Tout le menace...
Rien ne le console.
L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile
punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers
et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.
Cela est nécessaire, soit.
Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si
féconde, des gens de bien?
Rien.
Et ce n'est pas tout.
Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous
conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable
probité seraient au comble de leurs voeux s'ils étaient certains de
jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours
assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!
Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et
longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même
bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire,
auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu
de la misère et des tentations?
Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la
peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification
de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et
difficile qu'ils parcourent vaillamment?
Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus
obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas
toujours découverts par la justice criminelle?
Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.
Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle
ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du
crime.
Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la
reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la
vindicte des lois.
Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus
féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:
Un homme a tué un autre homme pour le voler:
Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin
reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la
populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.
Voilà le dernier mot de la société.
Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà
le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le
plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...
Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de
sang.
Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce
spectacle funèbre.
Continuons notre utopie...
N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous
les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et
matériellement rémunérées par l'État?
Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un
tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une
foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la
longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:
--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert,
courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par
vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus
supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé.
Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans
l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses oeuvres...
l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la
considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance
une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront
toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup
d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de
rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus
grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau
que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une
salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des
devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous
et rémunérés comme vous...
Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé,
du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon
plus salutaire, plus féconde?
Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée
de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au
monde de plus éthéré: la vertu!
Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou
moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout
économiques, telles que celles-ci:
_Le bien porte en soi sa récompense..._
_La vertu est une chose sans prix..._
_La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses._
Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:
_Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit
uniquement suffire pour les encourager au bien._
À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les
coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance
divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.
La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...
En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe,
aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente
modestement... de gendarmes.
Nous le répétons:
Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des
proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du
courroux céleste...
Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine
à l'égard des gens de bien?
Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables,
comme de véritables utopies qu'elles sont.
La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui,
la jambe avinée, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux
banquet!
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