M. Angibault revint s'asseoir et acheva de dîner.

--C'est pour toi, demanda Mathilde, que tu as appelé le docteur?

--Non, dit Henri.

Alors Mathilde reconnut une de ces façons d'agir de son mari qu'elle

appelait ses «manières à froid» et qui, depuis des années, après

l'avoir effrayée tout d'abord, la faisaient souvent beaucoup rire, parce

qu'elles s'exerçaient aux dépens d'autrui. Henri ne disait rien, n'avait

l'air de rien, et, tout d'un trait, s'arrangeait de manière à produire

un coup de théâtre.

Le domestique annonça le docteur. Monsieur dit:

--Priez-le d'entrer au fumoir.

Et il l'y rejoignit aussitôt.

On entendit sa voix sourde, monotone, un peu saccadée, deux, trois,

quatre minutes durant. Le docteur avait commencé par la couper d'éclats

de rire. Mais toute trace de jovialité disparut. Tout à coup la porte

s'ouvrit sur la salle à manger où la mère et les enfants étaient

demeurés.

--Mathilde! jeta la voix d'Henri, veux-tu venir, je te prie?

Mathilde se leva de table, mais, comprenant de quoi il s'agissait, au

lieu de passer au fumoir, se dirigea du côté de sa chambre où elle

s'enferma.

Henri, tenant la porte entre-bâillée, dit au docteur:

--Vous voyez, docteur: elle se dérobe!

La conversation reprit dans le fumoir entre les deux hommes. Elle dura

une bonne demi-heure, Mathilde ne bougea pas. Le docteur s'en alla.

Mais dès lors la situation devint tout à fait sérieuse. Mathilde accusa

son mari de la faire passer pour folle, de vouloir la faire séquestrer.

--Au moins, disait son mari, si vous voulez un motif de divorce, en

voilà un! Les autres vous auraient trop fait défaut. Quant à moi, je

tiens votre cas comme pathologique et il était de mon devoir de le faire

constater et de vous procurer un traitement.

Mathilde prit toutes ses amies à témoin que son mari ne rêvait que de se

débarrasser d'elle; et elle leur demandait sérieusement si jamais, dans

sa vie, elle avait offert des traces d'aliénation mentale.

Une seule se trouva en mesure de lui répondre; ce fut Lucie, qui lui

dit:

--Mais je n'ai pas attendu l'intervention de ton mari pour te faire

remarquer que tu étais insensée, ma petite, oui, insensée de vouloir

l'accuser alors que tu n'avais rien à lui reprocher!...

--Je n'avais rien!... je n'avais rien alors, peut-être; et encore, c'est

à voir... Mais maintenant!...

--Maintenant... c'est toi qui as suscité tous les griefs dont tu te

plains.

Mais Mathilde n'écoutait plus. Ainsi qu'il arrive en mainte occasion,

elle oubliait complètement le commencement de l'histoire, où l'on

rencontre les causes premières; elle avait d'ailleurs si peu pris garde

à ce commencement, n'ayant pensé qu'à son propre cas, au moment où Lucie

lui parlait du sien! et elle était butée contre le fait dernier en date,

à savoir que son mari voulait qu'elle fût atteinte d'aliénation mentale.

--Tout ça est absurde, disait Lucie; rien dans ton affaire, qui ait le

sens commun.

--Alors, tu te laisserais mettre, sans te rebiffer, toi, dans une maison

de santé?

--Mais ton mari n'a pas envie de te mettre dans une maison de santé! Il

a envie que tu restes, comme tu étais, tranquille et heureuse auprès de

lui...

--Ce n'est plus possible, ma chère! il y a des faits irrémédiables; il y

a les faits.

--Les faits? Mais on passe l'éponge et il n'y paraît plus.

--Tu parles comme un livre! Tout cela, c'est des choses qui se disent;

mais, une fois que, pour une cause ou pour une autre, on a ouvert les

yeux, tu ne te doutes pas des spectacles qui s'offrent à la vue et qui

ne s'effacent pas. Je n'ai qu'à repasser ma vie à côté de mon mari

depuis douze ans: mais, ma chère, il y a des centaines, il y a des

milliers de points obscurs--ou trop éclatants!...--que j'avais négligés

ou que je n'avais pas osé regarder en face. Je me croyais heureuse,

pourquoi? Mais parce que tout le monde disait que je l'étais. A présent,

je vois; je sais: Henri et moi ne faisions pas du tout bon ménage...

--Pourquoi?

--Pourquoi? Mais si je reprenais mon histoire aux débuts de notre

mariage, je trouverais déjà des taches, des taches grosses comme toi et

moi!...

--Lesquelles?

--Lesquelles? D'abord, sais-tu combien mon mari a eu de liaisons avant

de m'épouser? Le sais-tu?

--Je ne tiens même pas à le savoir. Qu'importe le nombre? Tu savais bien

que tu n'épousais pas un chérubin!...

--Oui, mais il m'avait avoué un certain nombre. Eh bien! au cours des

discussions que nous avons continuellement depuis quelque temps, j'ai

appris de sa propre bouche qu'il m'avait trompée...

--Depuis ton mariage?

--Non, avant. Je veux dire que le chiffre confessé par lui n'était pas

exact. Et j'ai eu des noms, des noms. Veux-tu que je te les cite?

--Dire que voilà où aboutissent les querelles conjugales! à déshabiller,

devant nous, de pauvres dames sans doute aujourd'hui grisonnantes,

repenties et vieillissant dans les honneurs! Tu as fait de plus graves

découvertes, j'imagine?

--Une année, il a fait de très mauvaises affaires; il me l'a caché; il

m'a affirmé qu'il en avait fait d'excellentes; il s'est endetté pour dix

ans.

--Eh bien! Il a payé ses dettes en faisant des affaires meilleures!

--Il est vrai, car c'était dans les premiers temps du mariage. Mais

songe un peu au bord de quels précipices j'ai pu passer sans m'en

douter; quels abîmes j'ai pu côtoyer que j'ignore encore...

--Toutes les vies sont plus ou moins accidentées: tu as près de toi un

gaillard qui te tient fermement par la main, voilà ce qu'il y a de

précieux dans ton cas.

--Mon cas n'est pas si simple! Il y a bien d'autres choses. Croirais-tu

qu'il avait un frère dont il m'a caché l'existence!

--Un mauvais sujet, probablement.

--Non, un très brave homme, vivant dans une condition modeste...

--Ma petite, je t'arrête là: ceci n'est déjà pas si bon pour toi. Ton

mari n'ignorait pas sans doute que tu es sensible aux vanités du

monde...

--Et lui donc!

--Mettons qu'il y fût, lui, aussi sensible que toi; raison de plus pour

que vous demeuriez ensemble.

--Ah bien! grand merci. Si je vivais huit jours de plus avec lui, j'en

ferais des découvertes!...

--Allons, Mathilde, tu es d'une puérilité enfantine...

--Pourquoi ça?

--Pourquoi? D'abord, je te dirai que moi, je suis une femme qui ne peut

pas comprendre le divorce...

--Tu... ne... peux... pas?... Mais qu'est-ce que tu fais depuis six

semaines?

--Eh bien! oui, depuis six semaines, je cause... Je cause avec toi; je

cause avec l'avoué; je m'essaie...

--Et... ça ne... réussit pas?

--Ça ne réussit pas le moins du monde.

--Je te l'avais dit: tu regrettes ton mari!

--Je ne peux pas me passer de lui.

--Eh bien! moi, ma chère Lucie, j'ai l'honneur de t'informer que je me

retire ce soir au domicile de ma mère.

--Mathilde! Mathilde! réfléchis! Tu as des enfants... Et pense à mon

histoire.

--Mais c'est ton histoire qui m'a poussée à faire ce que je fais!

--Vois de quelle manière elle se termine: j'avais des griefs

cependant!...

--Tu veux que je n'en aie pas? Eh bien! mon histoire se terminera au

rebours de la tienne. Voilà tout.

--Et c'est par analogie que tu as tout le temps raisonné!...

--C'était peut-être «raisonnement de femme» comme dirait monsieur, mon

mari...

Le dangereux jeune homme · 第 26 / 40 题