Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme
Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue
chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite
île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.
Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une
veuve, quatre fils et deux filles...
Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...
De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que
dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait,
disons-nous:
La mère Martial;
Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre
vingt ans; le plus jeune douze ans;
Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.
Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable
hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.
Cela doit être.
Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le
mal.
Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...
Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...
La société prendra-t-elle souci des orphelins?...
De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort
civile, ou en lui coupant la tête?
Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la
déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la
déchéance de celui que la loi a tué?
Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...
Elle se trompe.
Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux,
qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il
ne serait jamais incurable.
Contradiction bizarre!...
L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie
transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants
de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...
Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...
Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le
germe d'une perversité précoce...
Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour
le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?
Non...
Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la
mort...
Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément
bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...
Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale
une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...
De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi
a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera
rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation
imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...
Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du
désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui
poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au
mal... la société dira:
«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers,
gardes-chiourme et bourreaux?»
Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur
malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.
Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation
domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!
«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la
société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.
«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils
soient à point.»
Un criminel demande à être attendu...
«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai
le couperet.
«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais
patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en
lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.
«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au
coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol
ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son
père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons
guéri le donateur.
«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore
toute chaude...»
Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.
Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des
traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en
génération.
Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de
montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la
société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver
les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt
fulminé contre leur père.
Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte
d'introduction.
Voici pourquoi nous agissons ainsi:
À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est
attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice,
qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui,
jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.
Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous
encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages
flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et
inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles,
obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée
législative.
Proclamer l'odieuse immoralité de notre oeuvre, c'est proclamer
implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des
personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.
C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous
tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet
ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.
L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons
donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager,
enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.
À ce propos, nous ajoutions:
«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les
criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage
des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le
but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours
été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un
délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions,
d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»
Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:
«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais
il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et
laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait
à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu
un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici
pour toi.».
Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre.
Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être
réalisé.
Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus
honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente
direction d'un véritable philanthrope au coeur généreux, à l'esprit
pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le
but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du
département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.
Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale
de notre oeuvre.
Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même
milieu d'idées, de voeux et d'espérance avec les fondateurs de cette
nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les
plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités:
qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de
récompenser le bien autant qu'il est en elle.
Puisque nous avons parlé de cette nouvelle oeuvre de charité, dont la
pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde,
espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre
lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur
sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été
supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile,
et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de
l'application de la loi.
Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par
leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une
attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle,
pénible, difficile, dangereuse.
Oui, pénible, difficile, dangereuse.
Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions,
souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit,
pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les
lieux où elle trouvait des moyens d'existence.
Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des
criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout
de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de
faillir, s'ils sont restés probes?
Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement
corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps
encore?
La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants
recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous
d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est
inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans
l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à
réhabiliter un nom déshonoré.
Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible
encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son
fils innocent?
Cela serait barbare, immoral, insensé.
N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:
--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.
--Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?
Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à
la nouvelle société de patronage.
Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais
l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif
de l'organisation sociale.
En peut-il être autrement?
À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé,
dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé,
entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides
destinées aux travailleurs».
Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du
moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en
cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du
travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité
générale et prolongée».
Cela dit, passons.
Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.
Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette
petite île moyennant un loyer modique, était _ravageur_.
Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux,
restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture
pour exercer leur métier.
Les débardeurs débarquent le bois flotté.
Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.
Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des
ravageurs a un but différent.
S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à
l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le
recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai
ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de
parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb,
étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.
Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de
bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où
se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace
ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.
Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces
industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si
formidablement baptisés.
Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant
ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent
l'île du Ravageur.
L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie
méridionale de cette _terre_.
Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de
la porte: