III. PETITES ARMÉES ET GRANDES BATAILLES

En arrivant à Dol, les paysans, on vient de le voir, s'étaient dispersés

dans la ville, chacun faisant à sa guise, comme cela arrive quand _«on

obéit d'amitié»_, c'était le mot des vendéens. Genre d'obéissance qui fait

des héros, mais non des troupiers. Ils avaient garé leur artillerie avec

les bagages sous les voûtes de vieille halle, et, las, buvant, mangeant,

«chapelettant», ils s'étaient couchés pèle-mêle en travers de la grande

rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait, la plupart

s'endormirent, la tête sur leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme à

côté d'eux; car souvent les paysannes suivaient les paysans: en Vendée, les

femmes grosses servaient d'espions. C'était une douce nuit de juillet; les

constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce

bivouac, qui était plutôt une halte de caravane qu'un campement d'armée, se

mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux

qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canons

braquées à l'entrée de la grande rue.

C'était Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il était dans la ville,

et il tenait avec sa colonne la tête de la rue.

Un paysan se dressa, cria: qui vive? et lâcha son coup de fusil: un coup de

canon répliqua. Puis une mousqueterie furieuse éclata. Toute la cohue

assoupie se leva en sursaut. Rude secousse. S'endormir sous les étoiles et

se réveiller sous la mitraille.

Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement

d'une foule foudroyée. Ils se jetèrent sur leurs armes. On criait, on

courait, beaucoup tombaient. Les assaillis, ne savaient plus ce qu'ils

faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris

qui sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore, et qui

erraient dans la bagarre, éperdus. Des familles s'appelaient. Combat

lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient

l'obscurité. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout était fumée

et tumulte. L'enchevêtrement des fourgons et des charrois s'y ajoutait. Les

chevaux ruaient. On marchait sur les blessés. On entendait à terre des

hurlement. Horreur de ceux-ci, stupeur de ceux-là. Les soldats et les

officiers se cherchaient. Au milieu de tout cela, de sombres indifférences.

Une femme allaitait son nouveau-né, assise contre un pan de mur auquel

était adossé son mari qui avait la jambe cassée et qui, pendant que son

sang coulait, chargeait tranquillement sa carabine et tirait au hasard,

tuant devant lui dans l'ombre. Des hommes à plat ventre tiraient à travers

les roues des charrettes. Par moments il s'élevait un hourvari de

clameurs. La grosse voix du canon couvrait tout. C'était épouvantable.

Ce fut, comme un abatis d'arbres; tous tombaient les uns sur les autres.

Gauvain, embusqué, mitraillait à coup sûr et perdait peu de monde.

Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la

défensive; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de

piliers de pierre. Là ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait à un bois

leur donnait confiance. L'Imânus suppléait de son mieux à l'absence de

Lantenac. Ils avaient du canon, mais, au grand étonnement de Gauvain, ils

ne s'en servaient point; cela tenait à ce que, les officiers d'artillerie

étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol, les gars ne savaient

que faire des couleuvrines et des bâtardes; mais ils criblaient de balles

les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie

à la mitraille. C'étaient eux maintenant qui étaient abrités. Ils avaient

entassé les baquets, les tombereaux, les bagages, toutes les futailles de

la vieille halle, et improvisé une haute barricade avec des claires-voies

par où passaient leurs carabines. Par ces trous leur fusillade était

meurtrière. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut un

front imprenable.

Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en

citadelle, c'était l'inattendu. Les paysans étaient là, massés et solides.

Gauvain avait réussi la surprise et manqué la déroute. Il avait mis pied à

terre. Attentif, ayant son épée au poing sous ses bras croisés, debout dans

la lueur d'une torche qui éclairait sa batterie, il regardait toute cette

ombre.

Sa haute taille dans cette clarté le faisait visible aux hommes de la

barricade. Il était le point de mire, mais il n'y songeait pas.

Les volées de balles qu'envoyait la barricade s'abattaient autour de

Gauvain pensif.

Mais contre toutes ces carabines il avait du canon. Le boulet finit

toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire. Sa batterie,

bien servie, lui assurait la supériorité.

Subitement, un éclair jaillit de la halle pleine de ténèbres, on entendit

comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de

la tête de Gauvain.

La barricade répondait au canon par le canon.

Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maintenant n'était

plus d'un seul côté.

Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout près

de Gauvain. Un troisième boulet jeta à terre son chapeau.

Ces boulets étaient de gros calibre. C'était une pièce de seize qui tirait.

--On vous vise, commandant, crièrent les artilleurs.

Et ils éteignirent la torche. Gauvain, rêveur, ramassa son chapeau.

Quelqu'un, en effet, visait Gauvain, c'était Lantenac.

Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé.

L'Imânus avait couru à lui.

--Monseigneur, nous sommes surpris.

--Par qui?

--Je ne sais.

--La route de Dinan est-elle libre?

--Je le crois.

--Il faut commencer la retraite.

--Elle commence. Beaucoup se sont déjà sauvés.

--Il ne faut pas se sauver; il faut se retirer. Pourquoi ne vous

servez-vous pas de l'artillerie?

--On a perdu la tête, et puis les officiers n'étaient pas là.

--J'y vais.

--Monseigneur, j'ai dirigé sur Fougères le plus que j'ai pu des bagages,

les femmes, tout l'inutile. Que faut-il faire des trois petits prisonniers?

--Ah! ces enfants?

--Oui.

--Ils sont nos otages. Fais-les conduire à la Tourgue.

Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu, tout changea de

face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place

que pour deux canons: le marquis mit en batterie deux pièces de seize,

auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons,

observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperçut Gauvain.

--C'est lui! cria-t-il.

Alors il prit lui-même l'écouvillon et le fouloir, chargea la pièce, fixa

le fronton de mire, et pointa.

Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit

qu'à le décoiffer.

--Maladroit! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tête.

Brusquement la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les

ténèbres.

--Soit, dit-il.

Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria:

--A mitraille!

Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait.

Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en était à le

canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à

l'offensive? Il avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards,

au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents

hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi

s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seraient intervertis. On était

assaillant, on serait assailli. Que la barricade fit une sortie, tout

pouvait être perdu.

Que faire? Il ne fallait point songer à attaquer la barricade de front; un

coup de vive force était chimérique: douze cents hommes ne débusquent pas

cinq mille hommes. Brusquer était impossible, attendre était funeste. Il

fallait en finir. Mais comment?

Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille

halle, où les vendéens s'étaient crénelés, était adossée à un dédale de

ruelles étroites et tortueuses.

Il se tourna vers son lieutenant qui était ce vaillant capitaine Guéchamp,

fameux plus tard pour avoir nettoyé la forêt de Concise où était né Jean

Chouan, et pour avoir, en barrant aux rebelles la chaussée de l'étang de la

Chaîne, empêché la prise de Bourgneuf.

--Guéchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que

vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Occupez-moi tous ces

gars-là.

--C'est compris, dit Guéchamp.

--Massez toute la colonne, armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque.

Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp.

--C'est entendu, dit Guéchamp.

Gauvain reprit:

--Tous nos tambours sont-ils sur pied?

--Oui.

--Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept.

Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain.

Alors Gauvain cria:

--A moi le bataillon du Bonnet-Rouge!

Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.

--Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.

--Le voilà, répondit le sergent.

--Vous êtes douze!

--Nous restons douze.

--C'est bien, dit Gauvain.

Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub, qui avait adopté au nom du

bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie.

Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à

Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie.

Un fourgon de fourrage était proche; Gauvain le montra du doigt au sergent.

--Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paillé, et qu'on torde

cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils

s'entre-choquent.

Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté, en silence et dans l'obscurité.

--C'est fait, dit le sergent.

--Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain.

--Nous n'en avons pas, dit le sergent.

Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes: Gauvain était le

vingtième.

Il cria:

--Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon

ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon.

Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des

deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres s'enfoncèrent dans

les ruelles désertes.

Ils marchèrent quelque temp de la sorte, serpentant le long des maisons.

Tout semblait mort dans la ville; les bourgeois s'étaient blottis dans les

caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût fermé. De

lumière nulle part.

La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux; le combat au canon

continuait; la batterie républicaine et la barricade royaliste se

crachaient toute leur mitraille avec rage.

Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité

cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on

rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la

halle.

La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement,

ceci est l'éternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle

était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers où étaient attelés

quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes

avaient devant eux les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front.

Gauvin parla à voix basse au sergent; on défit la paille nouée autour des

fusils; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de

la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.

Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un

intervalle, entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix

qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria:

--Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le

reste sur le centre!

Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la

charge.

Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus:

--A la bayonnette! Fonçons!

L'effet fut inouï.

Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une

nouvelle armée dans le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne

qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla,

battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la

barricade; les paysans se virent entre deux feux; la panique est un

grossissement, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup

de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le

rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume

prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une

peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.

En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se

désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Imânus tua inutilement

deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: _Sauve qui peut!_ et

cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un

crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée emportée

par l'ouragan.

Les uns s'enfuirent vers Châteanneuf, les autres vers Merguer, les autres

vers Antrain.

Le marquis de Lantenac vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons,

puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit:

--Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les anglais.

Quatrevingt-Treize · 第 63 / 112 题