L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se
trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement
colorée ensuite de son entretien avec la Louve.
--Mme la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai
donnés sur vous, dit Mme Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et
daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre
peine.
--Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à Mme
Armand, qui la laissa seule avec la marquise.
Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de
son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se
souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de
Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à
un amour profond et caché.
Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du
grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la
beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince...
À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit,
respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement
attirée vers elle.
--Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre
caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se
plaint de votre peu de confiance envers elle.
Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre.
--Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée,
votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être
amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.
--Madame...
--Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne
voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que
si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être
accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets,
de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si,
comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où
vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de
gagner honorablement votre vie...
La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait
Mme d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit:
--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si
généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé
jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait.
--Un serment?
--Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes
employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été
conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une
promesse...
--Laquelle?
--Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans
manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui,
sans doute, sont bien inquiètes de moi.
--Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à
dire.
--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes
bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!...
Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent
Mme d'Harville d'un nouvel étonnement.
--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles,
tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît
distinguée, avez-vous pu...
--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume.
C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai
reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous,
madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables
renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié...
--Et ce protecteur... quel est-il?
--Je l'ignore, Madame...
--Vous l'ignorez?
--Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce
au ciel, je me suis trouvée sur son passage.
--Et où l'avez-vous rencontré?
--Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les
yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a
courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui.
--C'était donc un homme... du peuple?
--La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le
langage... mais plus tard...
--Plus tard?
--La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient
les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait
pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la
Cité.
--Mais dans quel but?
--Je ne sais...
--Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous?
--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je
puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M.
Rodolphe, madame...
Clémence devint pourpre.
--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à
Fleur-de-Marie.
--Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le
connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.
--Et son âge?
--Il est jeune encore, madame...
--Et beau?
--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur...
L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces
mots, causa une impression douloureuse à Mme d'Harville.
Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait
du prince.
Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la
Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé
pendant son sommeil...
Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse
s'étaient-ils rencontrés?
Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité?
La marquise ne put résoudre ces questions.
Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment
et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses
amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré
de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence
peu commune?...
Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait
profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au
plus profond de son coeur...
Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions
généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans
réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de
gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus
tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment
d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse
comme sa rivale.
Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle
souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte.
Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec
l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles:
--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse
en prison? Comment vous trouvez-vous ici?
--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque
changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?...
--Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda Mme d'Harville avec
hauteur.
--C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec
plus de bonté, madame...
--En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes
paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je
pense, de vous adresser certaines questions...
À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs
raisons, en regretta la dureté.
D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea
qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle
désirait savoir.
En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et
confiante, devint tout à coup craintive.
De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles
délicates et se replie sur elle-même... le coeur de Fleur-de-Marie se
serra douloureusement.
Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa
protégée par un revirement trop subit:
--En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à
vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment,
après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter
la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous
l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a
jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...
--J'ai dit la vérité, madame...
--J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre,
pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a
d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon
impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la
vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai
eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon
vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous
n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre
enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte...
Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si
vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous
vous proposez.
Grâce à ce _replâtrage_ assez habile (qu'on nous passe cette
trivialité), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un
moment effarouchée.
Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété
les mots qui l'avaient blessée.
--Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de
ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous
m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister
au bonheur de parler de lui...
--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante.
Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez
lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se
rapporte le serment dont vous m'avez parlé?
--Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en
restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma
disparition...
--Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.
--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme
située à quatre ou cinq lieues d'ici...
--Il vous y avait conduite... lui-même?
--Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que
vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du
village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon
éducation...
--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme?
--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis
restée.
Clémence ne put cacher un tressaillement de joie.
--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse...
n'est-ce pas?
--Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un
sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un
peu de crainte...
--De la crainte?
--De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...
--Mais... quel est donc son rang?
--J'ignore s'il a un rang, madame.
--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les
autres.
--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est
l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour
ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les
méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le
respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler
encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée
incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence...
autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.
--Cette comparaison...
--Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de
lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui
qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie
nouvelle?
--Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles
exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous
deviez vous trouver si heureuse?
--Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame!
--Qui vous y a donc forcée?
--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à
ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante
femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son
complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se
jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un
fiacre.
--Et dans quel but?
--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des
personnes puissantes.
--Quelles furent les suites de cet enlèvement?
--À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui
s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le
visage de la Goualeuse pour la défigurer.»
--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce
danger?
--Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école.
--Il a pris votre défense?
--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois
une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le
Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui
contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu,
après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde...
Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la
grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval
attendait à cet endroit... «--Eh bien! dit-il, la tenez-vous
enfin?--Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de
ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous
débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par
terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la
tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.»
--Mais c'est épouvantable!
--Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle
disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas
qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois
enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à
personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé
Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette
taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles
pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval
accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux
mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de
regretter la ferme de Bouqueval.
--Quel mystère étrange!
--Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore
lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son
cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant
d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux
enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien
qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours
submergées!... Tu veux donc la noyer?--Oui», répondit la Chouette.
--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme?
--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée
sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «--Je ne veux pas qu'on noie
la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»--La Chouette était aussi
étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se
mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez
Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «--Je t'en prie, dit celui-ci, car
je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je
t'étranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire
alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant
deux mois sans qu'on sache où elle est?--Il y a un moyen, dit le Maître
d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le
fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher
Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le
ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en
déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour
de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison
quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore
inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où
elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de
Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas
arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée,
elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à
ses protecteurs, tout sera découvert.--Non, elle ira en prison de bonne
volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer
à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus;
elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la
Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas
parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de
Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école
ajouta:--Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras
quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la
Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée.
Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le
tiendras.»
--Et vous avez juré?
--Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette
ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux...
Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas
cherché à y échapper.
--Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit Mme d'Harville en regardant
la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de
vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir
n'aura-t-il pas effacé le passé?
--Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que
le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si
désespéré que Clémence tressaillit.
--Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant!
--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en
plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève!
Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît
profond.
--Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon?
--De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que
l'indulgence ne manque jamais aux remords.
--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?
--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été...
Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...
--Et quelquefois vous désirez mourir?
--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle
reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.
--Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme;
vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie
a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...
--C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle,
comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le
nom de mon bienfaiteur...
Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.
Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits
angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement
d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son
funeste désir.
Mme d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce
qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse:
«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...»
Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de
Fleur-de-Marie.
Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si
désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à
un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec
une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.
Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si
vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que
Clémence devait toujours lui cacher.
Elle reprit, pour fuir ces pensées:
--J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais
parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous
n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?
--Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait
deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui.
--Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres?
--Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher
Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait
trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée
et l'on m'a conduite ici.
--Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude
mortelle?
--Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas
réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant
cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma
parole, je puis vous prier d'écrire à Mme Georges, à la ferme de
Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre
pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire...
--Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma
recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme,
sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos
bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse
arrachée par la menace.
--Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de
sortir bientôt d'ici?
--Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne
doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos
bienfaiteurs...
--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre
part? Comment les reconnaître?...
--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette
seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur
que vos amis se sont réservé...
Mme Armand entra tout à coup d'un air consterné.
--Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis
désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous.
--Que voulez-vous dire, madame?...
--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...
--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?
--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il,
d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez Mme la
duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...
--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout à coup, elle
s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!...
Oh! parlez, madame!...
--J'ignore, madame...
--Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay!
s'écria Mme d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de Mme Armand.
--Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du
regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de
se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non,
non, encore une fois, c'est impossible.