IX. TITANS CONTRE GÉANTS

Cela fut en effet épouvantable.

Ce corps à corps dépassa tout ce qu'on avait pu rêver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels

d'Eschyle ou aux antiques tueries féodales; à ces «_attaques à armes

courtes_» qui ont duré jusqu'au dix-septième siècle, quand on pénétrait

dans les places fortes par les fausses brayes; assauts tragiques, où, dit

le vieux sergent de la province d'Alentejo, «les fourneaux ayant fait leur

effet, les assiégeants s'avanceront portant des planches couvertes de lames

de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de

grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la

place, et s'en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés».

Le lieu d'attaque était horrible; c'était une de ces brèches qu'on appelle

en langue du métier _brèches sans voûte_, c'est-à-dire, on se le rappelle,

une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à

ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait

été si violent que la tour avait été fendue par l'explosion à plus de

quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'était qu'une lézarde, et la

déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle

basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache

qui entaille.

C'était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante,

quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et

montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds

d'épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d'obstacles, de

pièges, d'explosions, où l'on se heurtait le front aux granits, les pieds

aux gravats, les yeux aux ténèbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant

pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille

déchiquetée; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet arrachement

effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir.

Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors,

c'est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine

vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entre-ponts des

vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont seules cette

férocité. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degré de

l'horreur. Il est affreux de s'entre-tuer avec un plafond sur la tête. Au

moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se

couvrit d'éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous

terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les

détonations se ripostèrent; le cri de Gauvain s'éleva: Fonçons! Puis le cri

de Lantenac: Faites ferme contre l'ennemi! Puis le cri de l'Imânus: A moi

les Mainiaux! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup,

d'effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait

vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer; on était

dans une noirceur rougeâtre; qui entrait là était subitement sourd et

aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat

gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des

plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on

avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des

silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait

l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des

imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de

la tour par la brèche, et se répandait dans l'ombre. Cette flaque sombre

fumait dehors dans l'herbe.

On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante

était blessée.

Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit

était très noire, et dans la plaine et dans la forêt il y avait autour de

la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer,

dehors c'était le sépulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les

ténèbres, ces mousqueteries, ces clameurs, ces rages, tout ce tumulte

expirait sous la masse des murs et des voûtes, l'air manquait au bruit, et

au carnage s'ajoutait l'étouffement. Hors de la tour, cela s'entendait à

peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-là.

L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Rien de plus malaisé à

forcer que ce genre de barricade en chevron rentrant. Si les assiégés

avaient contre eux le nombre, ils avaient pour eux la position. La colonne

d'attaque perdait beaucoup de monde. Alignée et allongée dehors au pied de

la tour, elle s'enfonçait lentement dans l'ouverture de la brèche, et se

raccourcissait, comme une couleuvre qui entre dans son trou.

Gauvain, qui avait des imprudences de jeune chef, était dans la salle basse

au plus fort de la mêlée, avec toute la mitraille autour de lui. Ajoutons

qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais été blessé.

Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqueterie

éclaira un visage tout près de lui.

--Cimourdain! s'écria-t-il, qu'est-ce que vous venez faire ici?

C'était Cimourdain en effet. Cimourdain répondit:

--Je viens être près de toi.

--Mais vous allez vous faire tuer!

--Hé bien, toi, qu'est-ce que tu fais donc?

--Mais je suis nécessaire ici. Vous pas.

--Puisque tu y es, il faut que j'y sois.

--Non, mon maître.

--Si, mon enfant!

Et Cimourdain resta près de Gauvain.

Les morts s'entassaient sur les pavés de la salle basse.

Bien que la retirade ne fût pas forcée encore, le nombre évidemment devait

finir par vaincre. Les assaillants étaient à l'abri; dix assiégeants

tombaient contre un assiégé, mais les assiégeants se renouvelaient. Les

assiégeants croissaient et les assiégés décroissaient.

Les dix-neuf assiégés étaient tous derrière la retirade, l'attaque étant

là. Ils avaient des morts et des blessés. Quinze tout au plus combattaient

encore. Un des plus farouches, Chante-en-hiver, avait été affreusement

mutilé. C'était un breton trapu et crépu, de l'espèce petite et vivace. Il

avait un oeil crevé et la mâchoire brisée. Il pouvait encore marcher. Il se

traîna dans l'escalier en spirale, et monta dans la chambre du premier

étage, espérant pouvoir là prier et mourir.

Il s'était adossé au mur près de la meurtrière pour tâcher de respirer un

peu.

En bas la boucherie devant la retirade était de plus en plus horrible. Dans

une intermittence, entre deux décharges, Cimourdain éleva la voix:

--Assiégés! cria-t-il. Pourquoi faire couler le sang plus longtemps? Vous

êtes pris. Rendez-vous. Songez que nous sommes quatre mille cinq cents

contre dix-neuf, c'est-à-dire plus de deux cents contre un. Rendez-vous.

--Cessons ce marivaudage, répondit le marquis de Lantenac.

Et vingt balles ripostèrent à Cimourdain.

La retirade ne montait pas jusqu'à la voûte; cela permettait aux assiégés

de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assiégeants de l'escalader.

--L'assaut à la retirade! cria Gauvain. Y a-t-il quelqu'un de bonne volonté

pour escalader la retirade?

--Moi, dit le sergent Radoub.

Quatrevingt-Treize · 第 87 / 112 题