AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS

bon vin, bonne matelote et friture

_On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_

On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille

maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de

bateaux.

La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans

aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des

charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non

fériés en parties de plaisir.

Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins

coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable

_bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.

Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le

meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais

de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses

rives.

Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les

curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire

d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec

effraction et tentative de meurtre.

La fille aînée, surnommée _Calebasse_, aidait sa mère à faire la cuisine

et à servir les hôtes; sa soeur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait

aussi des soins du ménage, selon ses forces.

Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et

opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs

déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles.

La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine

vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la

transparence blanchâtre de la rivière.

La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans

l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées;

leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues

traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère,

situé proche de l'habitation.

Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis

sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches

des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...

Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison.

Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres,

au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute

cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de

cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables

destinées aux habitués du cabaret.

La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un

grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long

des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une

grande table occupe le milieu de cette cuisine.

La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au

coin du foyer.

Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est

vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses

cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez

est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses,

son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les

coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore

l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de

marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.

La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses

deux filles.

L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa

physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère,

son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing,

lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe

est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de

cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.

François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau,

remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur

la Seine.

Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une

forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses

lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne

ressemble ni à sa mère, ni à sa soeur aînée; il a l'air sournois,

craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe

sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'oeil défiant,

ou échange avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et

d'affection...

Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à

démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble

autant à son frère que sa soeur ressemble à sa mère; ses traits, sans

être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique

couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante;

ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins,

soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.

Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui

montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis,

appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte

distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...

Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère

Martial ne doit rentrer qu'à dix heures.

En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux

pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux

et deux victimes.

Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui

dit d'une voix dure:

--Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?...

L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses

ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui

dessinaient des lettres sur la toile.

Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la

veuve, lui présenta son ouvrage:

--Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle.

Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge.

L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande soeur

lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en

s'écriant:

--Petite bête!!!

Amandine regagna sa place et se mit activement à l'oeuvre, après avoir

échangé avec son frère un regard où roulait une larme.

Le même silence continua de régner dans la cuisine.

Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.

Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée

devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît.

Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne

parlait pas.

Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et

certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans

ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une

irritation concentrée.

Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois.

--François, une bûche! dit Calebasse.

Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de

la cheminée et répondit:

--Il n'y en a plus là...

--Va au bûcher, reprit Calebasse.

François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.

--Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.

La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle

démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.

Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour

ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de

rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.

--Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu

vois...

La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants

et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.

Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le

coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse.

François ne bougea pas.

La soeur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du

coupable: la veuve l'entendit.

De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte

et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée.

Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le

remit à sa mère.

François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva

brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante

baguette.

--Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse.

La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus

ses lèvres pâles, regardait François d'un oeil fixe, sans prononcer un

mot.

Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à

la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant,

quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui

attendait son frère.

Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et

irrité.

--Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit

la grande soeur.

--Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu

comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit...

encore...

--Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience.

--J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant

malgré lui.

--Tu as peur... imbécile... et de quoi?

François hocha la tête sans répondre.

--Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?

--Je ne sais pas... mais j'ai peur...

--Tu es allé là cent fois, et encore hier soir?

--Je ne veux plus y aller maintenant...

--Voilà ma mère qui se lève!...

--Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne

me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout...

--Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.

--Eh bien! parce que...

--Parce que?

--Parce qu'il y a quelqu'un...

--Il y a quelqu'un?

--D'enterré là..., murmura François en frissonnant.

La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un

brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes

frappées d'une même secousse électrique.

--Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en

haussant les épaules.

--Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine.

--Menteur!... s'écria Calebasse.

--Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin

noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était

humide à l'entour..., répliqua François.

--L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe

d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour

la lessive.

--Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante,

c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de

terre... je l'ai bien vu.

--Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton

frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une

ironie sauvage.

François ne répondit pas.

--Méchant petit _raille_[4]! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est

poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme

on a _fauché_[5] notre père!

--Puisque tu m'appelles _raille_, s'écria François exaspéré, je dirai

tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai

pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je...

L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais

inexorable.

Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était

très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la

veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance,

les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le

força de monter l'escalier du fond de la cuisine.

Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements

sourds, mêlés de cris et de sanglots.

Quelques minutes après ce bruit cessa.

Une porte se referma violemment.

Et la veuve du supplicié redescendit.

Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place,

se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans

prononcer une parole.

_Fin de la cinquième partie_

Les mystères de Paris, Tome III · 第 44 / 75 题