X. RADOUB

Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub était entré par le trou de

brèche, à la tête de la colonne d'attaque, lui sixième, et sur ces six

hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut

jeté ce cri: Moi! on le vit, non avancer, mais reculer, et, baissé, courbé,

rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de

la brèche, et sortir. Etait-ce une fuite? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que

cela voulait dire?

Arrivé hors de la brèche, Radoub, encore aveuglé par la fumée, se frotta

les yeux comme pour en ôter l'horreur et la nuit, et, à la lueur des

étoiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait

qui veut dire: Je ne m'étais pas trompé.

Radoub avait remarqué que la lézarde profonde de l'explosion de la mine

montait au-dessus de la brèche jusqu'à cette meurtrière du premier étage

dont un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des

barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer.

Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter? Par la lézarde,

oui, à la condition d'être un chat.

C'est ce qu'était Radoub. Il était de cette race que Pindare appelle «les

athlètes agiles». On peut être vieux soldat et homme jeune; Radoub, qui

avait été garde-française, n'avait pas quarante ans. C'était un Hercule

leste.

Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa buffleterie, quitta son habit et

sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de

son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux

pistolets passait au-dessus de sa ceinture.

Ainsi allégé de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux

de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il

se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marches d'un

escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile; rien ne grimpe comme un

pied nu; il crispait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait

avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La montée était rude.

C'était quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie.

--Heureusement, pensait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier

étage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi.

Il n'avait pas moins de quarante pieds à gravir de cette façon. A mesure

qu'il montait, un peu gêné par les pommeaux saillants de ses pistolets, la

lézarde allait se rétrécissant, et l'ascension devenait de plus en plus

difficile. Le risque de la chute augmentait en même temps que la profondeur

du précipice.

Enfin il parvint au rebord de la meurtrière; il écarta le grillage tordu et

descellé, il avait largement de quoi passer; il se souleva d'un effort

puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un

tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se

dressa jusqu'à mi-corps devant l'embrasure de la meurtrière, le sabre aux

dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîme.

Il n'avait plus qu'une enjambée à faire pour sauter dans la salle du

premier étage.

Mais une face apparut dans la meurtrière.

Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable;

un oeil crevé, une mâchoire fracassée, un masque sanglant.

Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait.

Ce masque avait deux mains; ces deux mains sortirent de l'ombre et

s'avancèrent vers Radoub; l'une, d'une seule poignée, lui prit ses deux

pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents.

Radoub était désarmé. Son genou glissait sur le plan incliné de la

corniche, ses deux poings crispés aux tronçons du grillage suffisaient à

peine à le soutenir, et il avait derrière lui quarante pieds de précipice.

Ce masque et ces mains, c'était Chante-en-hiver.

Chante-en-hiver, suffoqué par la fumée qui montait d'en bas, avait réussi à

entrer dans l'embrasure de la meurtrière, là l'air extérieur l'avait

ranimé, la fraîcheur de la nuit avait figé son sang, et il avait repris un

peu de force; tout à coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture

le torse de Radoub; alors, Radoub ayant les mains cramponnées aux barreaux

et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se laisser désarmer,

Chante-en-hiver, épouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses

pistolets à sa ceinture et son sabre entre les dents.

Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé.

Evidemment, le vainqueur c'était le mourant. Une balle suffisait pour jeter

Radoub dans le gouffre béant sous ses pieds.

Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une

seule main, ne put en tirer un et fut forcé de se servir du sabre. Il porta

un coup de pointe à l'épaule de Radoub. Ce coup de sabre blessa Radoub et

le sauva.

Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, dédaigna sa blessure qui

d'ailleurs n'avait pas entamé l'os, fit un soubresaut en avant, lâcha les

barreaux et bondit dans l'embrasure.

Là il se trouva face à face avec Chante-en-hiver, qui avait jeté le sabre

derrière lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings.

Chante-en-hiver, dressé sur ses genoux, ajusta Radoub presque à bout

portant, mais son bras affaibli tremblait, et il ne tira pas tout de suite.

Radoub profita de ce répit pour éclater de rire.

--Dis donc, cria-t-il, Vilain-à-voir! est-ce que tu crois me faire peur

avec ta gueule en boeuf à la mode? Sapristi, comme on t'a délabré le

minois!

Chante-en-hiver le visait.

Radoub continua:

--Ce n'est pas pour dire, mais tu as eu la gargoine joliment chiffonnée par

la mitraille. Mon pauvre garçon, Bellone t'a fracassé la physionomie.

Allons, allons, crache ton petit coup de pistolet, mon bonhomme.

Le coup partit et passa si près de la tête qu'il arracha à Radoub la moitié

de l'oreille. Chante-en-hiver éleva l'autre bras armé du second pistolet,

mais Radoub ne lui laissa pas le temps de viser.

--J'ai assez d'une oreille de moins, cria-t-il. Tu m'as blessé deux fois. A

moi la belle!

Et il se rua sur Chante-en-hiver, lui rejeta le bras en l'air, fit partir

le coup qui alla n'importe où, et lui saisit et lui mania sa mâchoire

disloquée.

Chante-en-hiver poussa un rugissement et s'évanouit.

Radoub l'enjamba et le laissa dans l'embrasure.

--Maintenant que je t'ai fait savoir mon ultimatum, dit-il, ne bouge plus.

Reste là, méchant traîne-à-terre. Tu penses bien que je ne vais pas à

présent m'amuser à te massacrer. Rampe à ton aise sur le sol, concitoyen de

mes savates. Meurs, c'est toujours ça de fait. C'est tout à l'heure que tu

vas savoir que ton curé ne te disait que des bêtises. Va-t'en dans le grand

mystère, paysan.

Et il sauta dans la salle du premier étage.

--On n'y voit goutte, grommela-t-il.

Chante-en-hiver s'agitait convulsivement et hurlait à travers l'agonie.

Radoub se retourna.

--Silence! fais-moi le plaisir de te taire, citoyen sans le savoir. Je ne

me mêle plus de ton affaire. Je méprise de t'achever. Fiche-moi la paix.

Et, inquiet, il fourra son poing dans ses cheveux, tout en considérant

Chante-en-hiver.

--Ah çà, qu'est-ce que je vais faire? C'est bon tout ça, mais me voilà

désarmé. J'avais deux coups à tirer. Tu me les as gaspillés, animal! Et

avec ça une fumée qui vous fait aux yeux un mal de chien!

Et rencontrant son oreille déchirée:

--Aïe! dit-il.

Et il reprit:

--Te voilà bien avancé de m'avoir confisqué une oreille! Au fait, j'aime

mieux avoir ça de moins qu'autre chose, ça n'est guère qu'un ornement. Tu

m'as aussi égratigné à l'épaule, mais ce n'est rien. Expire, villageois, je

te pardonne.

Il écouta. Le bruit dans la salle basse était effrayant. Le combat était

plus forcené que jamais.

--Ça va bien en bas. C'est égal, ils gueulent vive le roi. Ils crèvent

noblement.

Ses pieds cognèrent son sabre à terre. Il le ramassa, et il dit à

Chante-en-hiver qui ne bougeait plus et qui était peut-être mort:

--Vois-tu, homme des bois, pour ce que je voulais faire, mon sabre ou zut,

c'est la même chose. Je le reprends par amitié. Mais il me fallait mes

pistolets. Que le diable t'emporte, sauvage! Ah çà, qu'est-ce que je vais

faire? Je ne suis bon à rien ici.

Il avança dans la salle tâchant de voir et de s'orienter. Tout à coup dans

la pénombre, derrière le pilier du milieu, il aperçut une longue table, et

sur cette table quelque chose qui brillait vaguement. Il tâta. C'étaient

des tromblons, des pistolets, des carabines, une rangée d'armes à feu

disposées en ordre et semblant n'attendre que des mains pour les saisir;

c'était la réserve de combat préparée par les assiégés pour la deuxième

phase de l'assaut; tout un arsenal.

--Un buffet! s'écria Radoub.

Et il se jeta dessus, ébloui.

Alors il devint formidable.

La porte de l'escalier communiquant aux étages d'en haut et d'en bas était

visible, toute grande ouverte, à côté de la table chargée d'armes. Radoub

laissa tomber son sabre, prit dans ses deux mains deux pistolets à deux

coups et les déchargea à la fois au hasard sous la porte dans la spirale

de l'escalier, puis il saisit une espingole et la déchargea, puis il

empoigna un tromblon gorgé de chevrotines et le déchargea. Le tromblon,

vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Radoub,

reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier: Vive Paris!

Et s'emparant d'un deuxième tromblon plus gros que le premier, il le braqua

sous la voûte tortueuse de la vis-de-Saint-Gilles, et attendit.

Le désarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces étonnements

imprévus désagrègent la résistance.

Deux des balles de la triple décharge de Radoub avaient porté; l'une avait

tué Houzard, qui était M. de Quélen.

--Ils sont en haut! cria le marquis.

Ce cri détermina l'abandon de la retirade, une volée d'oiseaux n'est pas

plus vite en déroute, et ce fut à qui se précipiterait dans l'escalier. Le

marquis encourageait cette fuite.

--Faites vite, disait-il. Le courage est d'échapper. Montons tous au

deuxième étage! Là nous recommencerons.

Il quitta la retirade le dernier.

Cette bravoure le sauva.

Radoub, embusqué au haut du premier étage de l'escalier, le doigt sur la

détente du tromblon, guettait la déroute. Les premiers qui apparurent au

tournant de la spirale reçurent la décharge en pleine face, et tombèrent

foudroyés. Si le marquis en eût été, il était mort. Avant que Radoub eût eu

le temps de saisir une nouvelle arme, les autres passèrent, le marquis

après tous, et plus lent que les autres. Ils croyaient la chambre du

premier pleine d'assiégeants, ils ne s'y arrêtèrent pas, et gagnèrent la

salle du second étage, la chambre des miroirs. C'est là qu'était la porte

de fer, c'est là qu'était la mèche soufrée, c'est là qu'il fallait

capituler ou mourir.

Gauvain, aussi surpris qu'eux-mêmes des détonations de l'escalier et ne

s'expliquant pas le secours qui lui arrivait, en avait profité sans

chercher à comprendre, avait sauté, lui et les siens, par-dessus la

retirade, et avait poussé les assiégés l'épée aux reins jusqu'au premier

étage.

Là il trouva Radoub.

Radoub commença par le salut militaire et dit:

--Une minute, mon commandant. C'est moi qui ai fait ça. Je me suis souvenu

de Dol. J'ai fait comme vous. J'ai pris l'ennemi entre deux feux.

--Bon élève, dit Gauvain en souriant.

Quand on est un certain temps dans l'obscurité, les yeux finissent par se

faire à l'ombre comme ceux des oiseaux de nuit; Gauvain s'aperçut que

Radoub était tout en sang.

--Mais tu es blessé, camarade!

--Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que ça, une

oreille de plus ou de moins? J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche.

Quand on casse un carreau, on s'y coupe toujours un peu. D'ailleurs il n'y

a pas que de mon sang.

On fit une sorte de halte dans la salle du premier étage, conquise par

Radoub. On apporta une lanterne. Cimourdain rejoignit Gauvain. Ils

délibérèrent. Il y avait lieu à réfléchir en effet. Les assiégeants

n'étaient pas dans le secret des assiégés; ils ignoraient leur pénurie de

munitions; ils ne savaient pas que les défenseurs de la place étaient à

court de poudre; le deuxième étage était le dernier poste de résistance;

les assiégeants pouvaient croire l'escalier miné.

Ce qui était certain, c'est que l'ennemi ne pouvait échapper. Ceux qui

n'étaient pas morts étaient là comme sous clef. Lantenac était dans la

souricière.

Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le

meilleur dénoûment possible. On avait déjà bien des morts. Il fallait

tâcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut.

Le risque de cette suprême attaque serait grand. Il y aurait probablement

un rude premier feu à essuyer.

Le combat était interrompu. Les assiégeants, maîtres du rez-de-chaussée et

du premier étage, attendaient, pour continuer, le commandement du chef.

Gauvain et Cimourdain tenaient conseil. Radoub assistait en silence à leur

délibération.

Il hasarda un nouveau salut militaire, timide.

--Mon commandant?

--Qu'est-ce, Radoub?

--Ai-je droit à une petite récompense?

--Certes. Demande ce que tu voudras.

--Je demande à monter le premier.

On ne pouvait le lui refuser. D'ailleurs il l'eût fait sans permission.

Quatrevingt-Treize · 第 88 / 112 题