IV

Réflexion inattendue.

J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la conversation de Rita et

de l'avocat, espérant qu'elle servirait de modèle aux jeunes gens des

deux sexes qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée: déjà

mon siège était fait, et mon héros comme on doit s'y attendre, n'aurait

prononcé que des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques,

moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais

du genre _high life_ en débitent d'une voix posée et mélodieuse

ces gentilshommes dont les favoris épais et bien brossés, la taille

perpendiculaire et les grâces inimitables font les délices du peuple

parisien; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre

de Mlle Rita Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même sujet est

traité avec une grande supériorité, j'ai cru devoir laisser la parole

à Mlle Rita, meilleur juge que moi, sans contredit, des grâces et

de l'éloquence de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt le

_post-scriptum_.

V

Rita à Claudie.

.......................... ..........................

«_P. S._ Grande nouvelle. On me marie. _On_, c'est-à-dire mon père. La

femme étant au dire des poëtes, le chef-d'oeuvre de la création, comment

se fait-il, très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas d'autre

inquiétude que de se débarrasser du dit chef-d'oeuvre en faveur du

premier venu? Les poëtes se moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds

à cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute humiliée.

«Hier matin, j'étais en tête-à-tête avec Julie, cette adorable Julie

qui me peigne si bien, et que tu m'as enviée si souvent. Je me regardais

assez complaisamment dans la glace, adoucissant mes yeux et essayant mes

sourires, ainsi que tu fais sans doute en pareille circonstance, lorsque

mon père est entré.--Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant, tu

aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai rougi un peu.)--Papa,

tu sais bien qu'il ne faut pas entrer chez les dames sans les faire

avertir.--Le mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné les

ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon père offre tous les

mardis du thé, du punch et des cigares à trente ou quarante personnes

qui se divisent en trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit

et les gens bien cravatés. Quand la conversation est engagée et qu'on

s'échauffe, quand on partage l'Orient, donnant l'Égypte aux Anglais,

Constantinople aux Russes, le reste à je ne sais qui, et à la France la

Gloire de présider au partage; je m'esquive doucement sur la pointe du

pied.)--Tout est prêt, papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux,

m'a embrassée une seconde fois très-tendrement, s'est assis près de

moi et m'a demandé d'un air mystérieux: Penses-tu quelquefois au

ménage?--Pas encore.» C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes

moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les emplettes du matin,

les promenades au bois de Boulogne dans l'après-midi, quelques visites

à mes bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et l'édifiante lecture

des romans de M. Jules Sandeau, ne me laissent guère de loisirs. «J'en

suis fâché, a-t-il repris, car j'avais justement à te proposer un mari

très-présentable; mais, puisque le mariage te déplaît, n'en parlons

plus.--Oh! je n'ai ni sympathie ni antipathie pour le mariage; je n'y

pense pas. Voyons un peu ton mari très-présentable.--Non, mon enfant,

je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....--Mais, papa, tu ne

gênes rien ni personne, je t'assure.--Non, Rita, je connais le danger

des unions mal assorties....--Mais papa, cette union n'est ni bien ni

mal assortie, puisqu'elle n'est pas assortie du tout.--Non, mon enfant,

je ne suis pas de ces pères barbares!... (Plus j'insistais, plus il

reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.)--Eh bien garde ton

secret, ai-je dit avec impatience. Il s'est décidé à parler: Que dis-tu

du nom de Brancas?--Duc de Brancas?--Non, non, Brancas avocat.--Il y a

tant d'avocats!--Pas plus que de ducs.--Oh! je ne tiens pas aux ducs.

Comment est-il fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?--Je ne sais pas,

je le connais à peine, mais on le dit assez riche, fort éloquent, et

du bois dont on fait les ministres, qui sont plus rares sur la place et

plus recherchés que les ducs.--Voyons-le donc. Tu l'attends ce soir?--Tu

l'as deviné. Viens déjeuner.»

«Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes: ce sont de sottes

gens qui n'entendent rien aux femmes: nous sommes mille fois plus

curieuses. Je t'avoue que la journée m'a paru longue et qu'il me tardait

de voir le mortel téméraire que ma dot a séduit; car, pour mes yeux,

il n'y faut pas penser: où les aurait-il rencontrés? Était-il blond

ou brun? grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude,

les minutes coulaient avec la lenteur des siècles. Pour moi, un brun,

aquilin, non sans moustaches et un peu farouche, me convenait assez.

«Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un blond. J'aurais dû

m'en douter. Le destin n'en fait pas d'autres. À cela près, il a

bonne apparence: il n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa

personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni froid. Tout dans ses

manières respire la politesse, la franchise et la bienveillance: tu peux

croire que si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regardé. En

entrant, il m'a fait un très-court compliment auquel j'ai répondu par un

sourire; puis mon père s'est emparé de lui et l'a conduit dans un petit

salon que le sexe malpropre se réserve pour fumer et cracher tout

à l'aise. Là ils ont causé de ne je sais quoi qui devait être fort

intéressant, si j'en juge par l'air attentif de notre avocat. Mon père

l'a quitté tout ravi. «On ne peut pas avoir plus d'esprit,» m'a-t-il

dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme est sans défaut; il

est avocat, et il écoute; n'est-ce pas un prodige dans son métier? Il a

deviné le faible de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit

six paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige, je me suis

avancée sous prétexte d'offrir du thé, et un conseiller d'État, qui

est son oncle, a eu la discrétion de se retirer et de nous ménager un

tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre.

«Claudie, c'est à n'y pas croire: il parle encore mieux qu'il n'écoute.

Il est d'un naturel parfait, il ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas,

il ne cherche pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit

et il en a, il ne se moque ni des présents ni des absents, il ne

discute jamais, il ne cite personne, d'un mot il dit une histoire, il

n'interrompt jamais et il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il

ait du génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des trois premiers

avocats de Paris, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais

vu.

À ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme le plus aimable

ne tardera guère à être le plus aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous

tromper. Il est très-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon idéal.

Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui cherches encore cet idéal

et qui le cherchais dès la pension, tantôt dans le maître de chant,

tantôt dans le maître d'italien. Mon idéal, c'est le beau Ténébreux,

c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, c'est je ne sais quoi de

mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible, qu'un avocat ne saurait

avoir. As-tu vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal?

C'était un brave gentilhomme, aimé des dames, et que sa maîtresse voulut

obliger de lui conquérir un royaume.--N'est-ce que cela? dit-il

en montant à cheval, eh! je vous en donnerai, s'il le faut, une

demi-douzaine.--Il partit pour l'Espagne, et tua tant de Sarrasins

que ceux qui restaient, pour obtenir quelque répit, lui offrirent

le Portugal, dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il l'avait

promis. Voilà un homme! Mais ceux d'aujourd'hui ne savent que s'injurier

de vive voix ou par écrit, suivant leur profession.

«Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra jamais rien, si ce

n'est peut-être le droit de s'asseoir avec quatre ou cinq cents bavards,

dans une grande salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la

Concorde, nous avons causé de toutes sortes de choses, et d'abord

de voyages. J'ai déclaré, non sans quelque fierté, que j'avais vu la

cataracte du Niagara. Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir.

Espère-t-il, le voyage étant fait, n'avoir pas à le recommencer, ou bien

a-t-il admiré mon intrépidité? Ce point est encore indécis.

«Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin aux Alpes et à la poésie.

Ma chère, croirais-tu qu'il ne lit jamais les poëtes? C'est à faire

frémir; on n'est pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il

est hégelien. Hégel! Qui est cette bête-là? Tu as vu sans doute des

loups, des ours, des renards et des éléphants blancs; mais peut-être

n'as-tu jamais vu des hégeliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois

un peu: _Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui est réel est

rationnel_. Exemple: Tu n'as jamais vu d'homme à trois têtes, mais tu

as l'idée d'un homme et d'une tête et par conséquent de deux et de trois

têtes. Or, tout ce qui est rationnel est réel; donc l'homme à trois

têtes, à cent têtes, à trente mille têtes existe, et s'il n'existe

pas, c'est la faute de la Providence, de la nature ou de n'importe qui;

n'est-ce pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela couramment,

sans broncher, comme un hégelien qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine

ou de Musset, pas un mot. Messieurs les hégeliens ne se dérangent pas

pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou de subjectif, c'est une

autre affaire. J'ai voulu pousser celui-ci:

«Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient aussitôt une réalité,

vous avez assurément l'idée que vous pouvez mourir; donc vous êtes

mort?--Vous avez raison, m'a-t-il répondu avec gravité.... (Vis-tu

jamais, Claudie, un hégelien de cette force?) Tous les jours il se joue,

dans le fond de mon âme, des symphonies aussi réelles et mille fois plus

belles qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'idée, donc je les

entends quand il me plaît et sans crainte de devenir jamais sourd. De

même en amour: j'aime sans crainte, je suis sûr d'être aimé.

--Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore plus curieuse.

--Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer.

--Et... vous plaît-il quelquefois?»

«En faisant cette question d'un air fort détaché, je rougissais malgré

moi.

--Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (À trente ans, Claudie!

le crois-tu?) J'attends encore mon idéal. (Ma chère, il a un idéal, cet

hégélien!)

--Et votre idéal a sans doute une forme ravissante?

--Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. C'est une blonde aux

yeux de saphir, qui a bien de l'esprit et qui parle philosophie comme

un platonicien.» (Avoue qu'il cause bien, cet hégelien; et si tu voyais

comme ses yeux expliquent ses paroles.)

La conversation a continué quelque temps sur ce ton, et il ne tient qu'à

moi de penser que j'ai fait sa conquête. Quant à lui, mon père n'avait

pas tort, il est très-présentable.

Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te l'envoyer lui-même.

Cela t'étonne. Apprends donc, chère belle, que mon hégelien va partir

pour Vieilleville; c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre je ne

sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a gracieusement offert

de se charger de tous mes paquets, messages et commissions, et, ma foi,

j'en profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet qu'a demandé

pour toi à Froment Meurice ta meilleure amie et ton humble servante.

«RITA.»

«Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur propriétaire? Je

ne sais pourquoi sa figure ne me revient pas, et je ne donne pas mon

consentement au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne fait

pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si dur de mourir fille?

Coquette, je lis dans tes yeux que tu ne manques pas de maris. Au moins,

ne me prends pas mon Hégelien. Ce n'est pas que j'y tienne, mais un

Hégelien est un oiseau rare à Paris.»

Brancas; Les amours de Quaterquem · 第 7 / 26 题