J'observe.
Les premiers objets que je retrouve sous une forme distincte quand
je cherche à me rappeler les jours de ma petite enfance, c'est
d'abord ma mère, avec ses beaux cheveux et son air jeune. Ensuite
c'est Peggotty; elle n'a pas d'âge, ses yeux sont si noirs qu'ils
jettent une nuance sombre sur tout son visage; ses joues et ses
bras sont si durs et si rouges que jadis, il m'en souvient, je ne
comprenais pas comment les oiseaux ne venaient pas la becqueter
plutôt que les pommes.
Il me semble que je vois ma mère et Peggotty placées l'une en face
de l'autre; pour se faire petites, elles se penchent ou
s'agenouillent par terre, et je vais en chancelant de l'une à
l'autre. Il me reste un souvenir qui me semble encore tout récent
du doigt que Peggotty me tendait pour m'aider à marcher, un doigt
usé par son aiguille et plus rude qu'une râpe à muscade.
C'est peut-être une illusion, mais pourtant je crois que la
mémoire de beaucoup d'entre nous garde plus d'empreinte des jours
d'enfance qu'on ne le croit généralement, de même que je crois la
faculté de l'observation souvent très-développée et très-exacte
chez les enfants. La plupart des hommes faits qui sont
remarquables à ce point de vue ont, selon moi, conservé cette
faculté plutôt qu'ils ne l'ont acquise; et, ce qui semblerait le
prouver, c'est qu'ils ont en général une vivacité d'impression et
une sérénité de caractère qui sont bien certainement chez eux un
héritage de l'enfance.
Peut-être m'accusera-t-on de divagation si je m'arrête sur cette
réflexion, mais cela m'amène à dire que je tire mes conclusions de
mon expérience personnelle, et si, dans la suite de ce récit, on
trouve la preuve que dans mon enfance j'avais une grande
disposition à observer, ou que dans mon âge mûr j'ai conservé un
vif souvenir de mon enfance, on sera moins étonné que je me croie
en effet des droits incontestables à ces traits caractéristiques.
En cherchant, comme je l'ai déjà dit, à débrouiller le chaos de
mon enfance, les premiers objets qui se présentent à moi, ce sont
ma mère et Peggotty. Qu'est-ce que je me rappelle encore? Voyons.
Ce qui sort d'abord du nuage, c'est notre maison, souvenir
familier et distinct. Au rez-de-chaussée, voilà la cuisine de
Peggotty qui donne sur une cour; dans cette cour il y a, au bout
d'une perche, un pigeonnier sans le moindre pigeon; une grande
niche à chien, dans un coin, sans un seul petit chien; plus, une
quantité de poulets qui me paraissent gigantesques, et qui
arpentent la cour de l'air le plus menaçant et le plus féroce. Il
y a un coq qui saute sur son perchoir pour m'examiner tandis que
je passe ma tête à la fenêtre de la cuisine: cela me fait
trembler, il a l'air si cruel! La nuit, dans mes rêves, je vois
les oies au long cou qui s'avancent vers moi, près de la grille;
je les revois sans cesse en songe, comme un homme entouré de bêtes
féroces s'endort en rêvant lions.
Voilà un long corridor, je n'en vois pas la fin: il mène de la
cuisine de Peggotty à la porte d'entrée. La chambre aux provisions
donne dans ce corridor, il y fait tout noir, et il faut la
traverser bien vite le soir, car qui sait ce qu'on peut rencontrer
au milieu de ces cruches, de ces pots, de ces vieilles boites à
thé? Un vieux quinquet l'éclaire faiblement, et par la porte
entrebâillée, il arrive une odeur bizarre de savon, de câpres, de
poivre, de chandelles et de café, le tout combiné. Ensuite il y a
les deux salons: le salon où nous nous tenons le soir, ma mère,
moi et Peggotty, car Peggotty est toujours avec nous quand nous
sommes seuls et qu'elle a fini son ouvrage; et le grand salon où
nous nous tenons le dimanche: il est plus beau, mais on n'y est
pas aussi à son aise. Cette chambre a un aspect lamentable à mes
yeux, car Peggotty m'a narré (je ne sais pas quand, il y a
probablement un siècle) l'enterrement de mon père tout du long:
elle m'a raconté que c'est dans ce salon que les amis de la
famille s'étaient réunis en manteaux de deuil. C'est encore là
qu'un dimanche soir ma mère nous a lu, à Peggotty et à moi,
l'histoire de Lazare ressuscité des morts: et j'ai eu si peur
qu'on a été obligé de me faire sortir de mon lit, et de me montrer
par la fenêtre le cimetière parfaitement tranquille, le lieu où
les morts dormaient en repos, à la pâle clarté de la lune.
Je ne connais nulle part de gazon aussi vert que le gazon de ce
cimetière; il n'y a rien de si touffu que ces arbres, rien de si
calme que ces tombeaux. Chaque matin, quand je m'agenouille sur
mon petit lit près de la chambre de ma mère, je vois les moutons
qui paissent sur cette herbe verte; je vois le soleil brillant qui
se reflète sur le cadran solaire, et je m'étonne qu'avec cet
entourage funèbre il puisse encore marquer l'heure.
Voilà notre banc dans l'église, notre banc avec son grand dossier.
Tout près il y a une fenêtre par laquelle on peut voir notre
maison; pendant l'office du matin, Peggotty la regarde à chaque
instant pour s'assurer qu'elle n'est ni brûlée ni dévalisée en son
absence. Mais Peggotty ne veut pas que je fasse comme elle, et
quand cela m'arrive, elle me fait signe que je dois regarder le
pasteur. Cependant je ne peux pas toujours le regarder; je le
connais bien quand il n'a pas cette grande chose blanche sur lui,
et j'ai peur qu'il ne s'étonne de ce que je le regarde fixement:
il va peut-être s'interrompre pour me demander ce que cela
signifie. Mais qu'est-ce que je vais donc faire? C'est bien vilain
de bâiller, et pourtant il faut bien faire quelque chose. Je
regarde ma mère, mais elle fait semblant de ne pas me voir. Je
regarde un petit garçon qui est là près de moi, et il me fait des
grimaces. Je regarde le rayon de soleil qui pénètre sous le
portique, et je vois une brebis égarée, ce n'est pas un pécheur
que je veux dire, c'est un mouton qui est sur le point d'entrer
dans l'église. Je sens que si je le regardais plus longtemps, je
finirais par lui crier de s'en aller, et alors ce serait une belle
affaire! Je regarde les inscriptions gravées sur les tombeaux le
long du mur, et je tâche de penser à feu M. Bodgers, natif de
cette paroisse, et à ce qu'a dû être la douleur de Mme Bodgers,
quand M. Bodgers a succombé après une longue maladie où la science
des médecins est restée absolument inefficace. Je me demande si on
a consulté pour ce monsieur le docteur Chillip; et si c'est lui
qui a été inefficace, je voudrais savoir s'il trouve agréable de
relire chaque dimanche l'épitaphe de M. Bodgers. Je regarde
M. Chillip dans sa cravate du dimanche, puis je passe à la chaire.
Comme on y jouerait bien! Cela ferait une fameuse forteresse,
l'ennemi se précipiterait par l'escalier pour nous attaquer; et
nous, nous l'écraserions avec le coussin de velours et tous ses
glands. Peu à peu mes yeux se ferment: j'entends encore le pasteur
répéter un psaume; il fait une chaleur étouffante, puis je
n'entends plus rien, jusqu'au moment où je glisse du banc avec un
fracas épouvantable, et où Peggotty m'entraîne hors de l'église
plus mort que vif.
Maintenant je vois la façade de notre maison: la fenêtre de nos
chambres est ouverte, et il y pénètre un air embaumé; les vieux
nids de corbeaux se balancent encore au sommet des ormes, dans le
jardin. À présent me voilà derrière la maison, derrière la cour où
se tiennent la niche et le pigeonnier vide: c'est un endroit tout
rempli de papillons, fermé par une grande barrière, avec une porte
qui a un cadenas; les arbres sont chargés de fruits, de fruits
plus mûrs et plus abondants que dans aucun autre jardin; ma mère
en cueille quelques-uns, et moi je me tiens derrière elle et je
grappille quelques groseilles en tapinois, d'un air aussi
indifférent que je peux. Un grand vent s'élève, l'été s'est enfui.
Nous jouons dans le salon, par un soir d'hiver. Quand ma mère est
fatiguée, elle va s'asseoir dans un fauteuil, elle roule autour de
ses doigts les longues boucles de ses cheveux, elle regarde sa
taille élancée, et personne ne sait mieux que moi qu'elle est
contente d'être si jolie.
Voilà mes plus anciens souvenirs. Ajoutez-y l'opinion, si j'avais
déjà une opinion, que nous avions, ma mère et moi, un peu peur de
Peggotty, et que nous suivions presque toujours ses conseils.
Un soir, Peggotty et moi nous étions seuls dans le salon, assis au
coin du feu. J'avais lu à Peggotty une histoire de crocodiles. Il
fallait que j'eusse lu avec bien peu d'intelligence ou que la
pauvre fille eût été bien distraite, car je me rappelle qu'il ne
lui resta de ma lecture qu'une sorte d'impression vague, que les
crocodiles étaient une espèce de légumes. J'étais fatigué de lire,
et je tombais de sommeil, mais on m'avait fait ce soir-là la
grande faveur de me laisser attendre le retour de ma mère qui
dînait chez une voisine, et je serais plutôt mort sur ma chaise
que d'aller me coucher. Plus j'avais envie de dormir, plus
Peggotty me semblait devenir immense et prendre des proportions
démesurées. J'écarquillais les yeux tant que je pouvais: je
tâchais de les fixer constamment sur Peggotty qui causait
assidûment; j'examinais le petit bout de cire sur lequel elle
passait son fil, et qui était rayé dans tous les sens; et la
petite chaumière figurée qui contenait son mètre, et sa boîte à
ouvrage dont le couvercle représentait la cathédrale de Saint-Paul
avec un dôme rose. Puis c'était le tour du dé d'acier, enfin de
Peggotty elle-même: je la trouvais charmante. J'avais tellement
sommeil, que si j'avais cessé un seul instant de tenir mes yeux
ouverts, c'était fini.
«Peggotty, dis-je tout à coup, avez-vous jamais été mariée?
-- Seigneur! monsieur Davy, répondit Peggotty, d'où vous vient
cette idée de parler mariage?
Elle me répondit si vivement que cela me réveilla parfaitement.
Elle quitta son ouvrage et me regarda fixement, tout en tirant son
aiguillée de fil dans toute sa longueur.
«Voyons! Peggotty, avez-vous été mariée? repris-je, vous êtes une
très-belle femme, n'est-ce pas?»
Je trouvais la beauté de Peggotty d'un tout autre style que celle
de ma mère, mais dans son genre, elle me semblait parfaite. Nous
avions dans le grand salon un tabouret de velours rouge, sur
lequel ma mère avait peint un bouquet. Le fond de ce tabouret et
le teint de Peggotty me paraissaient absolument semblables. Le
velours était doux à toucher, et la figure de Peggotty était rude,
mais cela n'y faisait rien.
«Moi, belle, Davy! dit Peggotty. Ah! certes non, mon garçon. Mais
qui vous a donc mis le mariage en tête?
-- Je n'en sais rien. On ne peut pas épouser plus d'une personne à
la fois, n'est-ce pas, Peggotty?
-- Certainement non, dit Peggotty du ton le plus positif.
-- Mais si la personne qu'on a épousée vient à mourir, on peut en
épouser une autre, n'est-ce pas, Peggotty?
-- On le peut, me dit Peggotty, si on en a envie. C'est une
affaire d'opinion.
-- Mais vous, Peggotty, lui dis-je, quelle est la vôtre?»
En lui faisant cette question, je la regardais comme elle m'avait
regardé elle-même un instant auparavant en entendant ma question.
«Mon opinion à moi, dit Peggotty en se remettant à coudre après un
moment d'indécision, mon opinion c'est que je ne me suis jamais
mariée moi-même, monsieur Davy, et que je ne pense pas me marier
jamais. Voilà tout ce que j'en sais.
-- Vous n'êtes pas fâchée contre moi, n'est-ce pas, Peggotty?»
dis-je après m'être tu un instant.
J'avais peur qu'elle ne fût fâchée, elle m'avait parlé si
brusquement; mais je me trompais: elle posa le bas qu'elle
raccommodait, et prenant dans ses bras ma petite tête frisée, elle
la serra de toutes ses forces. Je dis de toutes ses forces, parce
que comme elle était très-grasse, une ou deux des agrafes de sa
robe sautaient chaque fois qu'elle se livrait à un exercice un peu
violent. Or, je me rappelle qu'au moment où elle me serra dans ses
bras, j'entendis deux agrafes craquer et s'élancer à l'autre bout
de la chambre.
«Maintenant lisez-moi encore un peu des cocodrilles, dit Peggotty
qui n'était pas encore bien forte sur ce nom-là, j'ai tant d'envie
d'en savoir plus long sur leur compte.»
Je ne comprenais pas parfaitement pourquoi Peggotty avait l'air si
drôle, ni pourquoi elle était si pressée de reprendre la lecture
des crocodiles. Nous nous remîmes à l'histoire de ces monstres
avec un nouvel intérêt: tantôt nous mettions couver leurs oeufs au
grand soleil dans le sable; tantôt nous les faisions enrager en
tournant constamment autour d'eux d'un mouvement rapide que leur
forme singulière les empêchait de pouvoir suivre avec la même
rapidité; tantôt nous imitions les indigènes, et nous nous jetions
à l'eau pour enfoncer de longues pointes dans la gueule de ces
horribles bêtes; enfin nous en étions venus à savoir nos
crocodiles par coeur, moi du moins, car Peggotty avait des moments
de distraction où elle s'enfonçait assidûment dans les mains et
dans les bras sa longue aiguille à repriser.
Nous allions nous mettre aux alligators quand on sonna à la porte
du jardin. Nous courûmes pour l'ouvrir; c'était ma mère, plus
jolie que jamais, à ce qu'il me sembla: elle était escortée d'un
monsieur qui avait des cheveux et des favoris noirs superbes: il
était déjà revenu de l'église avec nous le dimanche précédent.
Ma mère s'arrêta sur le seuil de la porte pour m'embrasser, ce qui
fit dire au monsieur que j'étais plus heureux qu'un prince, ou
quelque chose de ce genre, car il est possible qu'ici mes
réflexions d'un autre âge aident légèrement à ma mémoire.
«Qu'est-ce que cela veut dire?» demandai-je à ce monsieur par-
dessus l'épaule de ma mère.
Il me caressa la joue; mais je ne sais pourquoi, sa voix et sa
personne ne me plaisaient nullement, et j'étais très-fâché de voir
que sa main touchait celle de ma mère tandis qu'il me caressait.
Je le repoussai de toutes mes forces.
«Oh! Davy, s'écria ma mère.
-- Cher enfant! dit le monsieur, je comprends bien sa jalousie.»
Jamais je n'avais vu d'aussi belles couleurs sur le visage de ma
mère. Elle me gronda doucement de mon impolitesse, et, me serrant
dans ses bras, elle remercia le monsieur de ce qu'il avait bien
voulu prendre la peine de l'accompagner jusque chez elle. En
parlant ainsi elle lui tendait la main, et en lui tendant la main,
elle me regardait.
«Dites-moi bonsoir, mon bel enfant, dit le monsieur après s'être
penché pour baiser la petite main de ma mère, je le vis bien.
-- Bonsoir, dis-je.
-- Venez ici, voyons, soyons bons amis, dit-il en riant. Donnez-
moi la main.
Ma mère tenait ma main droite dans la sienne, je tendis l'autre.
«Mais c'est la main gauche, Davy!» dit le monsieur en riant.
Ma mère voulut me faire tendre la main droite, mais j'étais décidé
à ne pas le faire, on sait pourquoi. Je donnai la main gauche à
l'étranger qui la serra cordialement en disant que j'étais un
fameux garçon, puis il s'en alla.
Je le vis se retourner à la porte du jardin, et nous jeter un
regard d'adieu avec ses yeux noirs et son expression de mauvais
augure.
Peggotty n'avait pas dit une parole ni bougé le petit doigt, elle
ferma les volets et nous rentrâmes dans le petit salon. Au lieu de
venir s'asseoir près du feu, suivant sa coutume, ma mère restait à
l'autre bout de la chambre, chantonnant à mi-voix.
«J'espère que vous avez passé agréablement la soirée, madame? dit
Peggotty, debout au milieu du salon, un flambeau à la main, et
roide comme un bâton.
-- Très-agréablement, Peggotty, reprit gaiement ma mère. Je vous
remercie bien.
-- Une figure nouvelle, cela fait un changement agréable, murmura
Peggotty.
-- Très-agréable,» répondit ma mère.
Peggotty restait immobile au milieu du salon, ma mère se remit à
chanter, je m'endormis. Mais je ne dormais pas assez profondément
pour ne pas entendre le bruit des voix, sans comprendre pourtant
ce qu'on disait. Quand je me réveillai de ce demi-sommeil, ma mère
et Peggotty étaient en larmes.
«Ce n'est toujours pas un individu comme ça qui aurait été du goût
de M. Copperfield, disait Peggotty, je le jure sur mon honneur.
-- Mais, grand Dieu! s'écriait ma mère, voulez-vous me faire
perdre la tête? Il n'y a jamais eu de pauvre fille plus maltraitée
par ses domestiques que moi. Mais je ne sais pas pourquoi je
m'appelle une pauvre fille! N'ai-je pas été mariée, Peggotty?
-- Dieu m'est témoin que si, madame, répondit Peggotty.
-- Alors comment osez-vous, dit ma mère, c'est-à-dire, non,
Peggotty, comment avez-vous le courage de me rendre si
malheureuse, et de me dire des choses si désagréables, quand vous
savez que, hors d'ici, je n'ai pas un seul ami à qui m'adresser?
-- Raison de plus, repartit Peggotty, pour que je vous dise que
cela ne vous convient pas. Non, cela ne vous convient pas. Rien au
monde ne me fera dire que cela vous convient. Non.»
Dans son enthousiasme, Peggotty gesticulait si vivement avec son
flambeau, que je vis le moment où elle allait le jeter par terre.
«Comment avez-vous le courage, dit encore ma mère, en pleurant
toujours plus fort, de parler si injustement? Comment pouvez-vous
vous entêter à parler comme si c'était une chose faite, quand je
vous répète pour la centième fois, que tout s'est borné à la
politesse la plus banale. Vous parlez d'admiration; mais qu'y
puis-je faire? Si on a la sottise de m'admirer, est-ce ma faute?
Qu'y puis-je faire, je vous le demande? Vous voudriez peut-être me
voir raser tous mes cheveux, ou me noircir le visage, ou bien
encore m'échauder une joue. En vérité, Peggotty, je crois que vous
le voudriez. Je crois que cela vous ferait plaisir.»
Ce reproche sembla faire beaucoup de peine à Peggotty.
«Et mon pauvre enfant! s'écria ma mère en s'approchant du fauteuil
où j'étais étendu, pour me caresser, mon cher petit David! Ose-t-
on prétendre que je n'aime pas ce petit trésor, mon bon petit
garçon!
-- Personne n'a jamais fait une semblable supposition, dit
Peggotty.
-- Si fait, Peggotty, répondit ma mère, vous le savez bien. C'est
là ce que vous vouliez dire, et pourtant, mauvaise fille, vous
savez aussi bien que moi que le mois dernier, si je n'ai pas
acheté une ombrelle neuve, bien que ma vieille ombrelle verte soit
tout en loques, ce n'est que pour lui. Vous le savez bien,
Peggotty. Vous ne pouvez pas dire le contraire.» Puis se tournant
tendrement vers moi, elle appuya sa joue contre la mienne. «Suis-
je une mauvaise maman pour toi, mon David? Suis-je une maman
égoïste ou cruelle, ou méchante? Dis que oui, mon garçon, et
Peggotty t'aimera: l'amour de Peggotty vaut bien mieux que le
mien, David. Je ne t'aime pas, du tout moi, n'est-ce pas?»
Ici nous nous mîmes tous à pleurer. Je criais plus fort que les
autres, mais nous pleurions tous les trois à plein coeur. J'étais
tout à fait désespéré, et dans le premier transport de ma
tendresse indignée, je crains d'avoir appelé Peggotty «une
méchante bête.» Cette honnête créature était profondément
affligée, je m'en souviens bien; et certainement sa robe n'a pas
dû conserver alors une seule agrafe, car il y eut une explosion
terrible de ces petits ornements, au moment où, après s'être
réconciliée avec ma mère, elle vint s'agenouiller à côté du grand
fauteuil pour se réconcilier avec moi.
Nous allâmes tous nous coucher, prodigieusement abattus. Longtemps
mes sanglots me réveillèrent, et une fois, en ouvrant mes yeux en
sursaut, je vis ma mère assise sur mon lit. Elle se pencha vers
moi, je mis ma tête sur son épaule, et je m'endormis profondément.
Je ne saurais affirmer si je revis le monsieur inconnu le dimanche
d'après, ou s'il se passa plus de temps avant qu'il reparût. Je ne
prétends pas me souvenir exactement des dates. Mais il était à
l'église et il revint avec nous jusqu'à la maison. Il entra sous
prétexte de voir un beau géranium qui s'épanouissait à la fenêtre
du salon. Non qu'il me parût y faire grande attention, mais avant
de s'en aller, il demanda à ma mère de lui donner une fleur de son
géranium. Elle le pria de la choisir lui-même, mais il refusa je
ne sais pourquoi, et ma mère cueillit une branche qu'elle lui
donna. Il dit que jamais il ne s'en séparerait, et moi, je le
trouvais bien bête de ne pas savoir que dans deux jours ce brin de
fleur serait tout flétri.
Peu à peu Peggotty resta moins le soir avec nous. Ma mère la
traitait toujours avec déférence, peut-être même plus que par le
passé, et nous faisions un trio d'amis, mais pourtant ce n'était
pas tout à fait comme autrefois, et nous n'étions pas si heureux.
Parfois je me figurais que Peggotty était fâchée de voir porter
successivement à ma mère toutes les jolies robes qu'elle avait
dans ses tiroirs, ou bien qu'elle lui en voulait d'aller si
souvent chez la même voisine, mais je ne pouvais pas venir à bout
de bien comprendre d'où cela venait.
Je finissais par m'accoutumer au monsieur aux grands favoris
noirs. Je ne l'aimais pas plus qu'au commencement, et j'en étais
tout aussi jaloux, mais pas par la raison que j'aurais pu donner
quelques années plus tard. C'était une aversion d'enfant, purement
instinctive, et basée sur une idée générale que Peggotty et moi
nous n'avions besoin de personne pour aimer ma mère. Je n'avais
pas d'autre arrière-pensée. Je savais faire, à part moi, mes
petites réflexions, mais quant à les réunir, pour en faire un
tout, c'était au-dessus de mes forces.
J'étais dans le jardin avec ma mère, par une belle matinée
d'automne, quand M. Murdstone arriva à cheval (j'avais fini par
savoir son nom). Il s'arrêta pour dire bonjour à ma mère, et lui
dit qu'il allait à Lowestoft voir des amis qui y faisaient une
partie avec leur yacht, puis il ajouta gaiement qu'il était tout
prêt à me prendre en croupe si cela m'amusait.
Le temps était si pur et si doux, et le cheval avait l'air si
disposé à partir, il caracolait si gaiement devant la grille, que
j'avais grande envie d'être de la partie. Ma mère me dit de monter
chez Peggotty pour m'habiller, tandis que M. Murdstone allait
m'attendre. Il descendit de cheval, passa son bras dans les rênes,
et se mit à longer doucement la baie d'aubépine qui le séparait
seule de ma mère. Peggotty et moi nous les regardions par la
petite fenêtre de ma chambre; ils se penchèrent tous deux pour
examiner de plus près l'aubépine, et Peggotty passa tout d'un
coup, à cette vue, de l'humeur la plus douce à une étrange
brusquerie, si bien qu'elle me brossait les cheveux à rebours, de
toute sa force.
Nous partîmes enfin, M. Murdstone et moi, et nous suivîmes le
sentier verdoyant, au petit trot. Il avait un bras passé autour de
moi, et je ne sais pourquoi, moi qui en général n'étais pas d'une
nature inquiète, j'avais sans cesse envie de me retourner pour le
voir en face. Il avait de ces yeux noirs ternes et creux (je ne
trouve pas d'autre expression pour peindre des yeux qui n'ont pas
de profondeur où l'on puisse plonger son regard), de ces yeux qui
semblent parfois se perdre dans l'espace et vous regarder en
louchant. Souvent quand je l'observais, je rencontrais ce regard
avec terreur, et je me demandais à quoi il pouvait penser d'un air
si grave. Ses cheveux étaient encore plus noirs et plus épais que
je ne me l'étais figuré. Le bas de son visage était parfaitement
carré, et son menton tout couvert de petits points noirs après
qu'il s'était rasé chaque matin lui donnait une ressemblance
frappante avec les figures de cire qu'on avait montrées dans notre
voisinage quelques mois auparavant. Tout cela joint à des sourcils
très-réguliers, à un beau teint brun (au diable son souvenir et
son teint!), me disposait, malgré mes pressentiments, à le trouver
un très-bel homme. Je ne doute pas que ma pauvre mère ne fût du
même avis.
Nous arrivâmes à un hôtel sur la plage: dans le salon se
trouvaient deux messieurs qui fumaient; ils étaient vêtus de
jaquettes peu élégantes, et s'étaient étendus tout de leur long
sur quatre ou cinq chaises. Dans un coin, il y avait un gros
paquet de manteaux et une banderole pour un bateau.
Ils se dressèrent à notre arrivée sur leurs pieds, avec un sans-
façon qui me frappa, en s'écriant:
«Allons donc, Murdstone! nous vous croyions mort et enterré.
-- Pas encore! dit M. Murdstone.
-- Et qui est ce jeune homme? dit un des messieurs en s'emparant
de moi.
-- C'est Davy, répondit M. Murdstone.
-- Davy qui? demanda le monsieur, David Jones?
-- Davy Copperfield, dit M. Murdstone.
-- Comment! C'est le boulet de la séduisante mistress Copperfield,
de la jolie petite veuve?
-- Quinion, dit M. Murdstone, prenez garde à ce que vous dites: on
est malin.
-- Et où est cet _on_?» demanda le monsieur en riant.
Je levai vivement la tête; j'avais envie de savoir de qui il était
question.
«Rien, c'est Brooks de Sheffield,» dit M. Murdstone.
Je fus charmé d'apprendre que ce n'était que Brooks de Sheffield;
j'avais cru d'abord que c'était de moi qu'il s'agissait.
Évidemment c'était un drôle d'individu que ce M. Brooks de
Sheffield, car, à ce nom, les deux messieurs se mirent à rire de
tout leur coeur, et M. Murdstone en fit autant. Au bout d'un
moment, celui qu'il avait appelé Quinion se mit à dire:
«Et que pense Brooks de Sheffield de l'affaire en question?
-- Je ne crois pas qu'il soit encore bien au courant, dit
M. Murdstone, mais je doute qu'il approuve.»
Ici de nouveaux éclats de rire; M. Quinion annonça qu'il allait
demander une bouteille de sherry pour boire à la santé de Brooks.
On apporta le vin demandé, M. Quinion en versa un peu dans mon
verre, et m'ayant donné un biscuit, il me fit lever et proposer un
toast «À la confusion de Brooks de Sheffield!» Le toast fut reçu
avec de grands applaudissements, et de tels rires que je me mis à
rire aussi, ce qui fit encore plus rire les autres. Enfin
l'amusement fut grand pour tous.
Après nous être promenés sur les falaises, nous allâmes nous
asseoir sur l'herbe; on s'amusa à regarder à travers une lunette
d'approche: je ne voyais absolument rien quand on l'approchait de
mon oeil, tout en disant que je voyais bien, puis on revint à
l'hôtel pour dîner. Pendant tout le temps de la promenade, les
deux amis de M. Murdstone fumèrent sans interruption. Du reste, à
en juger par l'odeur de leurs habits, il est évident qu'ils
n'avaient pas fait autre chose depuis que ces habits étaient
sortis des mains du tailleur. Il ne faut pas oublier de dire que
nous allâmes rendre visite au yacht. Ces trois messieurs
descendirent dans la cabine et se mirent à examiner des papiers;
je les voyais parfaitement du pont où j'étais. J'avais pour me
tenir compagnie un homme charmant, qui avait une masse de cheveux
roux, avec un tout petit chapeau verni; sur sa jaquette rayée, il
y avait écrit «l'Alouette» en grosses lettres. Je me figurais que
c'était son nom, et qu'il le portait inscrit sur sa poitrine,
parce que, demeurant à bord d'un vaisseau, il n'avait pas de porte
cochère à son hôtel, où il pût le mettre, mais quand je l'appelai
M. l'Alouette, il me dit que c'était le nom de son bâtiment.
J'avais remarqué pendant tout le jour que M. Murdstone était plus
grave et plus silencieux que ses deux amis, qui paraissaient gais
et insouciants et plaisantaient librement ensemble, mais rarement
avec lui. Je crus voir qu'il était plus spirituel et plus réservé
qu'eux, et qu'il leur inspirait comme à moi une espèce de terreur.
Une ou deux fois je m'aperçus que M. Quinion, tout en causant, le
regardait du coin de l'oeil, comme pour s'assurer que ce qu'il
disait ne lui avait pas déplu; à un autre moment il poussa le pied
de M. Passnidge, qui était fort animé, et lui fit signe de jeter
un regard sur M. Murdstone, assis dans un coin et gardant le plus
profond silence. Je crois me rappeler que M. Murdstone ne rit pas
une seule fois ce jour-là, excepté à l'occasion du toast porté à
Brooks de Sheffield. Il est vrai que c'était une plaisanterie de
son invention.
Nous revînmes de bonne heure à la maison. La soirée était
magnifique; ma mère se promena avec M. Murdstone le long de la
haie d'épines, pendant que j'allais prendre mon thé. Quand il fut
parti, ma mère me fit raconter toute notre journée, et me demanda
tout ce qu'on avait dit ou fait. Je lui rapportai ce qu'on avait
dit sur son compte; elle se mit à rire, en répétant que ces
messieurs étaient des impertinents qui se moquaient d'elle, mais
je vis bien que cela lui faisait plaisir. Je le devinais alors
aussi bien que je le sais maintenant. Je saisis cette occasion de
lui demander si elle connaissait M. Brooks de Sheffield; elle me
répondit que non, mais que probablement c'était quelque fabricant
de coutellerie.
Est-il possible, au moment où le visage de ma mère paraît devant
moi, aussi distinctement que celui d'une personne que je
reconnaîtrais dans une rue pleine de monde, que ce visage n'existe
plus? Je sais qu'il a changé, je sais qu'il n'est plus; mais en
parlant de sa beauté innocente et enfantine, puis-je croire
qu'elle a disparu et qu'elle n'est plus, tandis que je sens près
de moi sa douce respiration, comme je la sentais ce soir-là? Est-
il possible que ma mère ait changé, lorsque mon souvenir me la
rappelle toujours ainsi; lorsque mon coeur fidèle aux affections
de sa jeunesse, retient encore présent dans sa mémoire ce qu'il
chérissait alors.
Pendant que je parle de ma mère, je la vois belle comme elle était
le soir où nous eûmes cette conversation, lorsqu'elle vint me dire
bonsoir. Elle se mit gaiement à genoux près de mon lit, et me dit,
en appuyant son menton sur ses mains:
«Qu'est-ce qu'ils ont donc dit, Davy? répète-le moi, je ne peux
pas le croire.
-- La séduisante... commençai-je à dire.»
Ma mère mit sa main sur mes lèvres pour m'arrêter.
«Mais non, ce n'était pas séduisante, dit-elle en riant, ce ne
pouvait pas être séduisante, Davy. Je sais bien que non.
-- Mais si! la séduisante Mme Copperfield, répétai-je avec
vigueur, et aussi «la jolie.»
-- Non, non, ce n'était pas la jolie, pas la jolie, repartit ma
mère en plaçant de nouveau les doigts sur mes lèvres.
-- Oui, oui, la jolie petite veuve.
-- Quels fous! quels impertinents! cria ma mère en riant et en se
cachant le visage. Quels hommes absurdes! N'est-ce pas? mon petit
Davy?
-- Mais, maman.
-- Ne le dis pas à Peggotty; elle se fâcherait contre eux. Moi, je
suis extrêmement fâchée contre eux, mais j'aime mieux que Peggotty
ne le sache pas.»
Je promis, bien entendu. Ma mère m'embrassa encore je ne sais
combien de fois; et je dormis bientôt profondément.
Il me semble, à la distance qui m'en sépare, que ce fut le
lendemain que Peggotty me fit l'étrange et aventureuse proposition
que je vais rapporter; mais il est probable que ce fût deux mois
après.
Nous étions un soir ensemble comme par le passé (ma mère était
sortie selon sa coutume), nous étions ensemble, Peggotty et moi,
en compagnie du bas, du petit mètre, du morceau de cire, de la
boîte avec saint Paul sur le couvercle, et du livre des
crocodiles, quand Peggotty après m'avoir regardé plusieurs fois,
et après avoir ouvert la bouche comme si elle allait parler, sans
toutefois prononcer un seul mot, ce qui m'aurait fort effrayé, si
je n'avais cru qu'elle bâillait tout simplement, me dit enfin d'un
ton câlin:
«Monsieur Davy, aimeriez-vous à venir avec moi passer quinze jours
chez mon frère, à Portsmouth? Cela ne vous amuserait-il pas?
-- Votre frère est-il agréable, Peggotty? demandai-je par
précaution.
-- Ah! je crois bien qu'il est agréable! s'écria Peggotty en
levant les bras au ciel. Et puis il y a la mer, et les barques, et
les vaisseaux, et les pêcheurs, et la plage, et Am, qui jouera
avec vous.»
Peggotty voulait parler de son neveu Ham, que nous avons déjà vu
dans le premier chapitre, mais en supprimant l'H de son nom, elle
en faisait une conjugaison de la grammaire anglaise[3].
Ce programme de divertissement m'enchanta, et je répondis que cela
m'amuserait parfaitement: mais qu'en dirait ma mère?
-- Eh bien! je parierais une guinée, dit Peggotty en me regardant
attentivement, qu'elle nous laissera aller. Je le lui demanderai
dès qu'elle rentrera, si vous voulez. Qu'en dites-vous?
-- Mais, qu'est-ce qu'elle fera pendant que nous serons partis?
dis-je en appuyant mes petits coudes sur la table, comme pour
donner plus de force à ma question. Elle ne peut pas rester toute
seule.»
Le trou que Peggotty se mit tout d'un coup à chercher dans le
talon du bas qu'elle raccommodait devait être si petit, que je
crois bien qu'il ne valait pas la peine d'être raccommodé.
«Mais, Peggotty, je vous dis qu'elle ne peut pas rester toute
seule.
-- Que le bon Dieu vous bénisse! dit enfin Peggotty en levant les
yeux sur moi: ne le savez-vous pas? Elle va passer quinze jours
chez mistress Grayper, et mistress Grayper va avoir beaucoup de
monde.»
Puisqu'il en était ainsi, j'étais tout prêt à partir. J'attendais
avec la plus vive impatience que ma mère revint de chez mistress
Grayper (car elle était chez elle ce soir-là) pour voir si on nous
permettrait de mettre à exécution ce beau projet. Ma mère fut
beaucoup moins surprise que je ne m'y attendais, et donna
immédiatement son consentement; tout fut arrangé le soir même, et
on convint de ce qu'on payerait pendant ma visite pour mon
logement et ma nourriture.
Le jour de notre départ arriva bientôt. On l'avait choisi si
rapproché qu'il arriva bientôt, même pour moi qui attendais ce
moment avec une impatience fébrile, et qui redoutais presque de
voir un tremblement de terre, une éruption de volcan, ou quelque
autre grande convulsion de la nature, venir à la traverse de notre
excursion. Nous devions faire le voyage dans la carriole d'un
voiturier qui partait le matin après déjeuner. J'aurais donné je
ne sais quoi pour qu'on me permît de m'habiller la veille au soir
et de me coucher tout botté.
Je ne songe pas sans une profonde émotion, bien que j'en parle
d'un ton léger, à la joie que j'éprouvais en quittant la maison où
j'avais été si heureux: je ne soupçonnais guère tout ce que
j'allais quitter pour toujours.
J'aime à me rappeler que lorsque la carriole était devant la
porte, et que ma mère m'embrassait, je me mis à pleurer en
songeant, avec une tendresse reconnaissante, à elle et à ce lieu
que je n'avais encore jamais quitté. J'aime à me rappeler que ma
mère pleurait aussi, et que je sentais son coeur battre contre le
mien.
J'aime à me rappeler qu'au moment où le voiturier se mettait en
marche, ma mère courut à la grille et lui cria de s'arrêter, parce
qu'elle voulait m'embrasser encore une fois. J'aime à songer à la
profonde tendresse avec laquelle elle me serra de nouveau dans ses
bras.
Elle restait debout, seule sur la route, M. Murdstone s'approcha
d'elle, et il me sembla qu'il lui reprochait d'être trop émue. Je
le regardais à travers les barreaux de la carriole, tout en me
demandant de quoi il se mêlait. Peggotty qui se retournait aussi
de l'autre côté, avait l'air fort peu satisfait, ce que je vis
bien quand elle regarda de mon côté.
Pour moi, je restai longtemps occupé à contempler Peggotty, tout
en rêvant à une supposition que je venais de faire: si Peggotty
avait l'intention de me perdre comme le petit Poucet dans les
contes de fées, ne pourrais-je pas toujours retrouver mon chemin à
l'aide des boutons et des agrafes qu'elle laisserait tomber en
route?