passager, la course du temps jusqu'au jour où il s'arrêtera fixé!
au-delà, tout est abîme, éternité, dont l'œil ne peut atteindre la
fin! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de
pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en
contenir; aspirer au delà a été ma folie. J'apprends de ceci que le
mieux est d'obéir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en
sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre
que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours
le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par
des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du
monde, par la simplicité de l'humble: je sais désormais que souffrir
pour la cause de la vérité c'est s'élever par la force à la plus
haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie;
je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais à
présent pour mon Rédempteur à jamais béni.»
L'Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois:
«Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse.
N'espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les
étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets
de l'abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de
Dieu dans le ciel, l'air, la terre ou la mer; quand tu jouirais de
toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul
empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y
répondent; ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute
l'amour, dans l'avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu
regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en
toi-même un paradis bien plus heureux.
«Descendons maintenant de cette cime de spéculation; car l'heure
précise exige notre départ d'ici. Regarde! ces gardes que j'ai campés
sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche: à leur
front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec
violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève: elle
aussi je l'ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j'ai
disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment
convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce
qu'il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre
humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous
vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes,
à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par
la méditation d'une heureuse fin.»
Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam
courut en avant au berceau où Ève s'était endormie; mais il la trouva
éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n'étaient plus
tristes:
«D'où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est
aussi dans le sommeil et instruit les songes: il me les a envoyés
propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et
de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent, guide-moi:
en moi, plus de retardement: aller avec toi, c'est rester ici; rester
sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes
choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon
crime volontaire es banni d'ici. Cependant, j'emporte d'ici cette
dernière consolation, qui me rassure: bien que par moi tout ait été
perdu, malgré mon indignité, une faveur m'est accordée: par moi la
Race promise réparera tout.»
Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l'entendit charmé, mais ne
répondit point; l'archange était trop près, et de l'autre colline à
leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins
descendaient: ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu'un
brouillard du soir élevé d'un fleuve glisse sur un marais, et envahit
rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa
chaumière. De front, ils s'avançaient; devant eux le glaive
brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète: la
chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l'air brûlé de la
Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis; quand
l'Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les
conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu'au bas du
rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.
Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du
paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant: la
porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes.
Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils
essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le
lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en
main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur
chemin solitaire.
FIN DU PARADIS PERDU.