LES MAÎTRES EN FAIT D'ARMES.

I

--La vallée de Louron.--

Il y avait autrefois une ville en ce lieu, la cité de Lorre, avec des

temples païens, des amphithéâtres et un capitole. Maintenant, c'est un

val désert où la charrue paresseuse du cultivateur gascon semble avoir

peur d'émousser son fer contre le marbre des colonnes enfouies.

La montagne est tout près. La haute chaîne des Pyrénées déchire juste

en face de vous ses neigeux horizons, et montre le ciel bleu du pays

espagnol à travers la coupure profonde qui sert de chemin aux

contrebandiers de Vénasque.

A quelques lieues de là, Paris tousse, danse, ricane et rêve qu'il

guérit son incurable bronchite aux sources de Bagnères-de-Luchon; un

peu plus loin, de l'autre côté, un autre Paris, Paris rhumatisant,

croit laisser ses sciatiques au fond des sulfureuses piscines de

Baréges-les-Bains.

Éternellement, la foi sauvera Paris, malgré le fer, la magnésie ou le

soufre!

C'est la vallée de Louron, entre la vallée d'Aure et la vallée de

Barousse, la moins connue peut-être des touristes effrénés qui

viennent chaque année découvrir ces sauvages contrées; c'est la vallée

de Louron avec ses oasis fleuries, ses torrents prodigieux, ses roches

fantastiques et sa rivière, la brune Clarabide, sombre cristal qui se

meut entre deux rives escarpées, avec ses forêts étranges et son vieux

château vaniteux, fanfaron, invraisemblable comme un poëme de

chevalerie.

En descendant la montagne, à gauche de la coupure, sur le versant du

petit pic Véjan, vous apercevez d'un coup d'oeil tout le paysage. La

vallée de Louron forme l'extrême pointe de la Gascogne. Elle s'étend

en éventail entre la forêt d'Ens et ces beaux bois du Fréchet qui

rejoignent, à travers le val de Barousse, les paradis de Mauléon, de

Nestes et de Campan. La terre est pauvre, mais l'aspect est riche. Le

sol se meut presque partout violemment. Ce sont des gaves qui

déchirent la pelouse, qui déchaussent profondément le pied des hêtres

géants, qui mettent à nu la base du roc; ce sont des rampes

verticales, fendues de haut en bas par la racine envahissante des

pins. Quelque troglodyte a creusé sa demeure au pied, tandis qu'un

guide ou un berger suspend la sienne au sommet de la falaise.

Vous diriez l'aire isolée et haute de l'aigle.

La forêt d'Ens suit le prolongement d'une colline qui s'arrête tout à

coup au beau milieu de la vallée pour donner passage à la Clarabide.

L'extrémité orientale de cette colline présente un escarpement abrupt

où nul sentier ne fut jamais tracé. Le sens de sa formation est à

l'inverse des chaînes environnantes. Elle tendrait à fermer la vallée

comme une énorme barricade jetée d'une montagne à l'autre, si la

rivière ne l'arrêtait court.

On appelle dans le pays cette section miraculeuse le _Hachaz_ (le coup

de hache). Il y a naturellement une légende, mais nous vous

l'épargnerons.

C'était là que s'élevait le capitole de la ville de Lorre, qui sans

doute a donné son nom au val de Louron.

C'est là que se voient encore les ruines du château de

Caylus-Tarrides.

De loin, ces ruines ont un grand aspect. Elles occupent un espace

considérable, et, à plus de cent pas du Hachaz, on voit encore poindre

parmi les arbres le sommet déchiqueté des vieilles tours.

De près, c'est comme un village fortifié. Les arbres ont poussé

partout dans les décombres, et tel sapin a dû percer, pour croître,

une voûte en pierres de taille. Mais la plupart de ces ruines

appartiennent à d'humbles constructions, où le bois et la terre battue

remplacent bien souvent le granit.

La tradition rapporte qu'un Caylus-Tarrides (c'était le nom de cette

branche, importante surtout par ses immenses richesses) fit élever un

rempart autour du petit hameau de Tarrides, pour protéger ses vassaux

huguenots après l'abjuration d'Henri IV.

Il se nommait Gaston de Tarrides, et portait titre de baron. Si vous

allez aux ruines de Caylus, on vous montrera l'arbre du baron.

C'est un chêne. Sa racine entre en terre au bord de l'ancienne douve

qui défendait le château vers l'occident. Une nuit, la foudre le

frappa. C'était déjà un grand arbre; il tomba au choc et se coucha en

travers de la douve.

Depuis lors, il est resté là, végétant par l'écorce, qui seule est

restée vive à l'endroit de la rupture. Mais le point curieux, c'est

qu'une pousse s'est dégagée du tronc, à trente ou quarante pieds des

bords de la douve. Cette pousse a grandi; elle est devenue un chêne

superbe, un chêne suspendu, un chêne miracle, sur lequel deux mille

cinq cents touristes ont déjà gravé leur nom.

Ces Caylus-Tarrides se sont éteints vers le commencement du XVIIIe

siècle en la personne de François de Caylus, chevalier, marquis de

Caylus, l'un des personnages de notre histoire.

En 1699, M. le marquis de Caylus était un homme de soixante ans. Il

avait suivi la cour au commencement du règne de Louis XIV, mais sans

beaucoup de succès, et s'était retiré mécontent.

Il vivait seul maintenant dans ses terres, avec la belle Aurore de

Caylus, sa fille unique.

On l'avait surnommé dans le pays Caylus-Verrous. Voici pourquoi.

Aux abords de sa quarantième année, M. le marquis, veuf d'une première

femme qui ne lui avait point donné d'enfants, était devenu amoureux

de la fille du comte de Soto-Mayor, gouverneur de Pampelune. Inès de

Soto-Mayor avait alors dix-sept ans.

C'était une fille de Madrid, aux yeux de feu, au coeur plus ardent

que ses yeux.

Le marquis passait pour n'avoir point donné beaucoup de bonheur à sa

première femme, toujours renfermée dans le vieux château de Caylus, où

elle était morte à vingt-cinq ans.

Inès déclara à son père qu'elle ne serait jamais la compagne de cet

homme.

Mais c'était bien une affaire, vraiment, dans cette Espagne des drames

et des comédies, que de forcer la volonté d'une jeune fille!

Les alcades, les duègnes, les valets coquins et la sainte inquisition

n'étaient, au dire de tous les vaudevillistes, institués que pour

cela!

Un beau soir, la triste Inès, cachée derrière sa jalousie, dut écouter

pour la dernière fois la sérénade du fils cadet du corrégidor, lequel

jouait fort bien de la guitare. Elle partait le lendemain pour la

France avec M. le marquis.

Celui-ci prenait Inès sans dot, et offrait, en outre, à M. de

Soto-Mayor je ne sais combien de milliers de pistoles.

L'Espagnol, plus noble que le roi et plus gueux encore que noble, ne

pouvait résister à de semblables façons.

Quand M. le marquis ramena au château de Caylus sa belle Madrilène

long voilée, ce fut une fièvre générale parmi les jeunes gentilshommes

de la vallée de Louron. Il n'y avait point alors de touristes, ces

lovelaces ambulants qui s'en vont incendier les coeurs de province

partout où le train de plaisir favorise les voyages au rabais; mais la

guerre permanente avec l'Espagne entretenait de nombreuses troupes de

partisans à la frontière, et M. le marquis n'avait qu'à se bien tenir.

Il se tint bien; il accepta bravement la gageure. Le galant qui eût

voulu tenter la conquête de la belle Inès aurait dû d'abord se munir

de canons de siége. Il ne s'agissait pas seulement d'un coeur: le

coeur était à l'abri derrière les remparts d'une forteresse.

Les tendres billets n'y pouvaient rien, les douces oeillades y

perdaient leurs flammes et leurs langueurs, la guitare elle-même était

impuissante. La belle Inès était inabordable.

Pas un galant, chasseur d'ours, hobereau ou capitaine, ne put se

vanter seulement d'avoir vu le coin de sa prunelle.

C'était se bien tenir. Au bout de trois ou quatre ans, la pauvre Inès

repassa enfin le seuil de ce terrible manoir.

Ce fut pour aller au cimetière.

Elle était morte de solitude et d'ennui.

Elle laissait une fille.

La rancune des galants vaincus donna au marquis ce surnom de Verrous.

De Tarbes à Pampelune, d'Argelès à Saint-Gaudens, vous n'eussiez

trouvé ni un homme, ni une femme, ni un enfant, qui appelât M. le

marquis autrement que Caylus-Verrous.

Après la mort de sa seconde femme, il essaya encore de se remarier,

car il avait cette bonne nature de Barbe-Bleue qui ne se décourage

point; mais le gouverneur de Pampelune n'avait plus de filles, et sa

réputation de geôlier était si parfaitement établie, que les plus

intrépides parmi les demoiselles à marier reculèrent devant sa

recherche.

Il resta veuf, attendant avec impatience l'âge où sa fille aurait

besoin d'être cadenassée. Les gentilshommes du pays ne l'aimaient

point, et, malgré son opulence, il manquait souvent de compagnie.

L'ennui le chassa hors de ses donjons. Il prit l'habitude d'aller

chaque année à Paris, où les jeunes courtisans lui empruntaient de

l'argent et se moquaient de lui.

Pendant ces absences, Aurore restait à la garde de deux ou trois

duègnes et d'un vieux chapelain.

Aurore était belle comme sa mère. C'était du sang espagnol qui coulait

dans ses veines. Quand elle eut seize ans, les bonnes gens du hameau

de Tarrides entendirent souvent, dans les nuits noires, les chiens de

Caylus qui hurlaient.

Vers cette époque, Philippe de Lorraine, duc de Nevers, un des plus

brillants seigneurs de la cour de France, vint habiter son château du

Buch dans le Jurançon. Il atteignait à peine sa vingtième année, et,

pour avoir usé trop tôt de la vie, il s'en allait mourant d'une

maladie de langueur. L'air des montagnes lui fut bon; après quelques

semaines de vert, on le vit mener ses équipages de chasse jusque dans

la vallée de Louron.

La première fois que les chiens de Caylus hurlèrent la nuit, le jeune

duc de Nevers, harassé de fatigue, avait demandé le couvert à un

bûcheron de la forêt d'Ens.

Nevers resta un an à son château du Buch. Les bergers de Tarrides

disaient que c'était un généreux seigneur.

Les bergers de Tarrides racontaient deux aventures nocturnes qui

eurent lieu pendant son séjour dans le pays.--Une fois, on vit, à

l'heure de minuit, des lueurs à travers les vitraux de la vieille

chapelle de Caylus.

Les chiens n'avaient pas hurlé;--mais une forme sombre, que les gens

du hameau commençaient à connaître pour l'avoir aperçue souvent,

s'était glissée dans les douves après la brume tombée.

Ces antiques châteaux sont tous pleins de fantômes.

Une autre fois, vers onze heures de nuit, dame Marthe, la moins âgée

des duègnes de Caylus, sortit du manoir par la grand'porte, et courut

à cette cabane de bûcheron où le jeune duc de Nevers avait naguère

reçu l'hospitalité. Une chaise portée à bras traversa peu après le

bois d'Ens.--Puis des cris de femme sortirent de la cabane du

bûcheron.

Le lendemain, ce brave homme avait disparu. Sa cabane fut à qui voulut

la prendre.

Dame Marthe quitta aussi, le même jour, le château de Caylus.

Il y avait quatre ans que ces choses s'étaient passées. On n'avait

plus ouï parler jamais du bûcheron ni de dame Marthe.

Philippe de Nevers n'était plus à son manoir du Buch.

Mais un autre Philippe, non moins brillant, non moins grand seigneur,

honorait la vallée de Louron de sa présence. C'était Philippe-Polyxène

de Mantoue, prince de Gonzague, à qui M. le marquis de Caylus

prétendait donner sa fille Aurore en mariage.

Gonzague était un homme de trente ans, un peu efféminé de visage, mais

d'une beauté rare au demeurant. Impossible de trouver plus noble

tournure que la sienne. Ses cheveux noirs, soyeux et brillants,

s'enflaient autour de son front plus blanc qu'un front de femme, et

formaient naturellement cette coiffure ample et un peu lourde que les

courtisans de Louis XIV n'obtenaient guère qu'en ajoutant deux ou

trois chevelures à celle qu'ils avaient apportée en naissant. Ses yeux

noirs avaient le regard clair et orgueilleux des gens d'Italie. Il

était grand, merveilleusement taillé; sa démarche et ses gestes

avaient une majesté théâtrale.

Nous ne disons rien de la maison d'où il sortait. Gonzague sonne aussi

haut dans l'histoire que Bouillon, Este ou Montmorency.

Ses liaisons valaient sa noblesse. Il avait deux amis, deux frères,

dont l'un était Lorraine, l'autre Bourbon. Le duc de Chartres, neveu

propre de Louis XIV, depuis duc d'Orléans et régent de France, le duc

de Nevers et le prince de Gonzague étaient inséparables. La cour les

nommait les trois Philippe. Leur tendresse mutuelle rappelait les

beaux types de l'amitié antique.

Philippe de Gonzague était l'aîné; le futur régent n'avait que

vingt-quatre ans, et Nevers comptait une année de moins.

On doit penser combien l'idée d'avoir un gendre semblable flattait la

vanité du vieux Caylus. Le bruit public accordait à Gonzague des biens

immenses en Italie; de plus, il était cousin germain et seul héritier

de Nevers, que chacun regardait comme voué à une mort précoce. Or,

Philippe de Nevers, unique héritier du nom, possédait un des plus

beaux domaines de France.

Certes, personne ne pouvait soupçonner le prince de Gonzague de

souhaiter la mort de son ami; mais il n'était pas en son pouvoir de

l'empêcher, et le fait certain est que cette mort le faisait dix ou

douze fois millionnaire.

Le beau-père et le gendre étaient à peu près d'accord. Quant à Aurore,

on ne l'avait même pas consultée. Système Verrous.

C'était par une belle journée d'automne, en cette année 1699. Louis

XIV se faisait vieux et se fatiguait de la guerre. La paix de Ryswyck

venait d'être signée; mais les escarmouches entre partisans

continuaient aux frontières, et la vallée de Louron, entre autres,

avait bon nombre de ces hôtes incommodes.

Dans la salle à manger du château de Caylus, une demi-douzaine de

convives étaient assis autour de la table amplement servie. Le marquis

pouvait avoir ses vices, mais du moins traitait-il comme il faut.

Outre le marquis, Gonzague et mademoiselle de Caylus, qui occupaient

le haut bout de la table, les assistants étaient tous gens de moyen

état et à gages. C'était d'abord dom Bernard, le chapelain de Caylus,

qui avait charge d'âmes dans le petit hameau de Tarrides, et tenait en

la sacristie de sa chapelle registre des décès, naissances et

mariages; c'était ensuite dame Isidore du Mas de Gabour, qui avait

remplacé dame Marthe dans ses fonctions auprès d'Aurore; c'était, en

troisième lieu, le sieur de Peyrolles, gentilhomme attaché à la

personne du prince de Gonzague.

Nous devons faire connaître celui-ci, qui tiendra sa place dans notre

récit.

M. de Peyrolles était un homme entre deux âges, à figure maigre et

pâle, à cheveux rares, à stature haute et un peu voûtée. De nos jours,

on se représenterait difficilement un personnage semblable sans

lunettes; la mode n'y était point. Ses traits étaient comme effacés,

mais son regard myope avait de l'effronterie. Gonzague affirmait que

M. de Peyrolles se servait fort bien de l'épée qui pendait gauchement

à son flanc.

En somme, Gonzague le vantait beaucoup; il avait besoin de lui.

Les autres convives, officiers de Caylus, pouvaient passer pour de

purs comparses.

Mademoiselle Aurore de Caylus faisait les honneurs avec une dignité

froide et taciturne. Généralement, on peut dire que les femmes, voire

les plus belles, sont ce que leur sentiment présent les fait. Telle

peut être adorable auprès de ce qu'elle aime, et presque déplaisante

ailleurs. Aurore était de ces femmes qui plaisent en dépit de leur

vouloir, et qu'on admire malgré elles-mêmes.

Elle avait le costume espagnol. Trois rangs de dentelles tombaient

parmi le jais ondulant de ses cheveux.

Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, les lignes pures et fières de

sa bouche parlaient déjà de tristesse; mais que de lumière devait

faire naître le sourire autour de ces jeunes lèvres! et que de rayons

dans ces yeux largement ombragés par la soie recourbée des longs

cils!

Il y avait bien des jours qu'on n'avait vu un sourire autour des

lèvres d'Aurore.

Son père disait:

--Tout cela changera quand elle sera madame la princesse.

Et il ne s'en inquiétait point autrement.

A la fin du second service, Aurore se leva et demanda la permission de

se retirer. Dame Isidore jeta un long regard de regret sur les

pâtisseries, confitures et conserves qu'on apportait. Son devoir

l'obligeait de suivre sa jeune maîtresse.

Dès qu'Aurore fut partie, le marquis prit un air plus guilleret.

--Prince, dit-il, vous me devez ma revanche aux échecs... êtes-vous

prêt?

--Toujours à vos ordres, cher marquis, répondit Gonzague.

Sur l'ordre de Caylus, on apporta une table et l'échiquier. Depuis

quinze jours que le prince était au château, c'était bien la cent

cinquantième partie qui allait commencer.

A trente ans, avec le nom et la figure de Gonzague, cette passion

d'échecs devait donner à penser.

De deux choses l'une: ou il était bien ardemment amoureux d'Aurore, ou

il était bien désireux de mettre la dot dans ses coffres.

Tous les jours, après le dîner comme après le souper, on apportait

l'échiquier. Le bonhomme Verrous était de quatorzième force. Tous les

jours, Gonzague se laissait gagner une douzaine de parties, à la suite

desquelles Verrous triomphant s'endormait dans son fauteuil, sans

quitter le champ de bataille, et ronflait comme un juste.

C'était ainsi que Gonzague faisait sa cour à mademoiselle Aurore de

Caylus.

--Monsieur le prince, dit le marquis en rangeant ses pièces, je vais

vous montrer aujourd'hui une combinaison que j'ai trouvée dans le

docte traité de Cessolis... Je ne joue pas aux échecs comme tout le

monde, et je tâche de puiser aux bonnes sources. Le premier venu ne

saurait point vous dire que les échecs furent inventés par Attalus,

roi de Pergame, pour divertir les Grecs durant le long siége de Troie.

Ce sont des ignorants ou des gens de mauvaise foi qui en attribuent

l'honneur à Palamède... Voyons, attention à votre jeu, s'il vous

plaît.

--Je ne saurais vous exprimer, monsieur le marquis, répliqua Gonzague,

tout le plaisir que j'ai à faire votre partie.

Ils engagèrent. Les convives étaient encore autour d'eux.

Après la première partie perdue, Gonzague fit signe à Peyrolles, qui

jeta sa serviette et sortit. Peu à peu le chapelain et les autres

officiers l'imitèrent. Verrous et Gonzague restèrent seuls.

--Les Latins, reprenait le bonhomme, appelaient cela le jeu des

_latrunculi_ ou petits voleurs... Les Grecs le nommaient zatrikion.

Sarrazin fait observer dans son excellent livre...

--Monsieur le marquis, interrompit Philippe de Gonzague, je vous

demande pardon de ma distraction... me permettez-vous de relever cette

pièce?

Par mégarde, il venait d'avancer un pion qui lui donnait partie

gagnée.

Verrous se fit un peu tirer l'oreille, mais sa magnanimité l'emporta.

--Relevez, dit-il, monsieur le prince, mais n'y revenez point, je vous

prie... Les échecs ne sont point un jeu d'enfant.

Gonzague poussa un profond soupir.

--Je sais, je sais, poursuivit le bonhomme d'un accent goguenard, nous

sommes amoureux...

--A en perdre l'esprit! monsieur le marquis.

--Je connais cela, monsieur le prince... Attention au jeu!... je

prends votre fou.

--Vous ne m'achevâtes point hier, dit Gonzague en homme qui veut

secouer de pénibles pensées, l'histoire de ce gentilhomme qui voulut

s'introduire dans votre maison...

--Ah! rusé matois! s'écria Verrous, vous essayez de me distraire; mais

je suis comme César, qui dictait cinq lettres à la fois... Vous savez

qu'il jouait aux échecs?... Eh bien, le gentilhomme eut une

demi-douzaine de coups d'épée, là-bas, dans le fossé. Pareille

aventure a eu lieu plus d'une fois; aussi la médisance n'a jamais

trouvé à mordre sur la conduite de mesdames de Caylus.

--Et ce que vous faisiez alors en qualité de mari, monsieur le

marquis, demanda négligemment Gonzague, le feriez-vous aussi comme

père?

--Parfaitement, repartit le bonhomme; je ne connais pas d'autre façon

de garder les filles d'Ève... _Schah-Mato!_ monsieur le prince, comme

disent les Persans..., vous êtes encore battu.

Il s'étendit dans son fauteuil.

--De ces deux mots _schah-mato_, continua-t-il en s'arrangeant pour

dormir sa sieste, qui signifient le roi est mort, nous avons fait

_échec et mat_, suivant Ménage et suivant Fréret... Quant aux femmes,

croyez-moi..., de bonnes rapières autour de bonnes murailles...,

voilà le plus clair de la vertu!...

Il ferma les yeux et s'endormit. Gonzague quitta précipitamment la

salle à manger.

Il était à peu près deux heures après midi. M. de Peyrolles attendait

son maître en rôdant dans les corridors.

--Nos coquins? fit Gonzague dès qu'il l'aperçut.

--Il y en a six d'arrivés, répondit Peyrolles.

--Où sont-ils?

--A l'auberge de la Pomme-d'Adam, de l'autre côté des douves.

--Qui sont les deux manquants?

--Maître Cocardasse junior, de Tarbes, et frère Passepoil, son prévôt.

--Deux bonnes lames! fit le prince;--et l'autre affaire?

--Dame Marthe est présentement chez mademoiselle de Caylus.

--Avec l'enfant?

--Avec l'enfant.

--Par où est-elle entrée?

--Par la fenêtre basse de l'étuve qui donne dans les fossés, sous le

pont.

Gonzague réfléchit un instant, puis il reprit:

--As-tu interrogé dom Bernard?

--Il est muet, répondit Peyrolles.

--Combien as-tu offert?

--Cinq cents pistoles.

--Cette dame Marthe doit savoir où est le registre... Il ne faut pas

qu'elle sorte du château.

--C'est bien, dit Peyrolles.

Gonzague se promenait à grands pas.

--Je veux lui parler moi-même, murmura-t-il; mais es-tu bien sûr que

mon cousin de Nevers ait reçu le message d'Aurore?

--C'est notre Allemand qui l'a porté.

--Et Nevers doit arriver?

--Ce soir.

Ils étaient à la porte de l'appartement de Gonzague.

Au château de Caylus, trois corridors se coupaient à angle droit: un

pour le corps de logis, deux pour les ailes en retour.

L'appartement du prince était situé dans l'aile occidentale, terminée

par l'escalier qui menait aux étuves. Un bruit se fit dans la galerie

centrale. C'était dame Marthe, qui sortait du logis de mademoiselle de

Caylus. Peyrolles et Gonzague entrèrent précipitamment chez ce

dernier, laissant la porte entre-bâillée.

L'instant d'après, dame Marthe traversait le corridor d'un pas furtif

et rapide.

Il faisait plein jour; mais c'était l'heure de la sieste, et la mode

espagnole avait franchi les Pyrénées. Tout le monde dormait au château

de Caylus. Dame Marthe avait tout sujet d'espérer qu'elle ne ferait

point de fâcheuse rencontre.

Comme elle passait devant la porte de Gonzague, Peyrolles s'élança sur elle

à l'improviste, et lui appuya fortement son mouchoir contre la bouche,

étouffant ainsi son premier cri. Puis il la prit à bras-le-corps, et

l'emporta demi-évanouie dans la chambre de son maître.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 1 · 第 8 / 24 题