Dans _Pourquoi mon âme est-elle triste?_

Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment,

De naître et de mourir un court étonnement,

Un mot qu'avec mépris l'Être éternel prononce...

Éclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit...

Ainsi, dans le _Mahabharata_: «De même que des millions d'étincelles

jaillissent d'un feu brûlant, de même les âmes sortent de l'être

immuable et y retournent...»

Je sais bien que, tout de même, ce n'est pas exactement la même chose.

Nulle part (jusqu'à présent du moins) Lamartine n'identifie

explicitement Dieu et la Nature. S'il lui arrive de dire tour à tour,

comme les poètes hindous: «Dieu est dans l'univers» et «l'Univers est en

Dieu», il recule toutefois devant cette affirmation que «l'Univers est

Dieu», et s'en tient à celle-ci, que l'univers est la langue, le verbe

de Dieu. Mais nous sommes ici, j'en ai peur, dans une région de rêve où

les mots n'ont plus un sens bien précis... Dire que le monde est la

parole de Dieu, ce n'est peut-être déjà plus distinguer nettement l'un

de l'autre; et nous nous demandons, et Lamartine se demande lui-même ce

que peut bien être Dieu en dehors de sa parole qui est le monde, et si

Dieu serait encore concevable, cette parole supprimée. Le poète nous

dit:

Il est une langue inconnue

Que parlent les vents dans les airs,

etc., etc. Il énumère ici tous les phénomènes de l'univers physique, et

conclut: «--Cette langue parle de toi,

De toi, Seigneur, être de l'être,

Vérité, vie, espoir, amour!

De toi que la nuit veut connaître,

De toi que demande le jour,

De toi que chaque son murmure,

De toi que l'immense nature

Dévoile et n'a pas défini...»

Autrement dit: «Sans la nature qui est son verbe, et qui exprime,

semble-t-il, une volonté aimante et bienfaisante, nous ne saurions rien

de Dieu.» Or, de là à songer: «Ce verbe, c'est Dieu, puisque, sans lui,

Dieu serait pour nous comme s'il n'était pas», y a-t-il si loin?--Et,

d'autre part, lorsque les poètes hindous écrivent: «Écume, vagues, tous

les aspects, toutes les _apparences_ de la mer ne diffèrent pas de la

mer: nulle différence non plus entre l'univers et Brahma», ou lorsqu'ils

font dire à Dieu: «Je suis _dans_ les eaux la saveur, la lumière _dans_

la lune et le soleil, le son _dans_ l'air, la force masculine _dans_ les

hommes, le parfum pur _dans_ la terre, la splendeur _dans_ le feu,

etc.», n'avouent-ils pas implicitement que Dieu n'est point, proprement,

l'eau, la lune, le soleil, l'air, les hommes, la terre, le feu, mais

qu'il se manifeste sous ces «apparences»; et que le feu, la terre,

l'air, le soleil, l'eau, la race humaine sont les signes, les symboles,

la parole de Dieu? Ne se rencontrent-ils pas enfin, par un détour, avec

le poète des _Harmonies_? Ainsi se réconcilient, dans le vague, les

métaphysiques.

Que si les bons Hindous font parfois un pas vers Lamartine, plus souvent

c'est Lamartine qui fait un pas vers eux. À de certains moments, ébloui

par la splendeur du monde, il oublie la distinction prudente entre le

signe et l'Être signifié, et adore expressément, sans doute par

inadvertance, la Nature-Dieu. Il s'écrie dans l'_Hymne du matin_:

Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vent, flamme,

Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix!

Terre, exhale ton souffle! Homme, élève ton âme!

Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois!

Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut encore!....

Montez, il est là-haut; descendez, _tout est lui_!

Ailleurs, le rôle que Lamartine prête à l'Esprit-Saint ne paraît pas

extrêmement différent de celui de Vishnou: «Gloire à toi, dit la _Prière

de Parasasa_, tout-puissant Seigneur, ô Vishnou, âme de l'univers...» Et

Lamartine:

Tu ne dors pas, souffle de vie,

Puisque l'univers vit toujours!

Et plus loin:

Tu revêts la forme sanglante

D'un héros, d'un peuple, d'un roi...

Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous

citer cette strophe admirable):

Il se fait un vaste silence:

L'esprit dans ses ombres se perd,

Le doute étouffe l'espérance

Et croit que le ciel est désert.

Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage,

Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage,

Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son,

Le monde où nul éclair ne te précède encore,

D'un inquiet ennui se trouble et se dévore,

Et, comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore

Sent le divin frisson.

Mais ce que les _Harmonies_ lamartiniennes ont en commun avec les hymnes

du _Rig-Véda_, c'est, plus encore que certaines conceptions

métaphysiques, la poésie, la couleur, l'abondance, la magnificence,

l'accent... Oui, je trouve dans les _Harmonies_ quelque chose qui n'est

pas chez les poètes grecs, qui n'est pas dans Jean-Jacques, qui n'est

pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans George Sand ni dans Victor

Hugo: une sorte d'ébriété sacrée au spectacle et au contact de l'immense

univers. Hugo lui-même, visionnaire, reste beaucoup plus séparé des

objets qu'il décrit et des visions, le plus souvent terribles, où il les

déforme. L'âme de Lamartine, autant que cela est concevable, se dissout

délicieusement dans les choses... Il peut dire avec vérité:

Mon âme est un torrent qui descend des montagnes

Et qui roule sans fin ses vagues sans repos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mon âme est un vent de l'aurore

Qui s'élève avec le matin...

Il est dans cet état de ravissement et d'allégresse divine où nous

sommes tous entrés quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et

découverts, qui évoquaient en nous l'image de l'immensité et la beauté

totale et la figure même de la planète, sur la montagne ou au bord de la

mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air léger, presque

délivrés du sentiment de la pesanteur, vers les vallées doucement

bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous

marchions l'été, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout

enveloppés de rayons et d'odeurs végétales. Dans ces moments-là, on est

à ce point envahi de sensations puissantes et suaves qu'on serait fort

incapable de faire nettement le départ des effets et de la cause et

d'abstraire Dieu de tout ce «divin» où l'on est plongé, et qu'on ne

discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la nature est Dieu.

Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement, d'ailleurs, nous

ne saurions le traduire (à supposer que nous en eussions le talent)

qu'en le faisant cesser par la même. Sully-Prud'homme le définit en

analyste, avec un art exquis et laborieux, dans la pièce des _Stances et

Poèmes_ intitulée: _Pan_. Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou

plutôt il le «chante», il l'exhale, il l'épanche en paroles splendides,

et qui semblent involontaires. Et, je le répète, cela ne s'était point

vu depuis les poètes de l'Inde antique.

Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui

manquer.--Tu comprends, vient-il de dire à Dieu, l'hymne silencieux des

astres:

Ah! Seigneur, comprends-moi de même.

Entends ce que je n'ai pas dit!

Le silence est la voix suprême

D'un coeur de ta gloire interdit.

_C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!_

Ainsi le brahmane: «Quand je pense que cet être lumineux est dans mon

coeur, les oreilles me tintent, mes yeux se troublent, mon âme

s'égare... Que dois-je dire? et que puis-je penser?»

Mais bientôt le torrent repart et les mots se précipitent. Écoutez ce

_Cri de l'âme_:

Quand le souffle divin qui flotte sur le monde

S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent,

Et la fait tout à coup frissonner, _comme une onde

Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant_;

Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme

Où luisent ces trésors du riche firmament,

Ces perles de la nuit que son souffle ranime,

Des sentiers du Seigneur innombrable ornement;

Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle

Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,

_Que chaque atome d'air roule son étincelle

Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur_;

Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule, ou bourdonne,

Que d'immortalité tout semble se nourrir,

Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne,

_Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir_;

Que je roule en mon sein mille pensers sublimes,

Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter,

S'arrête en frissonnant sur les derniers abîmes,

Et, faute d'un appui, va s'y précipiter...

_Quand je sens qu'un soupir de mon âme oppressée

Pourrait créer un monde en son brûlant essor,

Que ma vie userait le temps, que ma pensée,

Et remplissant le ciel, déborderait encor:_

Jéhovah! Jéhovah! ton nom seul me soulage...

Vous sentez bien qu'il crie ici: «Jéhovah» comme ses lointains ancêtres

eussent crié: «Vishnou», et que les deux cris ont le même sens.--Et, par

exemple, vous trouverez le même souffle, le même mouvement, les mêmes

images, le même son et, j'y reviens, la même «ivresse» dans l'_Hymne de

Cutsa_ (vous savez que Cutsa est le nom de l'Aurore) et dans l'_Hymne du

matin_:

Ô Dieu, vois dans les airs!...

Ô Dieu, vois sur les mers!...

Ô Dieu, vois sur la terre!...

J'ai cité tout à l'heure un peu pêle-mêle, pour les rapprocher des

cantiques de notre poète, des prières hindoues d'époques et même

d'inspirations un peu diverses. Je précise maintenant: c'est aux plus

anciennes hymnes,--à celles où le panthéisme n'est qu'en germe et n'a

pas encore enfanté le pessimisme bouddhique,--que ressemblent

particulièrement certaines _Harmonies_. Et cette poésie, védique ou

lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que

les hommes aient entendue.

Il pense, _et l'univers dans son âme apparaît_.

Cette poésie-là, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de

l'univers dans une âme.

3º Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous le

brahmane ébloui par les phénomènes et prêt à se fondre en eux,

l'Occidental, le chrétien, le Bourguignon veille, et tout à coup se

ressaisit et oppose son «moi» retrouvé à l'univers délicieux et

accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable:

_Éternité de la nature, brièveté de l'homme_.

«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un

roseau pensant.» (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est

vieille de deux cent trente ans, ou à peu près.) Le cantique de

Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout pâlit, une idée

analogue. Analogue seulement. Pascal disait: «Il ne faut pas que

l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau

suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait

encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et

l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute

notre dignité consiste donc en la pensée.» Lamartine ajoute à cela

quelque chose. Il ne dit pas seulement à la Nature: «Toi, tu ne sais

pas; moi, je sais.» Il lui dit: «Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas

Dieu (sinon dans les vers des poètes et par un jeu de métaphores dont

j'ai moi-même quelquefois abusé); moi, je l'aime.» Et, après avoir, dans

des strophes impétueuses, salué l'immensité de l'océan, de la terre, des

astres et du ciel; après s'être vu petit, si petit! dans l'espace, et

si éphémère dans le temps, perdu dans l'humanité totale comme l'est une

goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanité l'est elle-même dans

l'infini des mondes, le poète.... Non, j'ai beau faire, je ne puis me

tenir de copier encore,--pour moi, non pour vous,--la fin de cet hymne

sublime, un des chefs-d'oeuvre du verbe humain:

... Vous allez balayer ma cendre,

L'homme ou l'insecte en renaîtra.

Mon nom brûlant de se répandre

Dans le nom commun se perdra.

Il fut! voilà tout. Bientôt même,

L'oubli couvre ce mot suprême,

Un siècle ou deux l'auront vaincu...

Mais vous ne pouvez, ô Nature,

Effacer une créature.

Je meurs! Qu'importe? J'ai vécu!

Dieu m'a vu! Le regard de vie

S'est abaissé sur mon néant.

Votre existence rajeunie

À des siècles, j'eus mon instant!

Mais dans la minute qui passe,

L'infini de temps et d'espace

Dans mon regard s'est répété,

Et j'ai vu dans ce point de l'être

La même image m'apparaître

Que vous dans votre immensité!

Distances incommensurables,

Abîmes des monts et des cieux,

Vos mystères inépuisables

Se sont révélés à mes yeux:

J'ai roulé dans mes voeux sublimes

Plus de vagues que tes abîmes

N'en roulent, ô mer en courroux!

Et vous, soleils aux yeux de flamme,

Le regard brûlant de mon âme

S'est élevé plus haut que vous!

De l'Être universel, unique,

La splendeur dans mon ombre a lui,

Et j'ai bourdonné mon cantique

De joie et d'amour devant lui;

Et sa rayonnante pensée

Dans la mienne s'est retracée,

Et sa parole m'a connu;

Et j'ai monté devant sa face,

Et la Nature m'a dit: «Passe;

Ton sort est sublime! il t'a vu!»...

Vivez donc vos jours sans mesure,

Terre et ciel, céleste flambeau,

Montagnes, mers! Et toi, Nature,

Souris longtemps sur mon tombeau!

Effacé du livre de vie,

Que le Néant même m'oublie!

J'admire et ne suis point jaloux.

Ma pensée a vécu d'avance,

Et meurt avec une espérance

Plus impérissable que vous!

Lamartine écrit dans son _Commentaire_: «C'est un chant ou plutôt un cri

de pieux enthousiasme échappé de mon âme à Florence, en 1828. C'est une

des poésies de ma jeunesse qui me rappelle le plus à moi-même le modèle

idéal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.»

Ainsi l'auteur des _Harmonies_ parcourt, d'un mouvement naturel, toutes

les façons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqué la façon

catholique,--d'un catholicisme où le dogme n'est pas serré de très près,

mais où persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens,

le recueillement du sanctuaire, un charme très doux d'oraison pieuse.

(_La Lampe du Temple ou l'Âme présente à Dieu_; _Hymne du soir dans les

Temples_.)--Puis nous avons vu le déisme du poète, par la nature des

arguments qui l'appuient et par l'espèce d'ivresse amoureuse dont il est

envahi en les développant (ces arguments étant les spectacles même de

l'univers sensible), aboutir à une disposition d'âme proprement

panthéistique.--Enfin, cet enchantement secoué, voici reparaître le

spiritualisme ardent et pur des _Méditations_ (_le Tombeau d'une mère_,

_Hymne de la mort_). Dans ce vaste soliloque: _Novissima Verba_, le

poète, près de désespérer, se réfugie, parmi la fuite, la vanité et le

néant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et

rencontre, pour la définir, des images qui semblent d'exactes

transpositions des formules kantiennes:

Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme,

Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme,

La conscience! instinct d'une autre vérité,

_Qui guide par sa force et non par sa clarté_,

Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière

Par la voix, par la main, et non par la lumière.

Noble instinct, conscience, _ô vérité du coeur_!

Et un peu plus loin, devançant, cette fois, les meilleures formules de

Renan:

... Et dût ce noble instinct, sublime duperie,

Sacrifier en vain l'existence à la mort,

J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;

À dire, en répandant au seuil d'un autre monde

Mon coeur comme un parfum et mes jours comme une onde:

«Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,

L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;

Et si, dans cette lutte où son regard m'anime,

Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.»

D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en

vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en

effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort

différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée.

_La Pensée des morts_, d'une si mélancolique tendresse, dit la

perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être

clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation _Aux

chrétiens dans les temps d'épreuves_, l'_Hymne à l'Esprit-Saint_,

l'_Hymne au Christ_, les _Révolutions_ dégagent le sens véritable de

l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques ont abaissé la

sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le sacrifice,

et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du monde et dans

l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été dites, je crois;

et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter quelques-unes, mais non

pas mieux ni plus clairement, ni plus magnifiquement, parce que cela est

impossible.

Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements

nouveaux et plus hardis peut-être, dans _Jocelyn_, dans _la Chute d'un

ange_ et dans _les Recueillements_.

V

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 26 / 62 题