Passepoil demanda candidement:
--Et quel est donc le nom de ce géant qui combattra contre huit
hommes?
--Donc chacun, sandiéou! vaut une demi-douzaine de bons drilles,
ajouta Cocardasse.
Staupitz répondit:
--C'est le duc Philippe de Nevers.
--Mais on le dit mourant! se récria Saldagne.
--Poussif! ajouta Pinto.
--Surmené, cassé, pulmonaire! achevèrent les autres.
Cocardasse et Passepoil ne disaient plus rien.
Celui-ci secoua la tête lentement, puis il repoussa son verre. Le
Gascon l'imita.
Leur gravité soudaine ne put manquer d'exciter l'attention générale.
--Qu'avez-vous? qu'avez-vous donc? demanda-t-on de toutes parts.
On vit Cocardasse et son prévôt se regarder en silence.
--Ah çà! que diable signifie cela? s'écria Saldagne ébahi.
--On dirait, ajouta Faënza, que vous avez envie d'abandonner la
partie?
--Mes mignons, répliqua gravement Cocardasse, on ne se tromperait pas
beaucoup.
Un tonnerre de réclamations couvrit sa voix.
--Nous avons vu Philippe de Nevers à Paris, reprit doucement frère
Passepoil, il venait à notre salle... c'est un mourant qui vous
taillera des croupières!
--A nous! se récria le choeur.
Et toutes les épaules de se hausser avec dédain.
--Je vois, dit Cocardasse, dont le regard fit le tour du cercle, que
vous n'avez jamais entendu parler de la botte de Nevers.
On ouvrit les yeux et les oreilles.
--La botte du vieux maître Dalapalme, ajouta Passepoil, qui mit bas
sept prévôts entre le bourg du Roule et la porte Saint-Honoré.
--Fadaises que ces bottes secrètes! s'écria le Tueur.
--Bon pied, bon oeil, bonne garde, ajouta le Breton, je me moque des
bottes secrètes comme du déluge!
--A pa pur! fit Cocardasse junior avec fierté; je pense avoir bon
pied, bon oeil et bonne garde, mes mignons...
--Moi aussi, appuya Passepoil.
--Aussi bon pied, aussi bon oeil, aussi bonne garde que pas un de
vous.
--A preuve, glissa Passepoil avec sa douceur ordinaire, que nous
sommes prêts à en faire l'essai, si vous voulez.
--Et cependant, reprit Cocardasse, la botte de Nevers ne me paraît pas
une fadaise... J'ai été touché dans ma propre académie... Eh donc!
--Moi de même.
--Touché en plein front, entre les deux yeux, et trois fois de
suite...
--Et trois fois, moi, entre les deux yeux, en plein front!
--Trois fois, sans pouvoir trouver l'épée à la parade!
Les six spadassins écoutaient maintenant attentifs.
Personne ne riait plus.
--Alors, dit Saldagne, qui se signa, ce n'est pas une botte secrète,
c'est un charme.
Le bas Breton mit sa main dans sa poche, où il devait bien avoir un
bout de chapelet.
--On a bien fait de nous convoquer tous, mes mignons, reprit
Cocardasse avec plus de solennité. Vous parliez d'armée... j'aimerais
mieux une armée... Il n'y a, croyez-moi, qu'un seul homme au monde
capable de tenir tête à Philippe de Nevers, l'épée à la main.
--Et cet homme? firent six voix en même temps.
--C'est le petit Parisien, répondit Cocardasse.
--Ah! celui-là, s'écria Passepoil avec un enthousiasme soudain, c'est
le diable!
--Le petit Parisien? répétait-on à la ronde.
--Un nom que vous connaissez tous, mes maîtres... Il s'appelle le
chevalier de Lagardère!
Il paraîtrait que les estafiers connaissaient tous ce nom, en effet,
car il se fit parmi eux un grand silence.
--Je ne l'ai jamais rencontré, dit ensuite Saldagne.
--Tant mieux pour toi, mon bon, répliqua le Gascon; il n'aime pas les
gens de ta tournure.
--C'est lui qu'on appelle le beau Lagardère? demanda Pinto.
--C'est lui, ajouta Faënza en baissant la voix, qui tua les trois
prévôts flamands sous les murs de Senlis?
--C'est lui, voulut dire Joël de Jugan, qui...
Mais Cocardasse l'interrompit en prononçant avec emphase ces seuls
mots:
--Il n'y a pas deux Lagardère!