VIII

Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est l'ancienne

capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues étroites,

tortueuses et sales, des magasins où l'acheteur ne voit goutte, une

cathédrale assez laide, où l'on trouve le portrait de saint Prétextat,

le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles églises moisies que

les antiquaires gardent religieusement par amour de ce qui est malpropre

et de ce qui encombre la voie publique, voilà les monuments qui

recommandent Vieilleville à la curiosité des Anglais.

La maison du major Bonsergent était située dans le faubourg au delà de

la rivière, à quelques pas de l'octroi. Le major, amateur passionné

de l'horticulture, l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un grand

jardin, qui était, avec sa fille, son amour et sa joie. La façade, par

une bizarrerie d'homme de goût, qui n'est pas rare en province, était

tournée vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue des fleurs

bleues de la clématite, du liseron aux fleurs campanulées où le jaune,

le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie, et des

grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait à tous les yeux la

maison d'un vieux soldat de Napoléon, à qui le repos était devenu cher

après tant de combats livrés et tant de courses inutiles de Cadix à

Moscou.

Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus du jardin, un premier

étage et un grenier composaient toute la maison. Elle était partagée

en deux parties égales par la porte d'entrée. À droite, on trouvait la

cuisine, commode et spacieuse, avec une grande cheminée sous le manteau

de laquelle on pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la lueur

du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée de bois de chêne et

garnie d'immenses armoires. À gauche étaient le salon et la chambre à

coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle

Claudie et de sa mère. Partout, à profusion, entraient l'air et le

soleil.

Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique à

Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des

méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait

la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché

bien des romans sans en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris

étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci

les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitué, ni

trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop

froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop

enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple

calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont

parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major

Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut,

un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients

qui entrent dans la composition d'un ménage.

Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa

femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie,

n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte

du redoutable major dont la réputation de sabreur effrayait les plus

braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste sort

dont le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme.

Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge,

l'imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à l'aigre,

comme le lait trop longtemps conservé; son caractère impérieux et

violent ne supportait plus aucune résistance, et les discours les

plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major.

Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête, haussait les

épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin.

Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de

la mitraille exaspérait la nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer?

Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie

cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe

patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas

d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêt à tous les périls, mais

positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries

féminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme

Bonsergent. Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabré sans

relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de

Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait

jamais lu _René_ ni le _Corsaire_, et s'il les avait lus, il n'aurait

rien compris à ces tourments imaginaires. Il considérait la _Henriade_

comme le plus beau des poëmes épiques et le plus durable monument de la

langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers:

Je chante ce héros qui régna sur la France

Et par droit de conquête et par droit de naissance.

Et le reste. La _Henriade_ et les tragédies de Racine et de Corneille

étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En

vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme

de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare et Goethe, ces fils

d'une race étrangère? Sommes-nous bien sûrs d'entendre _Hamlet_ et

de déchiffrer _Faust_ ou _Wilhelm Meister_? De bonne foi, est-il un

Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques?

Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût

inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était

pas de cette race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta

le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à Waterloo. Sous le voile

d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Vieilleville,

il cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant,

circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales.

Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé

aurait troublé sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter

jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de

tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se

fût fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le

respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa

fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération que

la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne.

Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnommé _Malaga_, du

pays où il avait fait sa fortune.

Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face

triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés

sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les

moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre

de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis

féroces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de

l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant,

rôder pieds nus dans la rue de _la Queue-des-Vaches_ furent émerveillés

de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant

de la _Dame-Blanche_, un château et une terre de huit cent mille francs

sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'avait pas vidé son sac.

Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque.

Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à

la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces

malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le

colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses domestiques. Pas un

habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le

bois fût voisin de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner

demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de

l'incendiaire, le joignit et le bâtonna de telle sorte que le pauvre

homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de

suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieux

_Malaga_.

Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la fraternité

d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le

jardin du major.

«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage?

--Quel mariage? répondit Bonsergent.

--Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?

--Claudie est si jeune!

--Elle est grande comme père et mère!»

Le major, sans répliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit à

tailler un églantier.

«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et réponds-moi. J'ai

huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son

mariage. Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture.

--Vois-tu ceci? interrompit le major.

--Oui! c'est un bourgeon. Après?

--Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon?

--Qu'en sais-je?»

Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses yeux, le tourna et le

retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le

colonel:

«C'est le _géant des batailles_! dit-il.

--Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux ans.

--Qui? le _géant des batailles_?

--Non, non, mon fils Audinet!

--Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son

avancement.... Où diable vais-je le placer?

--Audinet?

--Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mon _géant des

batailles_. Tiens, voici la rose jaune à fleurs doubles d'un vermeil

orangé à l'intérieur, _rosa sulphurea_, n'est-ce pas joli? Mais ce

jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau géant. Ah! vois-tu

ma _pimprenelle à fleurs de ciste?_ Ses larges fleurs blanches feront

valoir le _géant_.... Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si ma

_pimprenelle_ ne valait pas toutes les préfectures de France! Voyons, tu

disais que ton Audinet sera préfet dans deux ans?

--Préfet ou député.

--Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie?

--À Vieilleville.

--De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense?

--Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille

francs le jour de son mariage avec Claudie; mais en ta faveur et pour

qu'il soit député, je doublerai la dose; cela te convient-il?

--Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux Malaga? Eh bien! tu vaux

mieux que ta réputation, et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon

ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé à travers

le monde, nous devons nous connaître à fond, et nous pouvons parler

franchement.

--Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.

--Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent par les fenêtres.

--Un argent si durement gagné!

--Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller cette sainte

Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu!

qu'elle était lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever. T'en

souviens-tu?

--Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère.

--Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr de Velasquez dont le

gouvernement t'offrit vingt mille francs l'an dernier, que de peine t'a

coûté l'emballage!

--On me l'a vendu, tu le sais bien.

--Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris encore de la drôle de

mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la

gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement une

piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché miséricorde. Si tu

donnes deux cents mille francs comptants à Audinet, la prescription est

acquise, et je te donne Claudie en toute propriété, son consentement

réservé, bien entendu.

--Et cent mille francs!

--Va pour cent mille francs, bien que cela me gêne un peu, car je ne

suis pas un Crésus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait

pour moi.

--Encore! dit Malaga avec impatience.

--Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce n'est à nous

permettre d'être francs avec sécurité?

--Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel.

--Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et la royauté citoyenne.

--Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de démolir Oliveira.

--C'est difficile.

--Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le frondeur, l'indépendant;

il est à demi brouillé avec le préfet dont il croit n'avoir plus besoin.

Mon Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du chat-tigre,

va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous

les gens riches et bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux

de la vieille ne connaissent que toi; les pères de famille qui veulent

pousser leurs fils dans la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou

dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse,

impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matière

d'impôts), tout ce monde fait bien au moins cent quatre-vingts citoyens

éclairés, patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper leur

cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts électeurs sur

trois cents, c'est une belle majorité, et je connais bien des gens qui

s'en accommoderaient assez.

--Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois cent mille francs, ce

n'est pas de quoi faire figure à Paris.

--Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller d'État les

comptes-tu pour rien?

--Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? _Manibus et pedibus

descendo in sententiam tuam_, comme disait après boire notre défunt

curé.

--Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait?

--Pas moi, à coup sûr.

--Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, il connaît les

affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une légitime confiance dans ses

forces, et il n'est attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles

qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va, nous le verrons

ministre.

--Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour,

Claudie.»

La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'étais né

poëte (et plût aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin

de la poésie!) j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où

la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. Fi de la beauté

grecque et de la fameuse Hélène, épouse incomprise du roi Ménélas! fi

du masque indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie était mille

fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire étaient

ce que les dieux ont fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et

soyeux, naturellement bouclés, retombaient librement sur ses épaules

soulevés par le plus léger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur,

la force et la sérénité; ses épaules, un peu maigres encore, étaient

légèrement arrondies, et son corps, délicatement sculpté, mais non

pas frêle, offrait toutes les sinuosités qu'on admire dans les jolies

statuettes de Pradier.

Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la puissance invincible,

c'est la gloire, c'est le génie; mais il faut savoir manier cette arme

dangereuse. Un proverbe inventé par les laides qui font la majorité du

beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il

vous plaît? la nature est-elle si avare de ses dons? Claudie avait de

l'esprit je vous le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé,

un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme

toute divine et qui n'avait d'autre défaut qu'une fierté sans égale,

que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait

adorer et jetait à peine un regard distrait sur les fidèles prosternés

dans le temple. Combien d'autres ont le même orgueil sans avoir la même

excuse!

La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout à fait

parfaite. Entre voisins, les relations sont souvent _très-tendues_,

pour parler comme messieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je

l'espère, le droit des gens que la langue française. Certes, le merle

blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu; mais un groupe

de dix ou douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent sans

se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des

absents, qui n'échangent, suivant les traditions de l'ancienne et

noble politesse française, que des paroles amies ou courtoises, ou

instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et

qui ne calomnient pas l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains

que de répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. Ce

n'est pas la faute des provinciaux qui ne sont à coup sûr, ni plus bêtes

ni plus méchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter,

qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles

rentrants des autres, et qui leur a ménagé trop d'occasions de se

choquer réciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant

qu'on ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque jour, s'il

prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre a vue sur votre jardin, si

sa femme étend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur

vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules viennent

becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair

qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement et

de vous faire un tambour de sa peau. De là, ces haines immortelles

qui s'éteignent parfois de la même manière que celle de Montague et de

Capulet, mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée tombe

encore pleine des mains de Juliette, et Roméo remet à temps l'épée dans

le fourreau.

Est-il besoin de dire après ce préambule que Mlle Claudie Bonsergent

était la personne la plus brillante, la plus enviée et la plus détestée

de Vieilleville! Sa beauté excitait la jalousie des femmes, et son

orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on dédaigne de lui

plaire. Elle entrait au bal indifférente et superbe, recevant tous les

hommages sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial se

réunit la _bonne société_ de Vieilleville, tous les yeux étaient tournés

sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi

de victorieux et d'imprévu, que tout le monde se hâtait d'imiter. On

copiait ses airs de tête, mais vainement. Elle gardait le secret de sa

beauté.

Telle était la fille unique et l'héritière présomptive du vieux

Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas léger de la belle Camille,

dont les pieds ne courbaient même pas la tige des blés, donna son front

à baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la

baisa avec la galanterie des marquis du siècle dernier.

«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.

--Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.

--Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit Malaga, car vous avez

ce matin le plus beau teint du monde.

--Oui. J'ai fait des rêves d'or.

--Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous prie.

--Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort

pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans

une magnifique forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain.

Le soleil traversait à grand'peine les feuilles des arbres et éclairait

ma route. J'étais seule, et je voyais au loin la vallée de la Seine et

le dôme du Panthéon.

--Oh! je tremble, dit le colonel.

--Et vous avez raison. Tout à coup un loup affamé sort du fond de la

forêt et s'élance pour me dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes

pieds sont cloués au sol...

--Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur...

--Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, la gueule

béante. Déjà je faisais une dernière prière et je me recommandais à

Dieu. Heureusement...

--Eh bien! votre histoire est finie? Continuez donc, je vous prie.

Heureusement...

--Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est servi, et ma mère me

charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert.»

Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la maison.

--Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon coeur mes huit enfants

pour une fille de ce caractère.

--Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas dégoûté, camarade.

--Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas malheureux.

--Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de rien.

--Que dit ta femme de nos projets!

--Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense,

si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-même.

--Bon! et que dit-elle?

--Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera l'union des deux

familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il

n'entend rien à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son

ménage, des théories déplorables.

--Total?

--Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en séparer. Elle est

d'avis qu'on attende, etc., etc.

--Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs

le jour de son mariage?

--Non.

--Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je crois, bien des

scrupules.

--Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.»

Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité d'un vieil ami. On se

mit à table, et, vers le milieu du déjeuner, les convives dont la faim

était à demi calmée, commencèrent une conversation suivie.

«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.

--Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque, la diligence ayant roulé

dans un précipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de

Cologne.»

En même temps elle raconta tous les détails de l'accident.

«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait là, sans qui nous

aurions eu peine à nous tirer d'affaire.

--Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.

--C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à Vieilleville pour

plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.

--Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent.

--Sous quel prétexte? demanda le major.

--Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé de m'apporter un

bracelet de Froment-Meurice, dont elle me fait présent.»

Les deux vieillards se regardèrent.

«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un de ces idéologues qui

ont perdu la France avant et après Napoléon.

--Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et nous ne nous en portons que

mieux. Buvons à la santé des vivants et ne méprisons personne. La France

est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre,

elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. C'est toute

l'histoire de France. Eh bien, le tour des avocats est à la fin venu.

--Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans qu'ils parlent;

sacrebleu! la luette doit leur faire mal.

--Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder

beaucoup. Je vois en Algérie des gaillards qui s'escriment de la

belle façon et qui découpent très-proprement les enfants du Prophète.

Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont

rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-toi du

mot de Bugeaud: _Le futur maître de la France fume en ce moment sa pipe

dans quelque bivouac de l'Atlas_.»

On versa le café.

«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel.

--Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi, répondit la jeune fille,

est M. Brancas.

--C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre jour pour un petit coquin

qui avait égorgé son père?

--Oui, colonel.

--Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce scélérat,

quand tout le condamnait! Voilà un vilain tour de force.

--Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas

été exaspéré jusqu'à la folie par de longues souffrances? On coupe le

cou aux parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents qui

égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? Presque rien. Le jury est

plein d'indulgence pour eux.

--Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle déjà si ébréchée? dit

Malaga.

--L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents

sont la propriété des enfants.

--Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des mains, voilà qui est bien

dit, et je suis bien fâchée que tu n'aies pas rédigé le Code.

--Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis.

--Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pour

commencer, puisque tu es ma propriété, je ne veux pas qu'on détériore

mon bien. Prends-moi cette calotte de velours pour te garantir du vent

frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?»

Les deux anciens soldats obéirent.

«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin de ton rêve.

--Où en étais-je?

--Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....

--Eh bien! un guerrier plus beau que le jour est venu l'épée en main,

et, comme un vrai Saint-Georges, il a jeté le loup par terre d'un coup

de pointe.

--Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel? dit le colonel en

riant.

--Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.

--Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent pas d'autre chose.»

En ce moment, on annonça Brancas.

Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin il avait fait une course

à cheval dans les bois de son hôte et pris langue dans le pays. Comme

tous les gens que leur métier condamne à vivre entre quatre murs, il

n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et

à coup sûr fort éloigné de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au

plus vite de sa commission et à rendre visite à la famille Bonsergent.

Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut à l'exciter par

toutes sortes de lenteurs calculées; enfin il fallut le laisser partir.

«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant.

Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-même son

cheval, et partit au galop. Vingt minutes après, il descendait devant

la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à

l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé dans le mur des

maisons confortables de province.

Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et

chercha des yeux Claudie qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et

de donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie présenta le jeune

homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire

et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur

que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du

jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de

la famille Bonsergent.

Après les premiers compliments:

«Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas

les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté

régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre

nature, à nous, est une nature de province.»

Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie

exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement

de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de

son père. Cette petite vanité dont on se moque est faite des mêmes

sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les

Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulême, de

Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athènes riait des barbares de

Suze, d'Ecbatane et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du goût,

entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond,

l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi

et doublé de la haine du prochain.

«Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays

pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la

Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au

Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa,

et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'énormes amas de

rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que

n'éclaire jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la pente de

la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les

yeux et le coeur; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des

objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus de trouver cela

beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent à coup sûr mieux que moi,

mais cette convention est de date bien récente. Croyez-vous que le sage

Homère se fût fort accommodé de la vallée de Chamounix, lui qui

avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé

au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile,

à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» parce qu'il dégrade

quelquefois les murs des métairies de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour

tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule

dans une prairie, d'une petite île bordée de tilleuls, et d'une grotte

d'où l'on découvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose,

et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse; jugez si

de simples mortels doivent se contenter à moins. Vous avez de l'eau, de

l'herbe, des forêts et «des collines couvertes de pampre vert qui pend

en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien des gens ont fait le

tour du monde et soufflé dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo,

qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du

feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main,

l'âpre sifflement de la bise dans les serrures.

--Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter

les merveilles du Niagara, les forêts immenses, les savanes et le soleil

à demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas

inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le

Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»

--Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un

habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses

étonnantes histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère pour

son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanter _De profundis_

pendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien

saine, se promène, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante,

insensible à tous les rhumatismes et à toutes les pleurésies; tantôt

c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec

un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où

un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait

comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage

normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?

--Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de

son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons,

des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou

que l'art suprême et le chef-d'oeuvre du poëte fût la conversation d'un

aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la

journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de

l'Océan à la peinture des émotions d'un herboriste.»

Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga

suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire

ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme.

«Nous avons tous raison, dit-il....

--Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.

--Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une

route pour le génie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher

la trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un

mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent

aux âmes troublées et violentes; le Français et le Lombard, aux âmes

douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres

glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.

--Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le

Parisien, si je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour

établir dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu

croire que j'eusse raison contre elle ou en même temps qu'elle, et je

mourrai sans le lui persuader.

--Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt

et à l'oeil.

--Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses

pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amitié.»

Malaga se mordit les lèvres.

«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami; tais-toi,

je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie?

--Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le

colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.»

Au même moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse

révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux.

«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m'avez

rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent

le plaisir de vous y voir.

--Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du

jardin en même temps que Malaga.

--Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le

colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas

supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où

ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur

aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de

meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres

brutaux.

--Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si

doux!

--Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait

violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais

déprécier son père.»

La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises

qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses

chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil.

Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de

Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile

et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de

la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le

sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris

des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux

d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre

coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement,

nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût

fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles

opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre

Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829,

s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs

rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit

prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance

et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se

battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous

les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon

ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie,

dégoûté de toutes les bonnes fortunes.

L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle

avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais

elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un

piédestal.

«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus

d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit

de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire

général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.

Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en

arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat

en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du

colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race

féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse

férocité.

Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et

s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour.

L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une

secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de

Claudie et l'examina sans affectation.

«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.

--Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon

devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer

le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un certain nombre

d'arrêtés.»

En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux

dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se hâta de les

présenter l'un à l'autre.

«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et

notre ami particulier.»

Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.

«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus célèbres avocats du barreau

de Paris.

--Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit

Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en

remercier particulièrement.»

À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas.

L'avocat s'aperçut que la main d'Audinet était froide et gluante comme

la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe

de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans

affectation néanmoins; mais il fut blessé de l'air assuré dont Audinet

paraissait prendre possession de Claudie.

«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrétaire

général.

--Oui, monsieur.

--Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est

d'accord que le testament est tout à fait valable.

--J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté

de P.... à une restitution.

--Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter

son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence; mais je

doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses

en faveur de votre client.»

Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le

connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général

voulait l'exciter à parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.

«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, en exposant tous les

moyens de droit dont je dispose; mais soyez sûr que l'évidence est

pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres

religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le

bien d'autrui.»

Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit quelques minutes

après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous

les jours.

Quand il fut parti:

«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception à

la règle.

--Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté,

interrompit vivement Claudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant.

En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la

règle.

--Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.

--J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il paraît que vous prenez

grand intérêt à ce bel étranger?

--Je me soucie de ce _bel étranger_ aussi peu que des pyramides

d'Égypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un

homme qui nous a sauvé la vie.

--Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames

pour descendre de voiture, voilà qui est bien périlleux et bien

difficile.»

La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus

rien qui mérite d'être rapporté.

Brancas; Les amours de Quaterquem · 第 10 / 26 题