes choses et particulièrement
sur lui-même d'une discrétion de tombeau. Il se déclarait satisfait
aujourd'hui d'aller retrouver les camarades--ceux qui restaient,
hélas!--On savait que ni l'idée de la terrible guerre ni l'appréhension
des vides qu'il allait constater à son arrivée au secteur n'étaient
propres à troubler une âme comme la sienne. Et son âme paraissait
altérée. La pauvre maman qui avait, elle, toutes les angoisses
auxquelles le coeur de ces jeunes guerriers échappe ou qu'il étouffe,
était doublement attristée du départ.
Aux guichets, les hommes, à la queue leu leu, se présentaient sans
empressement mais avec cette stoïque résignation qui fait frémir celui
qui la comprend. Des officiers, de simples poilus, médaillés,
chevronnés, gonflés de vêtements de dessous, et leurs femmes, leurs
enfants, leurs mères, leurs maîtresses aussi, formaient une foule dense,
non bruyante ni fiévreuse, ni enthousiaste, ni accablée, larmoyante
pourtant ici et là, gouailleuse aussi par endroits, une foule qui ne
semblait pas être de la même race que celle des premiers départs, déjà
anciens, une foule vieillie d'un siècle ou de dix siècles en trois ans
et demi, une foule pénétrée par la sagesse virile, une foule grave où
chaque coeur battait à se rompre sans qu'aucun signe en trahît l'émoi,
une foule qui a épuisé tous les modes de courage, qui est au-dessus des
adversités, une foule qui emboîte le pas à l'ambulante et invisible
statue du Destin, une foule auguste, presque en permanence depuis des
années dans ces deux gares de l'Est et du Nord dont elle rend chaque
pierre à jamais sacrée.
Madame Varennes était arrivée là avec son fils, beaucoup trop tôt. Tous
deux allaient, venaient, puis demeuraient immobiles et silencieux. Le
capitaine cherchait à reconnaître des visages parmi ceux des
permissionnaires, mais sa mère ne regardait que le visage du capitaine.
Elle ne put manquer d'en voir un autre, cependant, qui se distinguait de
tous par son immobilité, sa solitude, son expression douloureuse et
aussi par son originale beauté. C'était celui d'une très jeune femme
aux cheveux blonds, simplement mise, mais non sans goût. Depuis dix
minutes madame Varennes la voyait au même endroit, debout, là-bas,
contre le bureau d'enregistrement des bagages. Et à quelque moment que
la vieille mère regardât la jeune femme, elle rencontrait ce regard
auquel la douleur communiquait une singulière puissance. Dès le premier
contact, elle avait failli faire part de sa remarque à son fils, mais
une idée de mère l'en avait aussitôt empêchée. Immédiatement elle avait
pensé que cette jeune femme si belle et si triste était là pour son
fils. La persistance du regard dirigé non pas sur elle, en vérité, mais
sur son fils, la confirmait dans son intuition première, et une seule
chose la déroutait, c'était que son fils, même à la dérobée, ne
regardait pas la jeune femme.
Il ne la regardait pas, la mère en était sûre, car elle le surveillait
habilement. Et s'il l'eût regardée, ne fût-ce que le quart d'une
seconde, est-ce que l'autre, là-bas, n'eût pas eu un instant de détente
en son attitude désespérée? Dès lors la mère commença de s'inquiéter.
«Si je n'étais pas là, se disait-elle, ils seraient dans les bras l'un
de l'autre...» Elle savait son François d'une correction sévère; qu'il
fût capable de quitter sa mère pour approcher seulement de sa maîtresse,
non, elle ne le croyait pas, bien que ce ne fût certes pas elle qui lui
eût inculqué des principes aussi rigoureux: elle était bien trop
indulgente et bonne! Mais qu'il ne fît à la malheureuse même pas un
signe gentil,--un sourire que la vieille maman à côté n'est pas obligée
d'apercevoir, que diable!--non, c'était d'un garçon trop bien élevé. Son
père, jadis, avait autrement de libertés en ses manières; mais elle se
souvenait aussi du grand-père qui, pour tout ce qui concernait la
soumission aux usages, était déconcertant. Elle prétexta, tout à coup,
le désir d'aller acheter un magazine au kiosque de journaux. Ce fut
elle, la mère, qui s'échappa! Mais le capitaine, sans la quitter d'une
semelle, fut à son côté lorsqu'elle chercha de la monnaie pour payer la
publication dont elle n'avait aucun besoin, et il lui en offrit
galamment.
Alors elle lui dit:
--François, il y a là-bas une petite dame, jolie, ma foi, à qui tu ne
parais pas déplaire...
Elle vit sa joue, dont les mois de repos avaient ramené la peau à une
blancheur de fille, se couvrir d'une rougeur qui lui rappela le temps de
l'adolescence et des timidités de ce garçon. Elle avait dit: «là-bas»
sans faire aucun signe, et l'oeil du capitaine s'était porté
instantanément «là-bas», exactement «là-bas»--oh! le temps inappréciable
d'un éclair.--Le capitaine savait donc où se trouvait la jeune femme; et
puis, se ressaisissant aussitôt, il avait répondu simplement:
--Des bêtises, maman.
Et il avait recommencé de faire les cent pas avec sa mère.
L'heure du départ approchait. Madame Varennes mêlait au drame de son
propre coeur le drame qu'elle imaginait et suivait «là-bas» derrière ces
deux yeux bleus humides, aux sourcils contractés et dont l'expression
tragique était inoubliable. Le capitaine se plaça brusquement devant sa
mère et l'embrassa avec tendresse, après s'être découvert:
--Allons, maman, du courage, adieu!
--Mon enfant! mon cher enfant!...
Puis il s'éloigna vite. Elle l'accompagna du regard au milieu de la
cohue, et elle vit la jeune femme, contre le bureau d'enregistrement des
bagages, qui portait tout son corps gracieux en avant, un bras au-devant
de son corps, un mouchoir à la main. Et elle vit que tout ce don dernier
de soi et ce grand geste désolé étaient perdus. Le capitaine ne se
retourna pas. Alors ses larmes, qu'elle avait contenues jusque-là,
jaillirent tout à coup; elle aussi tira son mouchoir, et, dans son
épanchement, elle ne savait plus si sa douleur était uniquement
personnelle ou si elle pleurait aussi la douleur de cette enfant
charmante, là-bas, qui aimait son fils.
Quand elle eut fini de s'éponger les yeux, la jeune femme avait disparu.