Dol, ville espagnole de France en Bretagne, ainsi la qualifient les
cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue
gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point
alignées, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très
large. Le reste de la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant
à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une
rivière. La ville, sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le
Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège; mais la rue en peut soutenir un.
Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et
les deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de
combat très solide et très résistant. Autant de maisons, autant de
forteresses; et il fallait enlever l'une après l'autre. La vieille halle
était à peu près au milieu de la rue.
L'aubergiste de la Croix-Branchard avait dit vrai, une mêlée forcenée
emplissait Dol au moment où il parlait. Un duel nocturne entre les blancs
arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement éclaté
dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille,
les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement.
Chose remarquable, c'étaient les quinze cents qui avaient attaqué les six
mille.
D'un côté une cohue, de l'autre une phalange. D'un côté six mille paysans,
avec des coeurs-de-Jésus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs à
leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs brassards, des
chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des
carabines sans bayonnettes, traînant des canons attelés de cordes, mal
équipés, mal disciplinés, mal armés, mais frénétiques. De l'autre quinze
cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes
basques et à grands revers, le baudrier croisé, le briquet à poignée de
cuivre et le fusil à longue bayonnette, dressés, alignés, dociles et
farouches, sachant obéir en gens qui sauraient commander, volontaires eux
aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans
souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la révolution, des
héros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef; les
royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté
Lantenac, de l'autre Gauvain.
La révolution, à côté des jeunes figures gigantesques, telles que Danton,
Saint-Just, et Robespierre, a les jeunes figures idéales, comme Hoche et
Marceau. Gauvain était une de ces figures.
Gauvain avait trente ans, une encolure d'Hercule, l'oeil sérieux d'un
prophète et le rire d'un enfant. Il ne fumait pas, il ne buvait pas, il ne
jurait pas. Il emportait à travers la guerre un nécessaire de toilette; il
avait grand soin de ses ongles, de ses dents, de ses cheveux qui étaient
bruns et superbes; et dans les haltes il secouait lui-même au vent son
habit de capitaine qui était troué de balles et blanc de poussière.
Toujours rué éperdument dans les mêlées, il n'avait jamais été blessé. Sa
voix très douce avait à propos les éclats brusques du commandement. Il
donnait l'exemple de coucher à terre, sous la bise, sous la pluie, dans la
neige, roulé dans son manteau, et sa tête charmante posée sur une pierre.
C'était une âme héroïque et innocente. Le sabre au poing le transfigurait.
Il avait cet air efféminé qui dans la bataille est formidable.
Avec cela penseur et philosophe, un jeune sage; Alcibiade pour qui le
voyait, Socrate pour qui l'entendait.
Dans cette immense improvisation qui est la révolution française, ce jeune
homme avait été tout de suite un chef de guerre.
Sa colonne, formée par lui, était comme la légion romaine, une sorte de
petite armée complète; elle se composait d'infanterie et de cavalerie; elle
avait des éclaireurs, des pionniers, des sapeurs, des pontonniers; et, de
même que la légion romaine avait des catapultes, elle avait des canons.
Trois pièces bien attelées faisaient la colonne forte en la laissant
maniable.
Lantenac aussi était un chef de guerre, pire encore. Il était à la fois
plus réfléchi et plus hardi. Les vrais vieux héros ont plus de froideur que
les jeunes parce qu'ils sont loin de l'aurore, et plus d'audace parce
qu'ils sont près de la mort. Qu'ont-ils à perdre? si peu de chose. De là
les manoeuvres téméraires, en même temps que savantes, de Lantenac. Mais en
somme, et presque toujours, dans cet opiniâtre corps-à-corps du vieux et du
jeune. Gauvain avait le dessus. C'était plutôt fortune qu'autre chose. Tous
les bonheurs, même le bonheur terrible, font partie de la jeunesse. La
victoire est un peu fille.
Lantenac était exaspéré contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le
battait, ensuite parce que c'était son parent. Quelle idée a-t-il d'être
jacobin? ce Gauvain! ce polisson! son héritier, car le marquis n'avait pas
d'enfants, un petit-neveu, presque un petit-fils?--_Ah!_ disait ce
quasi grand-père, _si je mets la main dessus, je le tue comme un chien!_
Du reste, la république avait raison de s'inquiéter de ce marquis de
Lantenac. A peine débarqué, il faisait trembler. Son nom avait couru dans
l'insurrection vendéenne comme une traînée de poudre, et Lantenac était
tout de suite devenu centre. Dans une révolte de cette nature où tous se
jalousent et où chacun a son buisson ou son ravin, quelqu'un de haut qui
survient rallie les chefs épars égaux entre eux. Presque tous les
capitaines des bois s'étaient joints à Lantenac, et, de près ou de loin,
lui obéissaient.
Un seul l'avait quitté, c'était le premier qui s'était joint à lui, Gavard.
Pourquoi? C'est que c'était un homme de confiance. Gavard avait eu tous les
secrets et adopté tous les plans de l'ancien système de guerre civile que
Lantenac venait supplanter et remplacer. On n'hérite pas d'un homme de
confiance; le soulier de La Rouarie n'avait pu chausser Lantenac. Gavard
était allé rejoindre Bonchamp.
Lantenac, comme homme de guerre, était de l'école de Frédéric II; il
entendait combiner la grande guerre avec la petite. Il ne voulait ni d'une
«masse confuse», comme la grosse armée catholique et royale, foule destinée
à l'écrasement; ni d'un éparpillement dans les halliers et les taillis, bon
pour harceler, impuissant pour terrasser. La guérilla ne conclut pas, ou
conclut mal; on commence par attaquer une république et l'on finit par
détrousser une diligence. Lantenac ne comprenait cette guerre bretonne, ni
toute en rase campagne comme La Rochejaquelein, ni toute dans la forêt
comme Jean Chouan; ni Vendée, ni Chouanerie; il voulait la vraie guerre; se
servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. Il voulait des bandes pour
la stratégie et des régiments pour la tactique. Il trouvait excellentes
pour l'attaque, l'embuscade et la surprise, ces armées de village, tout de
suite assemblées, tout de suite dispersées, mais il les sentait trop
fluides; elles étaient dans sa main comme de l'eau; il voulait dans cette
guerre flottante et diffuse créer un point solide; il voulait ajouter à la
sauvage armée des forêts une troupe régulière qui fût le pivot de manoeuvre
des paysans. Pensée profonde et affreuse; si elle eût réussi, la Vendée eût
été inexpugnable.
Mais où trouver une troupe régulière? où trouver des soldats? où trouver
des régiments? où trouver une armée toute faite? En Angleterre. De là
l'idée fixe de Lantenac: faire débarquer les anglais. Ainsi capitule la
conscience des partis; la cocarde blanche lui cachait l'habit rouge.
Lantenac; n'avait qu'une pensée: s'emparer d'un point du littoral, et
le livrer à Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté
dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la côte.
Le lieu était bien choisi. Le canon du Mont-Dol balayerait d'un côté le
Fresnois, de l'autre Saint-Brelade, tiendrait à distance la croisière de
Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du Ras-sur-Couesnon
à Saint-Mèloir-des-Ondes.
Pour faire réussir cette tentative décisive, Lantenac avait amené avec lui
un peu plus de six mille hommes, ce qu'il avait de plus robuste dans les
bandes dont il disposait, et toute son artillerie, dix couleuvrines de
seize, une bâtarde de huit et une pièce de régiment de quatre livres de
balles. Il entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce
principe que mille coups tirés avec dix canons font plus de besogne que
quinze cents coups tirés avec cinq canons.
Le succès semblait certain. On était six mille hommes. On n'avait à
craindre, vers Avranches, que Gauvain et ses quinze cents hommes, et vers
Dinan que Léchelle. Léchelle, il est vrai, avait, vingt-cinq mille hommes,
mais il était à vingt lieues. Lantenac était donc rassuré, du côté de
Léchelle, par la grande distance contre le grand nombre, et, du côté de
Gauvain, par le petit nombre contre la petite distance. Ajoutons que
Léchelle était imbécile, et que, plus tard, il fit écraser ses vingt-cinq
mille hommes aux landes de la Croix-Bataille, échec qu'il paya de son
suicide.
Lantenac avait donc une sécurité complète. Son entrée à Dol fut brusque et
dure. Le marquis de Lantenac avait une rude renommée; on le savait sans
miséricorde. Aucune résistance ne fut essayée. Les habitants terrifiés se
barricadèrent dans leurs maisons. Les six mille vendéens s'installèrent
dans la ville avec la confusion campagnarde, presque en champ de foire,
sans fourriers, sans logis marqués, bivouaquant au hasard, faisant la
cuisine en plein vent, s'éparpillant dans les églises, quittant les fusils
pour les rosaires. Lantenac alla en hâte avec quelques officiers
d'artillerie reconnaître le Mont-Dol, laissant la lieutenance à
Gouge-le-Bruant, qu'il avait nommé sergent de bataille.
Ce Gouge-le-Brouant a laissé une vague trace dans l'histoire. Il avait,
deux surnoms, _Brise-bleu_, a cause de ses carnages de patriotes, et
_l'Imânus_, parce qu'il avait en lui ou ne sait quoi d'inexprimablement
horrible. _Imânus_, dérivé D'_immanis_, est un vieux mot bas-normand qui
exprime la laideur surhumaine, et quasi divine, dans l'épouvante, le démon,
le satyre, l'ogre. Un ancien manuscrit dit: _d'mes daeux iers j'vis
L'imânus_. Les vieillards du Bocage ne savent plus aujourd'hui ce que c'est
que Gouge-le-Bruant, ni ce que signifie Brise-Bleu; mais ils connaissent
confusément l'Imânus. L'Imânus est mêlé aux superstitions locales. On parle
encore de l'Imânus à Trémorel et à Plumangat, deux villages où
Gouge-le-Bruant a laissé la marque de son pied sinistre. Dans la Vendée,
les autres étaient les sauvages, Gouge-le-Bruant était le barbare. C'était
une espèce de cacique, tatoué de croix-de-par-Dieu et de Fleurs-de-lys; il
avait sur sa face la lueur hideuse, et presque surnaturelle, d'une âme à
laquelle ne ressemblait aucune autre âme humaine. Il était infernalement
brave dans le combat, ensuite atroce. C'était un cur plein
d'aboutissements tortueux, porté à tous les dévouements, enclin à toutes
les fureurs. Raisonnait-il? Oui, mais comme les serpents rampent, en
spirale. Il partait de l'héroïsme pour arriver à l'assassinat. Il était
impossible de deviner d'où lui venaient ses résolutions, parfois grandioses
à force d'être monstrueuses. Il était capable de tous les inattendus
horribles. Il avait la férocité épique.
De là ce surnom difforme, _l'Imânus_.
Le marquis de Lantenac avait confiance en sa cruauté.
Cruauté, c'était juste, l'Imânus y excellait: mais en stratégie et en
tactique il était moins supérieur, et peut-être le marquis avait-il tort
d'en faire son sergent de bataille. Quoi qu'il en soit, il laissa derrière
lui l'Imânus avec charge de le remplacer et de veiller à tout.
Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, était plus propre à
égorger un clan qu'à garder une ville. Pourtant il posa des grand'gardes.
Le soir venu, comme le marquis de Lantenac, après avoir reconnu
l'emplacement de la batterie projetée, s'en retournait vers Dol, tout à
coup, il entendit le canon. I1 regarda. Une fumée rouge s'élevait de la
grande rue. Il y avait surprise, irruption, assaut: on se battait dans la
ville.
Bien que difficile à étonner, il fut stupéfait. Il ne s'attendait à rien de
pareil. Qui cela pouvait-il être? Evidemment ce n'était pas Gauvain. On
n'attaque pas à un contre quatre. Etait-ce Léchelle? Mais alors quelle
marche forcée! Léchelle était improbable, Gauvain impossible.
Lantenac poussa son cheval: chemin faisant il rencontra des habitants qui
s'enfuyaient, il les questionna, ils étaient fous de peur. Ils criaient:
Les bleus! les bleus! et quand il arriva la situation était mauvaise.
Voici ce qui s'était passé.