MADAME DE SÉVIGNÉ

Mme de Sévigné est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux.

Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour où elle

commença à écrire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les

copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public

composé, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante

ou de cent personnes riches, nobles, distinguées, cultivées, oisives.

Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle écrivit pour ce public de

choix: d'où, peu à peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait

une «épistolière», c'est-à-dire une chroniqueuse. Elle faisait la

chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la

littérature et du théâtre, la chronique de la province, la chronique de

la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre,

la chronique des crimes célèbres, la chronique de la mode, la chronique

familière et de confidences personnelles--toutes les chroniques qu'on

fait encore. On citait la _Lettre du cheval_, la _Lettre de la prairie_,

la _Lettre de la mort de Turenne_, la _Lettre de la mort de Vatel_... Et

l'on se demandait: «Avez-vous lu la dernière lettre de Mme de Sévigné?

comme sous l'empire: «Avez-vous lu la dernière chronique de Villemot, de

Scholl ou de Rochefort?»

Elle était «naturelle», c'est entendu. Autrement dit, elle avait

naturellement le style échauffé, fringant, excessif, de trop de

mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se définit

justement «le brillant chroniqueur».

Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me

bouscule; j'ai envie de demander grâce. Mais on ne saurait nier qu'elle

eut l'imagination puissante et drôle. Et puis, celle-là savait sa

langue.

Pour le fond, elle avait un bon coeur, du bon sens et un esprit, je ne

dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque

rien qui le dépassât. Je la crois moins intelligente que l'équivoque

Maintenon et que la fine et ironique La Fayette.

Elle élève sa fille déplorablement, la dresse à s'adorer elle-même, la

nourrit des plus sottes idées de grandeur.

Son jugement n'est jamais indépendant ni inventif. Il va sans dire

qu'elle glorifie la révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a, sur les

«penderies» de Bretagne, qu'un mot de pitié rapide et quelques

réflexions prudentes. C'est bien d'avoir été fidèle à Fouquet; mais pas

un moment cette chrétienne ne paraît se figurer dans sa réalité le cas

moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les goûts et les

opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son âge. Comme

eux, elle en reste à La Calprenède; elle est pour Corneille contre

Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va «en Bourdaloue»

parce qu'elle le goûte, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais

le roi, même un peu, etc.

Mais elle exprime des idées et des sentiments communs avec une vivacité

et une fougue tout à fait surprenantes. On pressent une énergie de

tempérament qui n'a pu se dépenser ailleurs. Et c'est par là que la vie

de Mme de Sévigné est curieuse,--plus peut-être que ses écritures.

Cette blonde réjouie, expansive, drue, d'un sang passionné (vous vous

rappelez la sombre ardeur de son aïeule Chantal, enjambant le corps d'un

fils pour entrer au cloître), cette femme trop bien portante, veuve à

vingt-six ans et qui demeura évidemment honnête, eut pour exutoires ses

lettres--et Mme de Grignan.

Deux particularités firent que son amour maternel devint vraiment

l'occupation de toute sa vie: elle n'était pas aimée de sa fille,--et

elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui

déplaire et la nécessité continuelle de la conquérir tenaient son amour

en haleine; et, d'autre part, les deux cents lieues qui la séparaient

de cette sèche personne lui permettaient de l'embellir plus aisément,

d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se brouiller avec le

modèle. Il est d'ailleurs certain que l' «idée fixe», l'obsédante

représentation de l'objet idolâtré exerce plus pleinement les puissances

de l'âme que ne ferait sa présence réelle.

Mme de Sévigné avait fort bien laissé Marguerite au couvent jusqu'à

dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mère et la fille se

rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la

furieuse tendresse de Mme de Sévigné ne fût profondément sincère: mais

il lui fallait, pour se déployer à l'aise, la mélancolie que laisse

l'éloignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors

l'amour maternel comme un «sport» quasi tragique, où elle s'employait et

se tendait toute.

Il y a, dans les pages brûlantes où elle traduit ce culte de dulie, de

la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Sévigné a passé sa vie à

adorer une Ombre--comme sa grand'mère sainte Chantal. Et cela la

détourna de mal faire.

C'est par là surtout qu'elle fut intéressante; et c'est par là seulement

que souffrit cette créature joviale. Ses plaintes sont discrètes, mais

d'autant plus significatives. «Ce n'est pas une chose aisée à soutenir,

écrivait-elle un jour à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas

aimée de vous: _croyez-m'en_.»

Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pédante impitoyable qui ne

l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles, dont elle

ne se souciait guère, l'aimait, lui, de tout son coeur, et que c'était

un garçon tout simplement délicieux.

Voilà, selon moi, l'originale aventure de Mme de Sévigné. Pour le reste,

il n'y a qu'un point par où elle dépasse un peu l'alignement

intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son

goût pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forcées de veuve.

Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que

lui peut-être, et par de plus neufs assemblages de mots («la feuille qui

chante»), elle en rend l'impression directe, celle qui suit

immédiatement la sensation elle-même. Aïeule des chroniqueurs, elle est

quelque chose aussi aux écrivains impressionnistes.

Et je vous prie, en finissant, d'être persuadés que j'ai la plus vive

affection pour cette grosse mère-la-joie,--qui fut à certaines minutes,

je le crois, une mère de douleur.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 40 / 62 题