II

Si donc tout ce que nous admirons chez les récents écrivains du Nord

était déjà chez nous, comment se fait-il que, retrouvé chez eux, cela

ait paru, à beaucoup d'entre nous, si original et si nouveau? Est-ce

parce que ces écrivains sont de plus grands artistes que les nôtres?

Est-ce parce que leur forme est supérieure à celle de nos poètes et de

nos romanciers?

J'estime que la question est insoluble. Celui-là seul pourrait décerner

le prix de la forme, qui posséderait toutes les langues de l'Europe

aussi à fond que nous possédons la nôtre, c'est-à-dire de manière à

percevoir, dans ses moindres nuances, ce qui constitue le «style» de

chaque écrivain. Cela, je pense, n'arrive guère. Je vois que les plus

savants hommes, les plus accomplis polyglottes étrangers, ne parviennent

jamais à sentir comme nous la phrase d'un Flaubert ou d'un Renan. Cette

incapacité apparaît lorsqu'ils s'avisent de classer nos écrivains: ils

mettent ensemble les grands et les médiocres. De même le style des

écrivains étrangers doit toujours nous échapper en grande partie. Je

suis tenté de croire qu'on peut savoir très bien plusieurs langues, mais

qu'on n'en sait profondément qu'une. L'espèce de volupté que nous cause

la forme chez nos grands artistes, il est certain que ni Eliot, ni

Tolstoï, ni Ibsen, ne nous la procureront jamais.

Je sais bien que nous les avons lus surtout dans des traductions. Mais

alors on me dira que leur supériorité n'en est donc que plus grande, si

elle a pu éclater à certains yeux, même sans le secours du style. À quoi

il est aisé de répondre que ce que ces auteurs perdent d'un côté à être

traduits, ils le regagnent d'un autre, et avec usure. J'ai tâché

d'expliquer cela la première fois que j'ai abordé le théâtre d'Ibsen.

Parfois, disais-je, chez les écrivains de mon pays, même chez les

meilleurs,--et surtout chez les romantiques,--je discerne et je sens

quelque phraséologie, une rhétorique inventée ou apprise, des artifices

systématiques de langage; et il arrive que cela me fatigue un peu. Or

il doit y avoir, à coup sûr, quelque chose de semblable chez les

étrangers. Mais précisément cela n'est pas transposable dans une autre

langue, cela ne nous est pas révélé par la traduction. Ou plutôt, leur

rhétorique à eux, s'ils en ont une, a chance de nous paraître

savoureuse. Là où ils sont peut-être médiocres ou mauvais, ils ne me

semblent que bizarres, et c'est peut-être à ces endroits-là que je me

crois le plus tenu de les goûter, pour ne pas avoir l'air d'un homme

totalement dépourvu du sens de l'exotisme. Et enfin, s'ils m'ennuient,

je puis croire que c'est ma faute.

D'autre part, quand ils sont excellents et quand ils m'émeuvent, ils

m'émeuvent vraiment tout entier, car alors je suis bien sûr que c'est

uniquement par la force de leur pensée, la justesse de leurs peintures

et la sincérité de leur émotion qu'ils agissent sur moi. Il est évident

que, dans ces moments-là, le fond chez eux ne se distingue plus de la

forme: je sens, même dans la traduction, que tous les mots sont

nécessaires, qu'on ne pouvait en employer d'autres. Et, de rencontrer

chez eux des choses qui sont belles exactement de la même manière que

les belles choses de chez nous, j'éprouve un plaisir que double la

surprise et qu'attendrit la reconnaissance.

Et ainsi, soit dans les instants où leur rhétorique et leur banalité

possible m'échappent, soit dans ceux où ils se passent de toute

rhétorique, j'ai constamment l'impression de quelque chose de franc, de

naïf, d'honnête, de spontané, d'intéressant même dans les gaucheries,

les lenteurs ou les obscurités. Sous cette forme neutre, cette espèce de

cote mal taillée qu'est une traduction, sous ces mots français

recouvrant un génie qui ne l'est pas, de vieilles vérités ou des

observations connues me font l'effet de nouveautés singulières. J'y veux

trouver et j'y trouve une saveur, une couleur, un parfum...

Et cela, certes, je ne l'invente pas toujours. Ce qui nous plaît, au

bout du compte, dans les oeuvres septentrionales, c'est l'_accent_,

l'accent nouveau, particulier, d'idées, de sentiments, d'imaginations

qui ne nous étaient point inconnus.

La Norvège a des hivers interminables, presque sans jours, coupés par

des étés éclatants et violents, presque sans nuits. Condition

merveilleuse, soit pour mener lentement et patiemment ses visions

intérieures, soit pour sentir avec emportement. Londres, près de qui

Paris n'est qu'une jolie petite ville, est la capitale de la volonté et

de l'effort; et je crois aussi que c'est une excellente atmosphère pour

la réflexion qu'un brouillard anglais. Je n'ai point vu la steppe: pour

l'imaginer, je multiplie l'étendue et la mélancolie des bruyères, des

étangs et des bois de Sologne, l'hiver. Puis il y a le passé russe, le

passé anglais, le passé norvégien, les traditions, les moeurs publiques

et privées, la religion, et la marque de tout cela imprimée aux

cerveaux norvégiens, anglais et russes. Bref, les écrivains du Nord, et

c'est là leur charme, nous renvoient, si vous voulez, la substance de

notre propre littérature d'il y a quarante ou cinquante ans, modifiée,

renouvelée, enrichie de son passage dans des esprits notablement

différents du nôtre. En repensant nos pensées, ils nous les découvrent.

Ils ont, semble-t-il, moins d'art que nous, une moindre science de la

composition. Des oeuvres comme _Middlemarch_ sont décourageantes par

leur prolixité. Il faut huit jours, à ne faire que cela, pour lire _la

Guerre et la Paix_. De telles dimensions ont, en soi, quelque chose

d'anti-artistique. Il est à peu près impossible d'embrasser de pareils

ensembles, de tenir à la fois présentes à sa mémoire toutes les parties

qui devraient conspirer la beauté de l'oeuvre et, par conséquent, de

connaître au juste et d'apprécier cette beauté. Les détails superflus et

vraiment insignifiants pullulent. Je ne suis d'ailleurs nullement

persuadé que ces écrivains aient plus d'émotion que les nôtres; et ils

n'ont assurément pas plus d'idées générales. Mais ils ont, plus que

nous, le goût et l'habitude de la vie intérieure, et ils sont, plus que

nous, religieux.

Plus patients,--non point peut-être plus pénétrants, mais d'une plus

grande endurance, si je puis dire, dans la méditation ou

l'observation,--plus capables de se passer eux-mêmes de divertissement,

ils s'adressent à des lecteurs qui ont moins besoin que nous d'être

amusés. Les longues et grises conversations d'Ibsen, ses infatigables

accumulations de détails familiers, d'abord nous accablent, mais peu à

peu nous enveloppent. Cela finit par former, autour de chacun de ses

drames, une atmosphère qui lui est propre, et dont l'air de vérité des

personnages est augmenté. Nous les voyons vivre d'une vie lente et

profonde. Ils sont très sérieux. Ils offrent cette particularité, que

les incidents de leur vie les remuent jusqu'au fond de l'âme et nous

révèlent ce fond; que leurs drames de foyer se tournent tous en drames

de conscience, où toute leur vie spirituelle est intéressée. Là, une

femme qui s'aperçoit que son mari ne la comprend pas ou que son fils est

atteint d'une maladie incurable se demande instantanément si Martin

Luther n'a pas été trop timide, si c'est le paganisme ou le

christianisme qui a raison, et si toutes nos lois ne reposent pas sur

l'hypocrisie et le mensonge. Peut-être l'auteur oublie-t-il trop que ces

questions, passionnantes quand on les voit débattre par un grand

philosophe ou par un grand poète, ne peuvent recevoir, d'une petite

bourgeoise ou d'un honnête clergyman qu'une solution médiocre; et

peut-être nous surfait-il l'inquiétude métaphysique de l'humanité

moyenne et son aptitude à philosopher. Toutefois, comme c'est, en

réalité, sa propre pensée qu'il nous traduit, on y peut prendre un vif

intérêt.

Une des idées qui dominent les romans de Georges Eliot, c'est l'idée de

la responsabilité, entendue avec la plus pénétrante rigueur; l'idée

qu'il n'y a pas d'action indifférente ou inoffensive, pas une qui n'ait

des suites et des retentissements à l'infini, soit en dehors de nous,

soit en nous, et qu'ainsi l'on est toujours plus responsable, ou

responsable de plus de choses, qu'on ne croit. La conséquence, c'est une

surveillance morale de tous les instants exercée par les personnages sur

eux-mêmes, ou par l'auteur sur ses personnages. La plupart ont la notion

du péché, une vie intérieure au moins aussi développée que leur vie de

relations sociales. Ils font de fréquents examens de conscience; ils se

repentent, ils deviennent meilleurs. Il est clair que tout cela est plus

rare dans nos romans, sans doute parce que c'est plus rare aussi dans

nos moeurs. J'ai remarqué que les héros de George Sand ne se repentent

presque jamais. Si Mauprat progresse dans le bien, c'est en vertu de son

amour pour Edmée, non par la recherche de ses péchés. D'autres

accueillent la leçon des événements, s'améliorent par l'expérience. Les

personnages supérieurs, chez Sand et Hugo, songent plus au bonheur de

l'humanité qu'à leur propre perfectionnement moral. Ce sont gens

pressés, qui commencent par la fin, j'y consens. Leur évangile est

toujours un peu l'évangile de la Révolution.

Les «humbles» et les «misérables» sympathiques des romans

septentrionaux gardent tous des restes au moins et des habitudes de foi

confessionnelle; et l'on sent que l'auteur leur sait gré d'être, au

fond, «bien pensants». Les misérables et les humbles de nos romans sont

généralement moins religieux; ils n'ont souvent, comme l'héroïque

Dussardier, d'autre religion que le culte ingénument philosophique de la

justice absolue. Je me refuse d'ailleurs à admettre qu'ils soient

nécessairement, par là, moins émouvants ou d'une moins riche substance

humaine.

Enfin, il y a, dans les romans de Tolstoï, les commencements et les

approches d'une sorte de mysticisme dont ses derniers ouvrages nous ont

montré l'achèvement, dont nous n'avons peut-être pas chez nous

l'équivalent exact, et qu'on pourrait appeler le nihilisme évangélique.

Définition contradictoire d'un état d'esprit formé, en effet, de

contradictions. Déjà, dans ses romans, je ne sais par quel paradoxe,

tandis que sa vision des choses impliquait le plus radical pessimisme

(et d'autres fois un fatalisme asiatique), ses appréciations des actes

impliquaient la foi chrétienne. Nous connaissons maintenant

l'aboutissement de sa pensée. Le retour à l'ignorance, à la simplicité

d'esprit et à la vie agricole; pas de lois, pas de juges, pas d'armée,

la non-résistance aux méchants devant procurer, paraît-il, la

disparition des méchants; en somme, le renoncement entier, voilà sa

morale. Mais à cette morale quel appui? Rien; nul dogme, pas même celui

d'une vie et d'une sanction d'outre-tombe. Bref, la morale évangélique

poussée à ses plus extrêmes conséquences, et en même temps vidée de la

métaphysique qu'elle suppose. Le devoir d'être bon jusqu'à l'immolation

de soi; mais aucun support de ce devoir, sinon que nous mourrons tous

(vérité qui prêterait tout aussi bien à une conclusion égoïste et

épicurienne) et qu'il est naturel que nous soyons tous pénétrés de pitié

et de bonté les uns pour les autres, étant tous guettés par l'immense et

éternelle nuit. Ce sont ces ténèbres de la mort et de l'inconnu qui

servent de toile de fond, dans ses romans, aux drames fourmillants de la

vie, et qui se glissent dans les interstices de ces tableaux mêmes. Et

c'est tout ce mystère, enrayant d'abord, puis rafraîchissant, conseiller

de renoncement, de vertu, de bonté,--pourquoi? parce que Tolstoï l'a

voulu ainsi,--qui sans doute ne fut jamais, à ce point, présent à nos

oeuvres occidentales.

J'ajoute encore que le réalisme de ces étrangers est plus chaste que ne

fut le nôtre. L'oeuvre de chair tient assez peu de place dans leurs

oeuvres, et certes je les en loue. J'observe toutefois que, si la

réalité est peut-être moins impudique qu'elle n'apparaît dans

quelques-uns de nos romans réalistes, elle l'est certainement beaucoup

plus que les romans anglais ou russes ne nous le feraient croire. Nous

sommes plus véridiques à cet égard. Si c'est là une supériorité, je

l'ignore; mais notre réalisme, plus sensuel, est aussi plus réellement

désenchanté. Ces écrivains du Nord ne reculent point sans doute devant

la peinture des souffrances, des cruautés, des misères humbles et

abominables de la vie humaine, mais, on ne peut le nier, ils en

atténuent, ils en esquivent certaines vilenies. Ils ne disent jamais

tout. Vous ne trouverez jamais chez eux l'équivalent de telle page, je

ne dis pas de M. Zola, mais de Flaubert ou de Maupassant. Ils peuvent

bien nous montrer le monde infiniment triste et pitoyable: ils hésitent

à le montrer simplement dégoûtant, ce qu'il est pourtant aussi, ne le

pensez-vous pas? Leur pessimisme n'est jamais aussi radical qu'ils le

prétendent.

Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable s'expliquent encore

par l'esprit religieux dont ils restent quand même imprégnés. Et ainsi

nous aboutissons à ce truisme que les différences des littératures se

rattachent aux différences profondes des peuples.

Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dépit de l'émancipation

intellectuelle de ces écrivains, des livres protestants. Car, sortir par

le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre

examen est lui-même le fondement, ce n'est point proprement en sortir,

c'est plutôt en développer et en épurer la doctrine. On ne secoue

réellement que ce qui est réellement un joug; on ne s'insurge à fond que

contre une religion qui interdit toute liberté d'esprit. Les autres, on

y peut demeurer en les élargissant. C'est seulement où sont les

défenses radicales que les scissions peuvent être absolues. Mais la très

libre Eliot et le révolté Ibsen n'ont point cessé d'être des «réformés»:

Eliot, par la continuité de son prêche et par les textes bibliques dont

elle a gardé l'habitude d'appuyer ses pensées personnelles; Ibsen, dont

le théâtre abonde en pasteurs, par on ne sait quel accent et quel son de

voix. Car, justement, ce qu'il y a de liberté dans le protestantisme

empêche, non les affranchissements intellectuels, mais, si je peux dire,

les affranchissements de langage et de tenue. Chez les peuples

protestants, où le fidèle ne relève que de sa conscience et n'admet pas

d'intermédiaire entre lui et Dieu, les habitudes universelles de

discussion et de méditation qui suivent de là font que le sentiment et

le souci religieux sont mêlés à toute la littérature, même profane, et

que les écrivains incroyants conservent du moins l'allure et le ton des

croyants. Chez nous, au contraire, catholiques émancipés,--ou

catholiques pratiquants, mais que la confession sacramentelle décharge

en partie du soin d'administrer leur propre conscience,--il y a une

littérature religieuse, ou plutôt ecclésiastique, que nous ne

connaissons guère, et une littérature toute profane et laïque, chacune

faisant son jeu à part. Certaines vues sur l'arrière-fond des âmes,

certains morceaux de casuistique morale, certaines effusions du

sentiment religieux (même abstraction faite de toute église

confessionnelle), qui nous émerveillent chez Eliot ou chez Ibsen, c'est

dans Bossuet, c'est dans les écrits de tel prêtre et de tel moine que

nous ignorons, c'est chez Lacordaire et Veuillot même, que nous en

trouverions des exemples analogues; et c'est où nous ne nous avisons

guère d'aller les chercher. Nos deux littératures ne se mêlent point, et

la laïque y perd un peu. Elle y perd parfois, peut-être, quelque

profondeur morale.

Mais déjà, voyez-vous, cette infériorité est en bon train d'être

réparée. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait

s'inspirer de M. Émile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre

Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rêveries maladives des

_Dialogues philosophiques_ de Renan; d'un autre côté, M. Paul Bourget

nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la

préoccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littérature.

Tout le sérieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent

avoir passé dans les profondes études de M. Bourget, dont les derniers

romans sont, en maint endroit, des récits piétistes. Maupassant lui-même

s'attendrissait visiblement et devenait plus «grave», quand la mort vint

le prendre. Et la même gravité, et la pitié des romanciers russes, et le

don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des médiocres drames

humains, les ténèbres et l'inconnu, tout cela donne un très grand prix

aux livres singulièrement sincères de M. Paul Margueritte. Quant à

l'idée de la mort, je ne pense pas que jamais écrivain en ait été plus

intimement pénétré que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme chez

Tolstoï, pour notre conversion ou notre édification, c'est que la vanité

des choses peut prêter à des conclusions extrêmement différentes, ou

même se passer de conclusion.

En somme, on voit dans quelle mesure ces étrangers nous ont rendu

service. Nous avons accueilli leur idéalisme par dégoût ou lassitude du

naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits à mettre plus

d'exactitude et de sincérité dans l'expression d'idées et de sentiments

qui nous furent jadis familiers, à préciser notre romantisme en même

temps que notre réalisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrassé,

une fois de plus, avec cette facilité et cette ardeur les exemples

étrangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en réalité, qui

avons, sinon les moeurs, du moins l'âme cosmopolite? L'Anglais parcourt

le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin de notre

feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine à toutes les façons

de sentir des diverses races, et des plus lointaines.

Oui, ce sont nos écrivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le

sont: car une littérature cosmopolite, c'est-à-dire européenne, doit

être, par définition, commune et intelligible à tous les peuples

d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par l'ordre, la proportion

et la clarté, qui passent justement, depuis des siècles, pour être nos

qualités nationales. Ils le sont encore par cette large sympathie

humaine que nous croyons aujourd'hui découvrir chez les étrangers et

qui, pourtant, a toujours été une de nos marques les plus éminentes.

Nous aimons aimer; nous sommes peut-être le seul peuple qui soit porté à

préférer les autres à soi. Mais cet enthousiasme même, avec lequel nous

avons chéri et célébré l'humanité miséricordieuse du roman russe et du

drame norvégien, ne montre-t-il pas que nous la portions en nous et que

nous l'avons seulement reconnue?

Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer à la refaire et à la

garder nôtre. On peut craindre que la caractéristique de nos esprits ne

finisse par s'atténuer; qu'à force d'être européen, notre génie ne

devienne enfin moins français. Faut-il voir là une conséquence indirecte

des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de

l'affaiblissement des études classiques? Les jeunes gens sont moins

sensibles à la belle forme latine, moins choqués de l'absence de cette

forme chez les étrangers. Cela me déplaît: car préférer décidément et

systématiquement les oeuvres étrangères, ce serait les préférer à cause

de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable à notre propre génie, ou de

vague, d'indéfini, d'informe et, au bout du compte, d'inférieur à ce

génie même. Et alors, quelle humilité! ou quelle duperie! Que si nous

les aimons précisément parce qu'elles sont très imparfaites, et parce

qu'elles nous permettent de rêver autour d'elles et de créer ou

d'achever nous-mêmes leur beauté à travers les traductions, sachons du

moins que c'est à cause de cela que nous les aimons, et non pour une

supériorité qu'elles n'eurent jamais...

Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme

littéraire. Disons plus équitablement:--Ces échanges et ces reprises

d'idées entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus

depuis que la rapidité des relations commerciales a entraîné celle des

relations intellectuelles. Tantôt, nous avons emprunté aux autres

peuples, et nous avons imprimé à ce que nous tenions d'eux un caractère

européen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols.

Tantôt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur

avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mêmes prêté.

Ainsi au XVIIIe siècle nous avons découvert les romans de Richardson,

qui avait imité Marivaux. Ainsi nous avons retrouvé chez Lessing ce qui

était dans Diderot, et chez Goethe beaucoup de ce qui était dans

Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le

romantisme que nous avions déjà inventé. Car, n'est-ce pas? le

romantisme, ce n'est pas, seulement le décor moyen-âgeux ni, au théâtre,

la suppression des trois unités ou le mélange du tragique et du

comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la reconnaissance des

droits de la passion, c'est l'esprit de révolte, c'est l'exaltation de

l'individu: toutes choses dont les germes, et plus que les germes,

étaient dans la _Nouvelle Héloïse_, dans les _Confessions_ et dans les

_Lettres de la Montagne_... Dans cette circulation des idées, on sait de

moins en moins à qui elles appartiennent. Chaque peuple leur impose sa

forme, et chacune de ces formes semble successivement la plus originale

et la meilleure.

Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif!

Cette inquiète septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle

point à languir déjà? Et au surplus, pour en revenir au règlement

présent de cette espèce de compte de «doit et avoir» ouvert entre les

races, ne resterait-il pas à chercher si le piétisme d'Eliot,

l'idéalisme contradictoire et révolté d'Ibsen, le fatalisme mystique de

Tolstoï sont nécessairement quelque chose de supérieur soit à

l'humanitarisme, soit au réalisme français? Qui affirmerait que notre

ardeur de foi scientifique et de charité révolutionnaire, médiocrement

intérieure et plutôt tournée aux réformes sociales, ne compense pas,

même aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord à la

méditation et au perfectionnement intérieur? Qui jurerait enfin que,

largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour

l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine,

celle qui passe pour responsable des brutalités et des sécheresses de

la littérature naturaliste, ne correspond pas à un moment plus avancé du

développement humain que la religiosité protestante et septentrionale?

Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer que ceux-là, ne

présagent-ils point la conciliation de deux esprits qui, chez nous,

furent trop souvent séparés? et n'y reconnaissons-nous pas à la fois

l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beauté morale et,

déjà, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent? Qui vivra

verra. En attendant, dépêchez-vous d'aimer ces écrivains des neiges et

du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y croit, et

qu'ils peuvent encore agir sur vous,--comme il faut se servir des

remèdes à la mode pendant qu'ils guérissent. Car il se pourrait qu'une

réaction du génie latin fût proche.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 34 / 62 题