Je viens au monde.
Serai-je le héros de ma propre histoire ou quelque autre y
prendra-t-il cette place? C'est ce que ces pages vont apprendre au
lecteur. Pour commencer par le commencement, je dirai donc que je
suis né un vendredi, à minuit (du moins on me l'a dit, et je le
crois). Et chose digne de remarque, l'horloge commença à sonner,
et moi, je commençai à crier, au même instant.
Vu le jour et l'heure de ma naissance, la garde de ma mère et
quelques commères du voisinage qui me portaient le plus vif
intérêt longtemps avant que nous pussions faire mutuellement
connaissance, déclarèrent: 1° que j'étais destiné à être
malheureux dans cette vie; 2° que j'aurais le privilège de voir
des fantômes et des esprits. Tout enfant de l'un ou de l'autre
sexe assez malheureux pour naître un vendredi soir vers minuit
possédait invariablement, disaient-elles, ce double don.
Je ne m'occupe pas ici de leur première prédiction. La suite de
cette histoire en prouvera la justesse ou la fausseté. Quant au
second point, je me bornerai à remarquer que j'attends toujours, à
moins que les revenants ne m'aient fait leur visite quand j'étais
encore à la mamelle. Ce n'est pas que je me plaigne de ce retard,
bien au contraire: et même si quelqu'un possède en ce moment cette
portion de mon héritage, je l'autorise de tout mon coeur à la
garder pour lui.
Je suis né _coiffé_: on mit ma coiffe en vente par la voie des
annonces de journaux, au très-modique prix de quinze guinées. Je
ne sais si c'est que les marins étaient alors à court d'argent, ou
s'ils n'avaient pas la foi et préféraient se confier à des
ceintures de liège, mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'on ne
reçut qu'une seule proposition; elle vint d'un courtier de
commerce qui offrait cinquante francs en argent, et le reste de la
somme en vin de Xérès: il ne voulait pas payer davantage
l'assurance de ne jamais se noyer. On renonça donc aux annonces
qu'il fallut payer, bien entendu. Quant au xérès, ma pauvre mère
venait de vendre le sien, ce n'était pas pour en acheter d'autre.
Dix ans après on mit ma coiffe en loterie, à une demi-couronne le
billet, il y en avait cinquante, et le gagnant devait ajouter cinq
shillings en sus. J'assistai au tirage de la loterie, et je me
rappelle que j'étais fort ennuyé et fort humilié de voir ainsi
disposer d'une portion de mon individu. La coiffe fut gagnée par
une vieille dame qui tira, bien à contre-coeur, de son sac les
cinq shillings en gros sols, encore y manquait-il un penny; mais
ce fut en vain qu'on perdit son temps et son arithmétique à en
convaincre la vieille dame. Le fait est que tout le monde vous
dira dans le pays qu'elle ne s'est pas noyée, et qu'elle a eu le
bonheur de mourir victorieusement dans son lit à quatre-vingt-
douze ans. On m'a raconté que, jusqu'à son dernier soupir, elle
s'est vantée de n'avoir jamais traversé l'eau, que sur un pont:
souvent en buvant son thé (occupation qui lui plaisait fort), elle
s'emportait contre l'impiété de ces marins et de ces voyageurs qui
ont la présomption d'aller «vagabonder» au loin. En vain on lui
représentait que sans cette coupable pratique, on manquerait de
bien de petites douceurs, peut-être même de thé. Elle répliquait
d'un ton toujours plus énergique et avec une confiance toujours
plus entière dans la force de son raisonnement:
«Non, non, pas de vagabondage.»
Mais pour ne pas nous exposer à _vagabonder_ nous-même, revenons à
ma naissance.
Je suis né à Blunderstone, dans le comté de Suffolk ou dans ces
environs-là, comme on dit. J'étais un enfant posthume. Lorsque mes
yeux s'ouvrirent à la lumière de ce monde, mon père avait fermé
les siens depuis plus de six mois. Il y a pour moi, même à
présent, quelque chose d'étrange dans la pensée qu'il ne m'a
jamais vu; quelque chose de plus étrange encore dans le lointain
souvenir qui me reste des jours de mon enfance passée non loin de
la pierre blanche qui recouvrait son tombeau. Que de fois je me
suis senti saisi alors d'une compassion indéfinissable pour ce
pauvre tombeau couché tout seul au milieu du cimetière, par une
nuit obscure, tandis qu'il faisait si chaud et si clair dans notre
petit salon! il me semblait qu'il y avait presque de la cruauté à
le laisser là dehors, et à lui fermer si soigneusement notre
porte.
Le grand personnage de notre famille, c'était une tante de mon
père, par conséquent ma grand'tante à moi, dont j'aurai à
m'occuper plus loin, miss Trotwood ou miss Betsy, comme l'appelait
ma pauvre mère, quand elle parvenait à prendre sur elle de nommer
cette terrible personne (ce qui arrivait très-rarement). Miss
Betsy donc avait épousé un homme plus jeune qu'elle, très-beau,
mais non pas dans le sens du proverbe: «pour être beau, il faut
être bon.» On le soupçonnait fortement d'avoir battu miss Betsy,
et même d'avoir un jour, à propos d'une discussion de budget
domestique, pris quelques dispositions subites, mais violentes,
pour la jeter par la fenêtre d'un second étage. Ces preuves
évidentes d'incompatibilité d'humeur décidèrent miss Betsy à le
payer pour qu'il s'en allât et pour qu'il acceptât une séparation
à l'amiable. Il partit pour les Indes avec son capital, et là,
disaient les légendes de famille, on l'avait rencontré monté sur
un éléphant, en compagnie d'un babouin; je crois en cela qu'on se
trompe: ce n'était pas un babouin, on aura sans doute confondu
avec une de ces princesses indiennes qu'on appelle _Begum_. Dans
tous les cas, dix ans après on reçut chez lui la nouvelle de sa
mort. Personne n'a jamais su quel effet cette nouvelle fit sur ma
tante: immédiatement après leur séparation, elle avait repris son
nom de fille, et acheté dans un hameau, bien loin, une petite
maison au bord de la mer où elle était allée s'établir. Elle
passait là pour une vieille demoiselle qui vivait seule, en
compagnie de sa servante, sans voir âme qui vive.
Mon père avait été, je crois, le favori de miss Betsy, mais elle
ne lui avait jamais pardonné son mariage, sous prétexte que ma
mère n'était «qu'une poupée de cire.» Elle n'avait jamais vu ma
mère, mais elle savait qu'elle n'avait pas encore vingt ans. Mon
père ne revit jamais miss Betsy. Il avait le double de l'âge de ma
mère quand il l'épousa, et sa santé était loin d'être robuste. Il
mourut un an après, six mois avant ma naissance, comme je l'ai
déjà dit.
Tel était l'état des choses dans la matinée de ce mémorable et
important vendredi (qu'il me soit permis de le qualifier ainsi).
Je ne puis donc pas me vanter d'avoir su alors tout ce que je
viens de raconter, ni d'avoir conservé aucun souvenir personnel de
ce qui va suivre.
Mal portante, profondément abattue, ma mère s'était assise au coin
du feu qu'elle contemplait à travers ses larmes; elle songeait
avec tristesse à sa propre vie et à celle du pauvre petit orphelin
qui allait être accueilli à son arrivée dans un monde peu charmé
de le recevoir, par quelques paquets d'épingles de mauvais augure
prophétiques, déjà préparées dans un tiroir de sa chambre; ma
mère, dis-je, était assise devant son feu par une matinée claire
et froide du mois de mars. Triste et timide, elle se disait
qu'elle succomberait probablement à l'épreuve qui l'attendait,
lorsqu'en levant les yeux pour essuyer ses larmes, elle vit
arriver par le jardin une femme qu'elle ne connaissait pas.
Au second coup d'oeil, ma mère eut un pressentiment certain que
c'était miss Betsy. Les rayons du soleil couchant éclairaient à la
porte du jardin toute la personne de cette étrangère, elle
marchait d'un pas trop ferme et d'un air trop déterminé pour que
ce pût être une autre que Betsy Trotwood.
En arrivant devant la maison, elle donna une autre preuve de son
identité. Mon père avait souvent fait entendre à ma mère que sa
tante ne se conduisait presque jamais comme le reste des humains;
et voilà en effet qu'au lieu de sonner à la porte, elle vint se
planter devant la fenêtre, et appuya si fort son nez contre la
vitre qu'il en devint tout blanc et parfaitement plat au même
instant, à ce que m'a souvent raconté ma pauvre mère.
Cette apparition porta un tel coup à ma mère que c'est à miss
Betsy, j'en suis convaincu, que je dois d'être né un vendredi.
Ma mère se leva brusquement et alla se cacher dans un coin
derrière sa chaise. Miss Betsy après avoir lentement parcouru
toute la pièce du regard, en roulant les yeux comme le font
certaines têtes de Sarrasin dans les horloges flamandes, aperçut
enfin ma mère. Elle lui fit signe d'un air refrogné de venir lui
ouvrir la porte, comme quelqu'un qui a l'habitude du commandement.
Ma mère obéit.
«Mistress David Copperfield, je suppose, dit miss Betsy en
appuyant sur le dernier mot, sans doute pour faire comprendre que
sa _supposition_ venait de ce qu'elle voyait ma mère en grand
deuil, et sur le point d'accoucher.
-- Oui, répondit faiblement ma mère.
-- Miss Trotwood, lui répliqua-t-on; vous avez entendu parler
d'elle, je suppose?»
Ma mère dit qu'elle avait eu ce plaisir. Mais elle sentait que
malgré elle, elle laissait assez voir que le plaisir n'avait pas
été immense.
«Eh bien! maintenant vous la voyez,» dit miss Betsy. Ma mère
baissa la tête et la pria d'entrer.
Elles s'acheminèrent vers la pièce que ma mère venait de quitter;
depuis la mort de mon père, on n'avait pas fait de feu dans le
salon de l'autre côté du corridor; elles s'assirent, miss Betsy
gardait le silence; après de vains efforts pour se contenir, ma
mère fondit en larmes.
«Allons, allons! dit miss Betsy vivement, pas de tout cela! venez
ici.»
Ma mère ne pouvait que sangloter sans répondre.
«Ôtez votre bonnet, enfant, dit miss Betsy, il faut que je vous
voie.»
Trop effrayée pour résister à cette étrange requête, ma mère fit
ce qu'on lui disait; mais ses mains tremblaient tellement qu'elle
détacha ses longs cheveux en même temps que son bonnet.
«Ah! bon Dieu! s'écria miss Betsy, vous n'êtes qu'un enfant!»
Ma mère avait certainement l'air très-jeune pour son âge; elle
baissa la tête, pauvre femme! comme si c'était sa faute, et
murmura, au milieu de ses larmes, qu'elle avait peur d'être bien
enfant pour être déjà veuve et mère. Il y eut un moment de
silence, pendant lequel ma mère s'imagina que miss Betsy passait
doucement la main sur ses cheveux; elle leva timidement les yeux:
mais non, la tante était assise d'un air rechigné devant le feu,
sa robe relevée, les mains croisées sur ses genoux, les pieds
posés sur les chenets.
«Au nom du ciel, s'écria tout d'un coup miss Betsy, pourquoi
l'appeler _rookery_[1]?
-- Vous parlez de cette maison, madame? demanda ma mère.
-- Oui, pourquoi l'appeler Rookery? Vous l'auriez appelé _cookery_[2],
pour peu que vous eussiez eu de bon sens, l'un ou l'autre.
-- M. Copperfield aimait ce nom, répondit ma mère. Quand il acheta
cette maison, il se plaisait à penser qu'il y avait des nids de
corbeaux dans les alentours.»
Le vent du soir s'élevait, et les vieux ormes du jardin
s'agitaient avec tant de bruit, que ma mère et miss Betsy jetèrent
toutes deux les yeux de ce côté. Les grands arbres se penchaient
l'un vers l'autre, comme des géants qui vont se confier un secret,
et qui, après quelques secondes de confidence, se relèvent
brusquement, secouant au loin leurs bras énormes, comme si ce
qu'ils viennent d'entendre ne leur laissait aucun repos: quelques
vieux nids de corbeaux, à moitié détruits par les vents,
ballottaient sur les branches supérieures, comme un débris de
navire bondit sur une mer orageuse.
«Où sont les oiseaux? demanda miss Betsy.
-- Les...?» Ma mère pensait à toute autre chose.
«Les corbeaux?... où sont-ils passés? redemanda miss Betsy.
-- Je n'en ai jamais vu ici, dit ma mère. Nous croyions,
M. Copperfield avait cru... qu'il y avait une belle _rookery_,
mais les nids étaient très-anciens et depuis longtemps abandonnés.
-- Voilà bien David Copperfield! dit miss Betsy. C'est bien là
lui, d'appeler sa maison la _rookery_, quand il n'y a pas dans les
environs un seul corbeau, et de croire aux oiseaux parce qu'il
voit des nids!
-- M. Copperfield est mort, repartit ma mère, et si vous osez me
dire du mal de lui...»
Ma pauvre mère eut un moment, je le soupçonne, l'intention de se
jeter sur ma tante pour l'étrangler. Même en santé, ma mère
n'aurait été qu'un triste champion dans un combat corps à corps
avec miss Betsy; mais à peine avait-elle quitté sa chaise qu'elle
y renonça, et se rasseyant humblement, elle s'évanouit.
Lorsqu'elle revint à elle, peut-être par les soins de miss Betsy,
ma mère vit sa tante debout devant la fenêtre; l'obscurité avait
succédé au crépuscule, et la lueur du feu les aidait seule à se
distinguer l'une l'autre.
«Eh bien! dit miss Betsy, en revenant s'asseoir, comme si elle
avait contemplé un instant le paysage, eh bien, quand comptez-
vous?...
-- Je suis toute tremblante, balbutia ma mère. Je ne sais ce qui
m'arrive. Je vais mourir, c'est sûr.
-- Non, non, non, dit miss Betsy, prenez un peu de thé.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! croyez-vous que cela me fasse un peu de
bien? répondit ma mère d'un ton désolé.
-- Bien certainement, dit miss Betsy. Pure imagination! Quel nom
donnez-vous à votre fille?
-- Je ne sais pas encore si ce sera une fille, madame, dit ma mère
dans son innocence.
-- Que le bon Dieu bénisse cette enfant!» s'écria miss Betsy en
citant, sans s'en douter, la seconde sentence inscrite en épingles
sur la pelote, dans la commode d'en haut, mais en l'appliquant à
ma mère elle-même, au lieu qu'elle s'appliquait à moi, «ce n'est
pas de cela que je parle. Je parle de votre servante.
-- Peggotty! dit ma mère.
-- Peggotty! répéta miss Betsy avec une nuance d'indignation,
voulez-vous me faire croire qu'une femme a reçu, dans une église
chrétienne, le nom de Peggotty?
-- C'est son nom de famille, reprit timidement ma mère.
M. Copperfield le lui donnait habituellement pour éviter toute
confusion, parce qu'elle portait le même nom de baptême que moi.
-- Ici, Peggotty! s'écria miss Betsy en ouvrant la porte de la
salle à manger. Du thé. Votre maîtresse est un peu souffrante. Et
ne lambinons pas.»
Après avoir donné cet ordre avec autant d'énergie que si elle
avait exercé de toute éternité une autorité incontestée dans la
maison, miss Betsy alla s'assurer de la venue de Peggotty qui
arrivait stupéfaite, sa chandelle à la main, au son de cette voix
inconnue; puis elle revint s'asseoir comme auparavant, les pieds
sur les chenets, sa robe retroussée, et ses mains croisées sur ses
genoux.
«Vous disiez que ce serait peut-être une fille, dit miss Betsy.
Cela ne fait pas un doute. J'ai un pressentiment que ce sera une
fille. Eh bien, mon enfant, à dater du jour de sa naissance, cette
fille...
-- Ou ce garçon, se permit d'insinuer ma mère.
-- Je vous dis que j'ai un pressentiment que ce sera une fille,
répliqua miss Betsy. Ne me contredisez pas. À dater du jour de la
naissance de cette fille, je veux être son amie. Je compte être sa
marraine, et je vous prie de l'appeler Betsy Trotwood Copperfield.
Il ne faut pas qu'il y ait d'erreurs dans la vie de _cette_ Betsy-
là. Il ne faut pas qu'on se joue de ses affections, pauvre enfant.
Elle sera très-bien élevée, et soigneusement prémunie contre le
danger de mettre sa sotte confiance en quelqu'un qui ne la mérite
pas. Pour ce qui est de ça, je m'en charge.»
Miss Betsy hochait la tête, à la fin de chaque phrase, comme si le
souvenir de ses anciens griefs la poursuivait et qu'elle eût de la
peine à ne pas y faire des allusions plus explicites. Du moins ma
mère crut s'en apercevoir, à la faible lueur du feu, mais elle
avait trop peur de miss Betsy, elle était trop mal à son aise,
trop intimidée et trop effarouchée pour observer clairement les
choses ou pour savoir que dire.
«David était-il bon pour vous, enfant? demanda miss Betsy après un
moment de silence, durant lequel sa tête avait fini par se tenir
tranquille. Viviez-vous bien ensemble?
-- Nous étions très-heureux, dit ma mère. M. Copperfield n'était
que trop bon pour moi.
-- Il vous gâtait, probablement? repartit miss Betsy.
-- J'en ai peur, maintenant que je me trouve de nouveau seule et
abandonnée dans ce triste monde, dit ma mère en pleurant.
-- Allons! ne pleurez donc pas, dit miss Betsy, vous n'étiez pas
bien assortis, petite... si jamais deux individus peuvent être
bien assortis... Voilà pourquoi je vous ai fait cette question...
Vous étiez orpheline, n'est-ce pas?
-- Oui.
-- Et gouvernante?
-- J'étais sous-gouvernante dans une maison où M. Copperfield
venait souvent. M. Copperfield était très-bon pour moi, il
s'occupait beaucoup de moi: il me témoignait beaucoup d'intérêt,
enfin il m'a demandé de l'épouser. Je lui ai dit oui, et nous nous
sommes mariés, dit ma mère avec simplicité.
-- Pauvre enfant! dit miss Betsy, les yeux toujours fixés sur le
feu, savez-vous faire quelque chose?
-- Madame, je vous demande pardon... balbutia ma mère.
-- Savez-vous tenir une maison, par exemple? dit miss Betsy.
-- Bien peu, je crains, répondit ma mère. Bien moins que je ne
devrais. Mais M. Copperfield me donnait des leçons...
-- Avec cela qu'il en savait long lui-même! murmura miss Betsy.
-- Et j'espère que j'en aurais profité, car j'avais grande envie
d'apprendre, et c'était un maître si patient, mais le malheur
affreux qui m'a frappée...» Ici ma mère fut de nouveau interrompue
par ses sanglots.
«Bien, bien! dit miss Betsy.
-- Je tenais très-régulièrement mon livre de comptes, et je
faisais la balance tous les soirs avec M. Copperfield, dit ma mère
avec une nouvelle explosion de sanglots.
-- Bien, bien! dit miss Betsy, ne pleurez plus.
-- Et jamais nous n'avons eu la plus petite discussion là-dessus,
excepté quand M. Copperfield trouvait que mes trois et mes cinq se
ressemblaient trop, ou que je faisais de trop longues queues à mes
sept et à mes neuf: et ma mère recommença à pleurer de plus belle.
-- Vous vous rendrez malade, dit miss Betsy, et cela ne vaudra
rien ni pour vous, ni pour ma filleule. Allons! ne recommencez
pas.»
Cet argument contribua peut-être à calmer ma mère, mais je
soupçonne que son malaise, toujours croissant, y fit plus encore.
Il y eut un assez long silence, interrompu seulement par quelques
interjections que murmurait par-ci par-là miss Betsy, tout en se
chauffant les pieds.
«David avait placé sa fortune en rente viagère, dit-elle enfin.
Qu'a-t-il fait pour vous?
-- M. Copperfield, répondit ma mère avec un peu d'hésitation,
avait eu la grande bonté de placer sur ma tête une portion de
cette rente.
-- Combien? demanda miss Betsy.
-- Cent cinq livres sterling, répondit ma mère.
-- Il aurait pu faire plus mal, dit ma tante.»
Plus mal! c'était tout justement le mot qui convenait à la
circonstance; car ma mère se trouvait plus mal, et Peggotty, qui
venait d'entrer en apportant le thé, vit en un clin d'oeil qu'elle
était plus souffrante, comme miss Betsy aurait pu s'en apercevoir
auparavant elle-même sans l'obscurité, et la conduisit
immédiatement dans sa chambre; puis elle dépêcha à la recherche de
la garde et du médecin son neveu Ham Peggotty, qu'elle avait tenu
caché dans la maison, depuis plusieurs jours, à l'insu de ma mère,
afin d'avoir un messager toujours disponible en un cas pressant.
La garde et l'accoucheur, ces pouvoirs alliés, furent extrêmement
étonnés, lorsqu'à leur arrivée presque simultanée, ils trouvèrent
assise devant le feu une dame inconnue d'un aspect imposant; son
chapeau était accroché à son bras gauche, et elle était occupée à
se boucher les oreilles avec de la ouate. Peggotty ignorait
absolument qui elle était; ma mère se taisait sur son compte,
c'était un étrange mystère. La provision de ouate qu'elle tirait
de sa poche pour la fourrer dans ses oreilles, n'ôtait rien à la
solennité de son maintien.
Le médecin monta chez ma mère, puis il redescendit, décidé à être
poli et aimable pour la femme inconnue, avec laquelle il allait
probablement se trouver en tête-à-tête pendant quelques heures.
C'était le petit homme le plus doux et le plus affable qu'on pût
voir. Il se glissait de côté dans une chambre pour entrer et pour
sortir, afin de prendre le moins de place possible. Il marchait
aussi doucement, plus doucement peut-être que le fantôme dans
_Hamlet_. Il s'avançait la tête penchée sur l'épaule. Par un
sentiment modeste de son humble importance, et par le désir
modeste de ne gêner personne, il ne suffirait pas de dire qu'il
était incapable d'adresser un mot désobligeant à un chien: il ne
l'aurait pas même dit à un chien enragé. Peut-être lui aurait-il
glissé doucement un demi-mot, rien qu'une syllabe, et tout bas,
car il parlait aussi humblement qu'il marchait, mais quant à le
rudoyer ou à lui faire de la peine, cela n'aurait jamais pu lui
entrer dans la tête.
M. Chillip regarda affectueusement ma tante, la salua doucement,
la tête toujours inclinée de côté, puis il dit, en portant la main
à son oreille gauche:
«Est-ce une irritation locale, madame?
-- Moi!» répliqua ma tante en se débouchant brusquement une
oreille.
M. Chillip l'a souvent répété depuis à ma mère, l'impétuosité de
ma tante lui causa alors une telle alarme, qu'il ne comprend pas
comment il put conserver son sang-froid. Mais il répéta doucement:
«C'est une irritation locale, madame?
«Quelle bêtise!» répondit ma tante, et elle se reboucha rapidement
l'oreille.
Que faire après cela? M. Chillip s'assit et regarda timidement ma
tante jusqu'à ce qu'on le rappelât auprès de ma mère. Après un
quart d'heure d'absence, il redescendit.
«Eh bien! dit ma tante en enlevant le coton d'une oreille.
-- Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous
avançons tout doucement, madame.
-- Bah! bah!» dit ma tante en l'arrêtant brusquement sur cette
interjection méprisante. Puis, comme auparavant, elle se reboucha
l'oreille.
En vérité (M. Chillip l'a souvent dit à ma mère depuis); en
vérité, il se sentait presque indigné. À ne parler qu'au point de
vue de sa profession, il se sentait presque indigné. Cependant il
se rassit et la regarda pendant près de deux heures, toujours
assise devant le feu, jusqu'à ce qu'il remontât chez ma mère.
Après cette autre absence, il vint retrouver ma tante.
«Eh bien? dit-elle en ôtant la ouate de la même oreille.
-- Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous
avançons tout doucement, madame.
-- Ah! ah! ah!» dit ma tante, et cela avec un tel dédain, que
M. Chillip se sentit incapable de supporter plus longtemps miss
Betsy. Il y avait de quoi lui faire perdre la tête, il l'a dit
depuis. Il aima mieux aller s'asseoir sur l'escalier, dans
l'obscurité, en dépit d'un violent courant l'air, et c'est là
qu'il attendit qu'on vînt le chercher.
Ham Peggotty (témoin digne de foi, puisqu'il allait à l'école du
gouvernement et qu'il était fort comme un Turc sur le catéchisme),
raconta le lendemain qu'il avait eu le malheur d'entr'ouvrir la
porte de la salle à manger une heure après le départ de
M. Chillip. Miss Betsy parcourait la chambre dans une grande
agitation; elle l'avait aperçu et s'était jetée sur lui.
Évidemment, le coton ne bouchait pas assez hermétiquement les
oreilles de ma tante, car de temps à autre, quand le bruit des
voix ou des pas devenait plus fort dans la chambre de ma mère,
miss Betsy faisait sentir à sa malheureuse victime l'excès de son
agitation. Elle lui faisait arpenter la chambre en tous sens, le
secouant vivement par sa cravate (comme s'il avait pris trop de
laudanum), elle lui ébouriffait les cheveux, elle lui chiffonnait
son col de chemise, elle fourrait du coton dans les oreilles du
pauvre enfant, les confondant sans doute avec les siennes, enfin
elle lui faisait subir toute sorte de mauvais traitements. Ce
récit fut en partie confirmé par sa tante, qui le rencontra à
minuit et demi, un instant après sa délivrance; elle affirmait
qu'il était aussi rouge que moi à ce même moment.
L'excellent M. Chillip ne pouvait en vouloir longtemps à
quelqu'un, surtout en un pareil moment. Il se glissa dans la salle
à manger dès qu'il eut une minute de libre et dit à ma tante d'un
ton affable:
«Eh bien, madame, je suis heureux de pouvoir vous féliciter!
-- De quoi?» dit brusquement ma tante.
M. Chillip se sentit de nouveau troublé par la grande sévérité des
manières de ma tante: il lui fit un petit salut, et tenta un léger
sourire dans le but de l'apaiser.
«Miséricorde! qu'a donc cet homme? s'écria ma tante de plus en
plus impatientée. Est-il muet?
-- Calmez-vous, ma chère madame, dit M. Chillip de sa plus douce
voix. Il n'y a plus le moindre motif d'inquiétude, madame. Soyez
calme, je vous en prie.»
Je ne comprends pas comment ma tante put résister au désir de
secouer M. Chillip jusqu'à ce qu'il fût venu à bout d'articuler ce
qu'il avait à dire. Elle se borna à hocher la tête, mais avec un
regard qui le fit frissonner.
«Eh bien, madame, reprit M. Chillip dès qu'il eut retrouvé un peu
de courage, je suis heureux de pouvoir vous féliciter. Tout est
fini, madame, et bien fini.»
Pendant les cinq ou six minutes qu'employa M. Chillip à prononcer
cette harangue, ma tante l'observa curieusement.
«Comment va-t-elle? dit ma tante en croisant les bras, son chapeau
toujours pendu à son poignet gauche.
-- Eh bien, madame, elle sera bientôt tout à fait bien, j'espère,
répondit M. Chillip. Elle est aussi bien que possible, pour une
jeune mère qui se trouve dans une si triste situation. Je n'ai
aucune objection à ce que vous la voyiez, madame. Cela lui fera
peut-être du bien.
-- Et _elle_, comment va-t-_elle_?» demanda vivement ma tante.
M. Chillip pencha encore un peu plus la tête et regarda ma tante
d'un air câlin.
«L'enfant, dit ma tante, comment va-t-elle?
-- Madame, répondit M. Chillip, je me figurais que vous le saviez.
C'est un garçon.»
Ma tante ne dit pas un mot; elle saisit son chapeau par les
brides, le lança comme une fronde à la tête de M. Chillip, le
remit tout bosselé sur sa propre tête, sortit de la chambre et n'y
rentra pas. Elle disparut comme une fée de mauvaise humeur ou
comme un de ces êtres surnaturels, que j'étais, disait-on, appelé
à voir par le privilège de ma naissance; elle disparut et ne
revint plus.
Mon Dieu, non. J'étais couché dans mon berceau, ma mère était dans
son lit et Betsy Trotwood Copperfield était pour toujours dans la
région des rêves et des ombres, dans cette région mystérieuse d'où
je venais d'arriver; la lune, qui éclairait les fenêtres de ma
chambre, se reflétait au loin sur la demeure terrestre de tant de
nouveaux venus comme moi, aussi bien que sur le monticule sous
lequel reposaient les restes mortels de celui sans lequel je
n'aurais jamais existé.