Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces,
et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule.
Événement considérable, mais non point surprenant.
Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une
certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un
Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et
nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même
coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent
ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du
chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une
expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est
clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la
littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science et
le génie allemands et mettait un Goethe, ou même un Herder, au-dessus de
ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien
de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux
poètes et aux romanciers anglais contemporains.
Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne,
l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous
attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits.
Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement
violent et prolongé. Il dure encore.
Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des
brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui
peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond
Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes
et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous
nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement
Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres
romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le
monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la
_Puissance des Ténèbres_, et je ne sais plus quelle troupe nous donna
_l'Orage_ d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses
dernières pièces (depuis 1886) ont été traduites. Nous avons vu, au
Théâtre-Libre, _les Revenants_ et _le Canard sauvage_; au Vaudeville,
_Hedda Gabler_ et _Maison de Poupée_; au théâtre de l'Oeuvre,
_Rosmersholm_, _Un ennemi du peuple_, _Solness le constructeur_,
_Brand_, et le _Petit Eyolf_; au théâtre des Escholiers, _la Dame de la
mer_. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé _Une faillite_
du Norvégien Bjoernson, _les Tisserands_ et _l'Assomption d'Hannele
Mattern_, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et _Mademoiselle Julie_, de
l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre Idéaliste, _l'Intruse_, _les
Aveugles_, _Pelléas et Mélissande_, du Belge Mæterlinck; l'Oeuvre, les
_Âmes solitaires_, de Hauptmann, les _Créanciers_, de Strindberg,
_Au-dessus des forces humaines_, de Bjoernson. Et certainement j'en
oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolérance de
l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du
Nord. Oui, on le dirait, ces âmes polaires parlent vraiment à nos âmes;
elles y entrent très avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au
tréfonds.
Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface
de son _Roman russe_:
«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de
nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et
d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme
l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et
docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à
Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature de
nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, nous
le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est pas
guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus
de l'âme française.»
C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.
I
Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges
Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de
quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et
sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces
lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que
j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de
la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire
chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis
tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des
sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond
de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les sentiments
dirigeants, et comme le _substratum_ de leurs oeuvres respectives.
Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus
caractéristiques de sa manière, c'est _Silas Marner_, _Adam Bede_, _le
Moulin sur la Floss_, et _Middlemarch_.
Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de
coeur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises
indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire:
«Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a
cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien
simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que
pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour,
Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son
argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille
abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.--Adam
Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas
méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser
séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son
nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à
la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la
douleur.--De même, _le Moulin sur la Floss_, c'est l'histoire de deux
enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une
sensibilité un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs parents
surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la souffrance
fortifie et rend meilleurs.--Et _Middlemarch_, c'est la vie,
minutieusement contée,--oh! combien minutieusement!--d'une grande âme
dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus
grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.
Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de
conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont
marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de
l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la
vie humaine.
Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que
celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse
rien à désirer, dans une partie considérable de l'oeuvre de George Sand.
Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même
évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur
moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression
contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions
antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume
et contient les impressions concordantes d'un certain nombre
d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la
confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce,
commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque
ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par l'impression
qu'un individu reçoit d'une oeuvre;--et naturellement, je ne puis vous
donner ici que la mienne.
Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez _la Mare au
Diable_, _la Petite Fadette_, _François le Champi_, _le Meunier
d'Angibault_. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante,
autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de
complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe
et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention,
une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le
Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en
a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande
raison, c'est que je le crois.
Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous,
n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et
au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen.
Dans _les Revenants_, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de
foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la
destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de
son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du
premier coup, va si loin dans cette indépendance retrouvée que, à un
moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade une servante
qu'elle sait être sa soeur naturelle.
Dans _Maison de poupée_, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend
pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari
est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah
lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par
elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée
comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle
abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher
la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale.
Dans l'_Ennemi du peuple_, un médecin de petite ville découvre que la
source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays
est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les
autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en
ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes
ligués ensemble.
Dans _Rosmersholm_, Rosmer, descendant d'une vieille famille très
fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre
penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à
renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées
nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a
poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors,
le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer reste
désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu lui
communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de
découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la
rivière où leur victime a cherché la mort.
Dans _Hedda Gabler_, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle
méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa
crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la
cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une
destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est
devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne
pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa
destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver.
Dans _la Dame de la mer_, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui
elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente
ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux
et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à
son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis
l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme
est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que
tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet inconnu qui
t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu
la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi
j'ai pu y renoncer.»
Toutefois, dans _le Canard sauvage_, Ibsen nous montre que ce qui est
bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit
rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un
déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant
d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus
tristes et aux plus inutiles catastrophes.--Et, de même, dans _Solness
le constructeur_, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un
homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui,
et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique.
Ainsi,--sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses
rêves et les railler,--les drames d'Ibsen sont des crises de conscience,
des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais
d'affranchissement moral.
Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la
haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception
païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de
vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore
et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication
des droits de la conscience individuelle contre les lois écrites, qui
ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les conventions
sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux
apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la
purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui,
la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le
pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union
parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et
l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et
intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la
vie à l'Idéal,--un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on
distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais
d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et,
presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique
et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette
affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans
doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments
contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand
rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie.
Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque
c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à
Ibsen), n'est-ce pas précisément la substance des premiers romans de
George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut un
merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et
toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage
est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés
libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on
nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec
l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et
déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la
société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la
religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et
je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.
Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand;
mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je
ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152):
«Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes
les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses
objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait
quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité
enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était
plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'était ni l'Église,
ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois qui lui
dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience. Dans
l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était fait un
ami de son propre coeur.»
Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans
le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher,
Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature
et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le
choisissant dans sa liberté.--Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a
un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis
dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite
Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris
d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.--Et _la Dame
de la mer_, c'est _Jacques_, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel
donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en
profite, et l'autre non, voilà toute la différence.--Ibsénienne,
Marcelle qui, dans _le Meunier d'Angibault_, renonce à tout, se fait sa
religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor
dans _Lélia_. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que,
forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la
destinée humaine, sans cet enfer, je ne l'aurais jamais goûté... Cette
surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux dangers et aux
fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin quand elle fut
aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...»
Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen
prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le
«troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la
croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier
seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en
rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes
et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle,
sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait
d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de
l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de
prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez _Spiridion_, si vous en
avez le courage.
Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans
George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,--antérieur, ne
l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,--que nous achèverions de
le retrouver.
La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du
coeur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais c'est
l'âme même de la plupart des drames de M. Dumas! Seulement, tandis que
les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et la société en
général, les insurrections de M. Dumas visent presque toujours un
article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et je ne vois
pas que cette précision soit nécessairement une infériorité.
_La Dame aux camélias_ nous montre l'amour libre s'absolvant à force de
sincérité, de profondeur et de souffrance.--_Le Fils naturel_,
_l'Affaire Clémenceau_ protestent contre la situation faite par le code
aux enfants naturels.--_Les Idées de Madame Aubray_ et _Denise_, ces
deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que,
dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de
prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un
autre que lui.--Dans _la Femme de Claude_, un homme, après avoir prié
Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son
tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience
contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde
moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation
financière.--L'_Ami des femmes_, _la Princesse Georges_, _l'Étrangère_,
_Francillon_ reposent sur la même conception du mariage que _la Dame de
la mer_ ou _Maison de poupée_.--Et si vous voulez des orgueilleuses, des
insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, et
Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda Gabler.--Bref, le
théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de consciences ou qui
cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle intérieure,
l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes les règles,
écrites ou non.
Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents
des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens
frivoles s'en sont assez moqués, que, dans _Denise_ et ailleurs, M.
Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite
ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce
devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bjoernson:
_le Gant_. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui
soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes.
Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette
courageuse vierge manque un peu de duvet...
Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous
dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous:
1º «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies
et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le
pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et
Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme
n'est jamais impénitente; on l'entend gémir et chercher: elle se
reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins
active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à
devenir une passion douloureuse.»
2º «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est
l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude
du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent
confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses
connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention
aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets
du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame
du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites:
elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de
Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.»
Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus,
souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions
culminantes.
C'est, dans _Crime et Châtiment_, la rencontre de Sonia, la fille
publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour
nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et
comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux
rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec
mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui
arracher... L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment atterrée, se
remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir, souffrir ensemble...
prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu après, Raskolnikof tombe
aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas devant toi que je
m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité.»
L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la _Guerre
et la Paix_, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon
Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de
Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet
homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de
somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui
adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague,
empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir
qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin,
dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un
chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date
une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le
civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a
trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans
ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un
talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se
sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans
la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée;
il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence mystique.»
Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir,
dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la
beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je
besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient
point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées
qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent
le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de
Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est
extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se
représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut
d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes,
Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime
s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime
si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut
sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près
incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant
donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire,
elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents.
Au moins la Fantine des _Misérables_ n'est qu'une pauvre bonne catin
qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la rédemption
par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la fantaisie
d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si son grand
mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple d'esprit,
nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons l'âme du
_Crapaud_ de la _Légende des siècles_:
Bonté de l'idiot! Diamant du charbon!
S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps
reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos
romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou
d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est
donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut,
chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent
la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers,
non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une
attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos
naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se
tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où
décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil?
En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement
et non sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain ou
l'ironie du peintre?
Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de
l'indifférence; et la petite Lalie de l'_Assommoir_, l'enfant-martyre,
plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief;
moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins
émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante
encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de
tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation
littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne
fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes;
je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et
infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si
grand coeur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la pure
flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette
formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de
leur invention.
Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux
établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours
admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il
n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des
caractéristiques, par exemple, de l'Anglaise Georges Eliot. Jamais la
haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes railleries dont
Eliot accable, avec une insupportable abondance, les petites gens du
_Moulin sur la Floss_. Et les humbles qu'elle aime, je sens trop qu'elle
«condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard dans la disposition
d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante philosophe et
éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez Flaubert, il n'y
a pas trace de cette affreuse condescendance.
Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais
cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons
jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance
philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus
pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on
dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père
Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui
ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien
Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité
ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection
spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à
peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui
travaillent et qui peinent comme nous...
Les soixante dernières pages de _Madame Bovary_ sont si étrangement
douloureuses que j'ose à peine les relire. Est-ce que vous ne sentez
pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si naïve
au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! la
chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui donc
a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père
Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au
Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de
bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et
encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est
fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu
qui permet au monde de durer,--que M. Brunetière, au temps où il goûtait
peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'oeuvre cette page
extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la
bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que
l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non,
l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop
facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle
qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de
Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après
la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait
à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le
moujick mêlerait peut-être à cela l'idée et le nom de Dieu. Mais nous
reviendrons là-dessus.
Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité
d'_Un coeur simple_? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime
l'admirable Dussardier de l'_Éducation sentimentale_, et était-il
nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on
nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par
se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie
philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même
titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un
Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature?
Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend,
dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières!
Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence
des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère
universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier
des nôtres?
«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances
obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion
physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela,
c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile
Zola.--Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux?
Qui l'a mieux connue et exprimée que l'auteur de _la Comédie humaine_
ou que l'auteur de _Madame Bovary_ et de _l'Éducation sentimentale_? Ici
encore relisez _Madame Bovary_: vous verrez que tous les actes, toutes
les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont expliqués, d'abord
par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, une rencontre, un
objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le dernier petit
poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien est tout, venant
après le reste...
Ou bien, quand on accorde à ces étrangers le privilège de savoir rendre
seuls «l'entour de la vie», veut-on dire que, tandis que le romancier
français «choisit, sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et
des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix, le Russe,
dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à
trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une
pensée, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est
conditionné partout?» Oui, je connais et j'admire la richesse
surabondante, et presque égale à celle de la vie même, de cet
embroussaillé roman: _la Guerre et la Paix_. Mais n'avons-nous donc
point chez nous de ces romans conformes à la complexité des choses, où
l'entre-croisement des faits moraux ou matériels correspond à celui de
la réalité et qui contiennent en quelque façon toute la vie? Ce sera, si
vous y faites attention, _les Misérables_, et ce sera, peut-être plus
encore, _l'Éducation sentimentale_. Je le dis après réflexion et avec
sécurité.
Ni les personnages distincts et fortement caractérisés n'y sont moins
nombreux ou d'âmes et de conditions moins variées que dans _la Guerre et
la Paix_, ni leur grouillement moins animé; ni les incidents, tour à
tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins épars. Frédéric et
Deslauriers ne sont pas des individus moins largement représentatifs que
Volkonsky et Bézouchof, et ils ne sont pas moins complètement «au milieu
des choses». Et c'est bien, ici et là, un moment historique qui nous est
peint dans sa totalité: ici, la société russe durant les grandes guerres
napoléoniennes, de 1805 à 1815; là, la société française de 1845 à 1851.
Et je doute même que, en dépit de leur grandeur extérieure, les
événements publics,--mêlés aux comédies et aux drames privés,--que nous
raconte Tolstoï, dépassent en intérêt et en importance ceux dont
Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement
_l'Éducation sentimentale_ est l'histoire de deux jeunes gens, très
particuliers comme individus et très généraux comme types, puisqu'ils
représentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune
homme positiviste, et cela juste à l'heure où la période du positivisme
va succéder chez nous à celle du romantisme; et non seulement cette
histoire se combine avec une étude des idées et des moeurs dans les
dernières années du règne de Louis-Philippe: _l'Éducation sentimentale_
est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et morale, sociale et
politique, de la Révolution de 1848; elle nous dit, et avec profondeur,
les barricades et les clubs, la rue et les salons, et elle nous montre
cette chose extraordinaire: la confrontation effarée des bourgeois avec
la Révolution, cette Révolution que leurs pères ont faite soixante ans
auparavant, mais qu'ils croient terminée, puisqu'elle les a enrichis,
qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutôt qu'ils ne reconnaissent
plus quand c'est eux à leur tour qu'elle menace, et qu'ils renient alors
avec épouvante et colère. Voilà peut-être une aventure aussi
considérable que la campagne de Russie. Mais, au surplus, je n'ai voulu
que vous suggérer cette idée, que _la Guerre et la Paix_ et _l'Éducation
sentimentale_ étaient, au fond, deux oeuvres de même espèce et de
composition analogue.
Et, enfin, qu'est-ce que cette «inquiétude du mystère universel», dont
on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce «mystère»,
ce n'est sans doute, ce ne peut être que celui de notre destinée, de
notre âme, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne
sait que presque tous nos écrivains, de 1825 à 1850, ont fait
spécialement profession d'en être inquiets? De cette inquiétude, Hugo
est plein, il en déborde. (Et si j'allègue tour à tour nos romantiques
et nos réalistes, c'est que leur influence se fait sentir
concurremment,--si toutefois c'est elle,--chez les derniers écrivains
septentrionaux.)
Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquiétude philosophique que du
sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut
être lui-même provoqué par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends
bien, il y a des moments où ce seul fait, que l'on est au monde, et que
le monde existe, apparaît comme tout à fait incompréhensible, nous
emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet étonnement de vivre,
cette sorte d' «horreur sacrée» ne comporte, par sa nature même, qu'une
expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se répétant. Et,
d'autre part, nous avions assurément éprouvé cet obscur frisson avant
d'avoir ouvert un livre russe ou norvégien. «Le silence éternel de ces
espaces infinis m'effraie», est une phrase qui ne date pas d'hier.--Un
des passages de Tolstoï où l'inquiétude du mystère est le mieux
traduite, c'est apparemment quand le prince André Volkonsky, blessé à
Austerlitz, est étendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, «ce
ciel lointain, élevé, éternel». Il songe: «Si je pouvais dire
maintenant:--Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je? Ou
une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je
ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,--ou
bien Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?...
Rien, il n'y a rien de certain, excepté le néant de tout ce que je
conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne conçois
pas...» Oui, cela est beau, mais d'une beauté qui nous était déjà, si je
ne m'abuse, on ne peut plus connue et familière.
«L'inquiétude du mystère», mais elle est jusque dans la petite âme
sensuelle et triste d'Emma Bovary. «L'inquiétude du mystère», elle est
dans l'âme simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: «C'est la
faute de la fatalité».--Et, si ce n'est l'inquiétude du mystère, c'est
donc la résignation à ne pas le comprendre,--en somme, un sentiment
consécutif à cette inquiétude, et non moins humain, et non moins
navrant,--qui pénètre la dernière conversation, à petites phrases brèves
et mornes, de Frédéric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur
vie, et comment ils l'ont manquée, et que cela leur est presque
indifférent parce qu'ils la mesurent, sans le dire, à quelque chose
qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'étant remémoré une anecdote
honteuse et naïve de leur enfance, ils disent tranquillement et
désespérément: «C'est peut-être ce que nous avons eu de meilleur»; de
meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rêve, et que ce rêve était le
premier. Souvenir si mélancolique, qu'il cesse d'être impur; jugement si
gros, dans sa bassesse voulue, de considérants inexprimés, qu'on n'en
sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse...
L'inquiétude du mystère, enfin, cela paraît immense, et cela est peu de
chose, ou plutôt cela est toujours la même chose. Elle se dégage,--soit
directement, soit sous la forme du nihilisme, où si facilement elle se
résout,--de toute oeuvre qui nous présente, de la réalité, une image un
peu poussée et qui ne s'en tient point aux superficies. L'inquiétude du
mystère, il n'est pas un écrivain digne de ce nom qui ne l'ait connue.
Que dis-je? Croyez-vous que les imbéciles même l'ignorent? Bouvard et
Pécuchet, ces deux bonshommes que Flaubert chérissait quoique ridicules,
et dont il a prétendu faire des sortes de don Quichottes de la
demi-science, mais ils ne font que ça, être inquiets du mystère
universel!