Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion.
C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le
Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé
chasseur, ami de bonne chère et des festins, bien portant, content de
vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant
par goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins
embarrassante.
Après les premiers embrassements:
«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons
d'affaires après boire, c'est la bonne manière.»
La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles
et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite
vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse,
demi-héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans
les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à
grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses
domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les
fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce
domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire,
qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux
Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui
remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de
la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules prirent
possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du
seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode à Paris, furent le
seul ornement de cette antique demeure.
Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement
servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie
confortable que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence.
Après souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse
satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit
satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table,
Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement,
fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une
demi-heure, en disant:
«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation, et nous reprendrons
les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle
Claudie Bonsergent?
--La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si je la connais? c'est la
merveille de Vieilleville; une jolie fille, noire de cheveux, blanche
de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, élégante
au suprême degré, qui lit des romans et qui rêve, dit-on, d'en être
l'héroïne; en un mot, la digne héritière de la rêveuse et sensible
Élodie. Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?»
Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage.
«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux? dit-il en terminant.
--Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait depuis Austerlitz toutes
les guerres de Napoléon, était, dit-on, l'une des premières lames de
l'armée. Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment où il ne fût
juge, acteur ou témoin. C'était la manie de ce brave homme, aujourd'hui
pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent
qu'à l'espadon il était sans pareil et citent des bras enlevés, des
jambes coupées, des têtes fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des
paladins. Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé Malaga, ont brisé
plus de cervelles autrichiennes, turques, russes, anglaises, espagnoles,
qu'il n'y a de jours dans l'année.
--Le récit de leurs campagnes doit être amusant.
--Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans
s'étonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te
dire, à un centime près, ce que coûtent les tables d'hôte de Madrid, de
Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, où se mangent les
meilleurs melons, où se vend le vin le moins cher; mais là s'arrête sa
science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les
mérites comparés de l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux
tient que son arme a décidé de tout dans toutes les batailles. Quant
à l'artillerie et au génie, tu devines que ce sont les goujats de
l'armée... Quel intérêt peux-tu prendre à ces braves gens?
--Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que ferais-je d'un vieux
soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six
paroles, et de sa femme pour qui _Valentine_, _Indiana_, _Jacques_ et
_Mauprat_ sont les quatre Évangélistes?»
Athanase prit un air mystérieux.
«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je dois te prévenir des
piéges qu'on peut te tendre. Défie-toi d'Élodie.
--Qu'est-ce qu'Élodie?
--C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la femme la plus poétique et
la plus insupportable de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante
belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et tout le monde en
doute. Élodie est rêveuse, Élodie a des spasmes nerveux, Élodie a de
l'esprit, de la bonté même et du dévouement pour ses amis; elle a de
tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a parlé poésie?
--Tu l'as deviné.
--Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-être
avait l'étoffe d'une Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les
vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? Sapho n'a jamais
reprisé la tunique du beau Phaon; je ne sais qui faisait le ménage;
peut-être en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain et d'olives
ou de raisins confits; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de cette
oreille-là. Le vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute
chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie, c'est à la
condition de bien dîner.
--Qu'ai-je à craindre d'Élodie?
--D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus
dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable à
Vieilleville. C'est un mélange de grâce, de hauteur, de franchise et
d'impertinence qui ne laisse indifférent aucun de ceux qui l'approchent.
--Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux
dédaigné.
--Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel, car je crois que la
petite personne se regarde comme très-supérieure au reste de l'univers,
mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme à perdre son
temps et à pousser d'inutiles soupirs. Grâce au ciel, ajouta-t-il en
frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me
morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans
dot.
--Sans dot?
--Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers à peine comptant?
--N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant de silence, l'avocat
à son ami.
--Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois
enfants dans le ménage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive
encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue; il
faudra retenir des places à l'hôpital.
--Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante?
--Travailler, travailler! tu parles de cela fort à l'aise. Quel travail
peut-on faire, je te prie, quand on a été bercé dans un million?
Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire
la tête des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui
seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique,
acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, mentir,
faire des prospectus, côtoyer cent fois le Code et se garder de
ses précipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major
Coupe-en-Deux.
--Le major est jardinier?
--Jardinier passionné. Élodie lui permet les choux en faveur des
tulipes, des camélias et des rhododendrons.
--Et Claudie?
--Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu
vas, comme les enfants, te brûler les doigts à la chandelle. À ton aise,
mon ami.
--Quelle folie! je la connais à peine.
--Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. Si Élodie te guette,
tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la
dame.
--Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois mois.
--À qui?
--À la fille de M. Oliveira.
--Le député de Vieilleville?
--Lui-même. Le connais-tu?
--Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition dans ce pays et son
successeur désigné.
--Diable! nous sommes rivaux.
--Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi qui peux être élu à
Paris!
--Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.
--Et c'est ta raison principale pour épouser Mlle Oliveira?
--Principale, non, mais c'est une des meilleures.
--Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.
--Est-ce que tu la connais? demanda Brancas étonné.
--Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...
--Comment! sacrifiée?...
--Immolée à l'ambition d'un avocat!
--Immolée?
--Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour filial?...
--Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu du sacrifice? Es-tu
son confident?
--Moi! non.
--Son ami?
--Non.
--Son père? son frère?
--Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.
--Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des regards de la belle
Claudie!
--Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, la place est prise.
--Elle a un amant?
--Un amant? Non, mais un mari désigné.
--Quelle espèce d'homme est-ce!
--Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es bien curieux, mon gaillard.
--C'est l'influence de la province. Continue.
--D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur
Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils aîné du colonel
Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules
devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes,
collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle,
homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moi je
n'y connais rien), mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce
pays.
--Et elle l'aime?
--Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains.
--Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable
garçon?
--Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: mais on n'épouse pas
une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui
la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an;
c'est-à-dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture
est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les
chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en
montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les jours _à l'instar
de Paris_, elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet
les poésies d'Alfred de Musset; elles s'habillent à trois heures de
l'après-midi pour faire des visites et médire du prochain. Où veux-tu
qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage
est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?
--Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.
--Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est
mariée à trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent,
usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le
frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, ridé, mais
ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours
de parade, la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint
sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune
sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon
sont d'une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner,
ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont
profité; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se
sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas
beaucoup.
--Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!
--Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime?
--Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir.»
Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre qui lui était destinée.
Des fenêtres de cette chambre, située au second étage, à cinquante
pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui
descendait en pente rapide vers la rivière, les lumières des maisons de
Vieilleville.
«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue d'ici. Tu trouveras
dans mes écuries un tilbury et deux chevaux, l'un de selle, et l'autre
de voiture, dont je te prie d'user et abuser.
--Et toi?
--Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.
--Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand seigneur,» dit en riant
Brancas, qui s'endormit en rêvant de la belle Claudie.