Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment «humaine»,
toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'héroïsme. Elle
ressemble en quelque façon,--si vous écartez la diversité des
apparences,--à la vie de la sainte courtisane Thaïs, qui eut une enfance
pieuse, qui ensuite s'abandonna au désordre, mais en gardant le souci de
la beauté et de la bonté, et qui enfin se reposa des autres amours dans
le seul amour qui ne trompe pas,--puisque, s'il trompe, nous n'en
saurons jamais rien.
C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais
sur le tombeau de Racine, dans le cimetière idéal des grands poètes.
Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre,
je graverais en beaux caractères le mot de Mme de Sévigné: «Il aime Dieu
comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Mme de Maintenon: «Racine,
qui veut pleurer, viendra à la profession de soeur Lalie», et le mot de
Racine lui-même, recueilli par La Fontaine dans les _Amours de Psyché_:
«Eh bien! nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!»
Son enfance est d'un Éliacin élevé dans l'ombre du sanctuaire par de
saints hommes très graves et très naïfs. Il était «le petit Racine de M.
Antoine Lemaître». Pieux comme un ange, romanesque déjà, jusqu'à
apprendre par coeur _Théagène et Chariclée_, très sensible à la beauté
de la terre et du ciel: les sept _Odes_ sur Port-Royal sont des paysages
d'une forme puérile mais d'une émotion vraie. Il continua, au témoignage
de La Fontaine, «d'aimer extrêmement les jardins, les fleurs, les
ombrages», et c'est lui qui retient ses amis pour assister aux féeries
du soleil couchant.
Son adolescence est gentille, badine, un peu frondeuse,--inquiète de
l'amour. Chez son oncle le chanoine, à Uzès, dans ce Midi encore
espagnol, il fait cette remarque: «Vous savez qu'en ce pays-ci on ne
voit guère d'amour médiocre; toutes les passions y sont démesurées.»
Peut-être se souviendra-t-il de ces Hermione et de ces Roxane à foulard
rouge.
Entre vingt-cinq et trente-sept ans, il mord tant qu'il peut aux fruits
de la vie: vaniteux, irritable, ingrat même, sensuel, tout proche de la
débauche (vous vous rappelez ces soupers dont parle Mme de Sévigné: «ce
sont des diableries»)... et tout cela ensemble ne veut pas dire méchant.
C'est durant cette période qu'il écrit ses tragédies, si douces et si
violentes, et qu'il crée ses délicieuses femmes damnées.
Toutefois, on a contesté que ce poète de l'amour tragique ait
entièrement éprouvé pour son compte ce qu'il décrivait si bien. On a dit
qu'il eut pour la du Parc, puis pour la très galante Champmeslé,
flanquée du plus complaisant des maris, un amour en apparence assez
tolérant. Mais, outre que nous ignorons ce qu'il put souffrir, il est
trop clair que les âmes les plus délicatement impressionnables et
tendres, les plus «amoureuses d'aimer», sont celles qui répugnent le
plus à ce qu'il y a de nécessaire dureté, de brutalité--et de
haine--dans l'amour-maladie. Et l'on sait enfin que, chez l'artiste, la
passion s'amortit toujours un peu par la conscience qu'il en prend, et
parce que ses propres sentiments lui deviennent «matière d'art». Si
Racine avait aimé comme l'Oreste d'_Andromaque_, jamais il n'aurait su
peindre l'amour.
Or, tandis qu'il offrait aux hommes assemblés des spectacles d'une
volupté noble, mais pénétrante, toutes les religieuses et les saintes
femmes de sa famille (il y en avait beaucoup), et le grand Arnauld, et
le bon M. Nicole, et le bon M. Hamon priaient pour l'enfant égaré. Et
c'est pourquoi Racine s'aperçoit un jour que Phèdre était trop
charmante; et il accomplit le sacrifice le plus extraordinaire qu'ait
enregistré l'histoire de la littérature: il tue en lui l'homme de
lettres, à trente-huit ans.
Ce qui me touche, c'est que la consommation de ce sacrifice inouï laissa
en lui des faiblesses. Il ne veut plus travailler pour le monde: mais un
jour il commence, avec Boileau, l'opéra de _Phaéton_ pour Mme de
Montespan. Je crois qu'il lui fut très agréable d'écrire _Esther_ et
_Athalie_, parce qu'il les écrivait pour des jeunes filles. Une fois,
aux répétitions d'_Esther_, on le surprend tamponnant avec son mouchoir
les yeux d'une de ses innocentes et jolies interprètes, que ses
critiques avaient fait pleurer.
Mais, peu à peu, il s'épure. Ses lettres à son ami Boileau, à son fils
Jean-Baptiste, d'une simplicité si vraie, respirent la plus rare beauté
morale; et quelle tendresse on devine sous cette forme prudente et
contenue, imposée par la «politesse» du temps et par la pudeur
chrétienne! À la fin d'une lettre à Boileau, il fait cet aveu: «Plus je
vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu
qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me
reste presque plus que vous. Adieu. _Je crains de m'attendrir follement_
en m'arrêtant trop sur cette réflexion.»
Ses ennemis l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il
restait publiquement l'ami des jansénistes persécutés. De bonne heure il
s'abstint, par scrupule religieux, lorsqu'il était à la cour, d'aller à
l'Opéra et à la Comédie... Seulement, voilà! il avait l'imprudence
d'aimer le roi.
Les méchants ont raconté qu'il mourut d'avoir déplu à Louis XIV. S'il
en mourut, il eut tort; mais il ne craignit pas en effet de déplaire. On
est d'accord aujourd'hui pour croire au récit de son fils Louis, à ce
_Mémoire_ sur la misère du peuple, confié par Racine à Mme de Maintenon.
Au fait, on le voit, dans toute sa correspondance des vingt dernières
années, très libéral et aumônier, d'ailleurs fort simple de moeurs. Les
paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour leurs affaires. Il était
grand ami de Vauban. Quand il écrivait ce vers:
_Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,_
il en concevait tout le sens.
Il fut un père de famille adorable. Il éleva toute une nichée de
colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux
Carmélites à seize ans, rentra à la maison, finit par se marier: âme
ardente et tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut
Ursuline; Babet aussi, après la mort de son père; Fanchon et Madelon
moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de
bonnes oeuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées,
quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il les avait nourries, il
était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice...
Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phèdre_, le plus savant peintre des
plus démentes amours terrestres,--continuant toujours d'aimer, mais
d'autre façon,--paya sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, et,
faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de
courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop
indiscrètement pitié des pauvres. Vie exquise que celle où l'amour, et
tous les amours, s'achèvent en charité.
Il faut revenir à ce verset de l'_Imitation de Jésus-Christ_, qui semble
traduit de Platon: «L'amour aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni
plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la
terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer
qu'en Dieu, au dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute
l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean
Racine.