arrêt suprême: L'HOMME TROUVERA GRÂCE! Pour cette parole le ciel et
la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des
hymnes et des sacrés cantiques: de ces cantiques ton trône environné
retentira de toi à jamais béni. Car l'homme serait-il finalement
perdu? l'homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus
jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mêlant
sa propre folie! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi,
ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges
équitablement! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te
frustrera-t-il des tiennes? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il
ta bonté à néant? Ou s'en retournera-t-il plein d'orgueil, quoique
sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite,
entraînant après lui dans l'enfer la race entière des humains, par
lui corrompue? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire,
pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta
grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans
être défendues.»
Le grand Créateur lui répondit:
«Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon
sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle
puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes
comme ce que mon éternel dessein a décrété, l'homme ne périra pas
tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté
de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois
encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l'homme, quoique
forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et exorbitants
désirs. Relevé par moi, l'homme se tiendra debout une fois encore, sur
le même terrain que son mortel ennemi; l'homme sera par moi relevé,
afin qu'il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu'il
ne rapporte qu'à moi sa délivrance, et à nul autre qu'à moi.
«J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus
au-dessus des autres: telle est ma volonté. Les autres entendront mon
appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et
d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce
offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens ténébreux d'une
manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de pierre, afin qu'ils
puissent prier, se repentir et me rendre l'obéissance due: à la
prière, au repentir, à l'obéissance due (quand elle ne serait que
cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point
sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon
arbitre, la conscience: s'ils veulent l'écouter, ils atteindront
lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant
jusqu'à la fin, ils arriveront en sûreté.
«Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront
et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'endurci sera plus
endurci, l'aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et tombent
plus bas. Et nuis que ceux-ci je n'exclus de la miséricorde.
«Mais cependant tout n'est pas fait: l'homme désobéissant rompt
déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel;
affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour
expier sa trahison; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et
toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir,
à moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement
de donner la rigide satisfaction: mort pour mort.
«Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour? Qui de
vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme? et quel
juste sauvera l'injuste? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout
le Ciel?»
Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le
silence était dans le ciel. En faveur de l'homme ni patron ni
intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la
proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de
rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par
un arrêt sévère à la mort et à l'enfer, si le Fils de Dieu, en qui
réside la plénitude de l'amour divin, n'eût ainsi renouvelé sa plus
chère médiation:
«Mon Père, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La
grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus
rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes
créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être
implorée, sans être cherchée? Heureux l'homme si elle le prévient
ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans
le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni
expiation, ni offrande.
«Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur moi laisse
tomber ta colère; compte-moi pour homme. Pour l'amour de lui, je
quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette
gloire que je partage avec toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la
mort exerce sur moi toute sa fureur: sous son pouvoir ténébreux je ne
demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donné de posséder la vie en
moi-même à jamais; par toi je vis, quoique à présent je cède à la
Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.
«Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur
tombeau; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour
jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux, et je
subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La
Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse,
désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand
triomphe, j'emmènerai l'enfer captif malgré l'enfer, et je montrerai
les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu
laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'élevé
par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa
carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude
par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence;
j'y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun
nuage de colère ne restera, mais où l'on verra la paix assurée et la
réconciliation; désormais la colère n'existera plus, mais en ta
présence la joie sera entière.»
Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît
encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels,
au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. Content de
s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L'admiration
saisit tout le ciel, qui s'étonne de la signification de ces choses, et
ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi:
«Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le
genre humain sous le coup de la colère! Ô toi, unique objet de ma
complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages; l'homme
ne me l'est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te
séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant
quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter,
joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les
hommes sur la terre; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et
sors du sein d'une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du
genre humain dans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Comme en lui
périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine,
seront rétablis tous ceux qui doivent l'être; sans toi, personne. Le
crime d'Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera
imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes
ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une
nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction
pour l'homme; il sera jugé et mourra; et en mourant il se relèvera, et
en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son
sang précieux. Ainsi l'amour céleste l'emportera sur la haine
infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si
chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu'elle
continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peuvent,
n'acceptent point la grâce.
«Ô mon Fils! en descendant à l'humaine nature, tu n'amoindris ni ne
dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans
la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur
divin; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d'une entière
perdition; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de
naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'être ce Fils, étant
beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l'amour a abondé
en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce
trône ton humanité. Ici tu t'assiéras incarné; ici tu régneras à
la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l'homme, établis
par l'onction Roi universel.
«Je te donne tout pouvoir: règne à jamais; et revêts-toi de tes
mérites: je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes,
les Pouvoirs, les Dominations: tous les genoux fléchiront devant toi,
les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la
terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d'un cortège céleste,
tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes
hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents
les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés,
se hâteront à la sentence générale; si grand sera le bruit qui
réveillera leur sommeil! Alors, dans l'assemblée des saints, tu
jugeras les méchants, hommes et anges: convaincus, ils s'abîmeront
sous ton arrêt. L'enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour
toujours. Cependant le monde sera consumé; de ses cendres sortira un
ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après
leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en
actions d'or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle.
Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de
sceptre royal; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui
qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le comme
moi.»
Le Tout-Puissant n'eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des
anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans
nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie: le
ciel retentit de bénédictions, et d'éclatants hosanna remplirent les
régions éternelles. Les anges révérencieusement s'inclinèrent
devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent
sur le parvis leurs couronnes entremêlées d'or et d'amarante;
immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s'épanouir près de
l'arbre de vie, dans le paradis terrestre; mais bientôt après le
péché de l'homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait
d'abord: là elle croît encore; elle fleurit en ombrageant la fontaine
de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel
roule son onde d'ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs
d'amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur
resplendissante chevelure, entrelacée de rayons.
Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé
étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré
des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges
saisissent leurs harpes d'or, toujours accordées, et qui, brillantes à
leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux
prélude d'une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et
éveillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix
qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l'accord est
parfait dans le ciel!
«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable,
immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine
de lumière; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es
assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine
effusion de tes rayons, et qu'à travers un nuage arrondi autour de toi
comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par
leur excessif éclat, apparaissent: cependant encore le ciel est
ébloui, et les plus brillants séraphins ne s'approchent qu'en voilant
leurs yeux de leurs deux ailes.
«Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création,
Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le
Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu'aucune créature ne
pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de
sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi
il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et
par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu
n'épargnas point le terrible tonnerre de ton Père: tu n'arrêtas pas
les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure
éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles
dispersés: revenu de la poursuite, tes saints, par d'immenses
acclamations, t'exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton
Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis! Non pas de
même sur l'homme!... Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme
tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de
miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et
unique Fils n'eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner
avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus à
la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la
miséricorde et la justice, que l'on discernait sur ta face, ton Fils,
sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi,
s'offrit lui-même à la mort, pour l'offense de l'homme. Ô amour sans
exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l'amour divin!
Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera
l'ample matière de mon chant! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni
ne la séparera de la louange de ton Père.»
Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée,
passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes.
Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique,
Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes
inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l'invasion de l'antique
nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble
un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux
tristesses d'une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du
chaos qui gronde alentour; ciel inclément, excepté du côté de la
muraille du ciel quoique très-éloignée; là quelque petit reflet
d'une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête
mugissante.
Ici marchait à l'aise l'ennemi dans un champ spacieux. Quand un
vautour, élevé sur l'Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le
Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de
proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'un an
sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources
du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde; mais, dans son chemin, il
s'abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent,
à l'aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux:
ainsi, sur cette mer battue du vent, l'ennemi marchait seul çà et là,
cherchant sa proie; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n'en
trouve aucune dans ce lieu, aucune encore; mais là, dans la suite,
montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses
vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les
œuvres des hommes.
Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses
vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée
durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre; tous ceux qui sur
la terre ont leur récompense, fruit d'une pénible superstition ou d'un
zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent
ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les
ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés,
monstrueux, bizarrement mélangés, après s'être dissous sur la terre,
fuient ici, errent ici vainement jusqu'à la dissolution finale. Ils ne
vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l'ont rêvé: les
habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints
transportés ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme.
Ici arrivèrent d'abord de l'ancien monde, les enfants des fils et des
filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique
alors renommés: après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la
plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet,
bâtiraient encore s'ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels.
D'autres vinrent un à un: celui qui pour être regardé comme un dieu,
sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l'Etna, Empédocles; celui
qui pour jouir de l'Élysée de Platon, se jeta dans la mer,
Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les
idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs
tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher
mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les
hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d'un
dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi déguisés.
Ils passent les sept planètes; ils passent les étoiles fixes, et cette
sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on
a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en
mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les
voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils
lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé,
soufflant en travers de l'un et de l'autre côté, les jette à dix
mille lieues à la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez
voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent,
ballottés et déchirés en lambeaux; reliques, chapelets, indulgences,
dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en
haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et
large, appelé depuis le _paradis des fous_; lieu qui dans la suite des
temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n'était ni
peuplé ni frayé.
L'ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux; il le parcourut
longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la lueur d'une lumière naissante attira
en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand
édifice qui par des degrés magnifiques s'élève à la muraille du
ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un
ouvrage semblable à la porte d'un royal palais, embelli d'un
frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles
orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou
par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels
Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes
gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la
nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'écria en
s'éveillant: «C'est ici la porte du ciel!»
Chaque degré renfermait un mystère: cette échelle des degrés
n'était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée
invisible dans le ciel: au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou
de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la
terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du
lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés
descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension
aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la
béatitude.
Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l'heureux
séjour du paradis, s'ouvrait un passage à la terre; passage large,
beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui,
quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise,
si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les
anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient
fréquemment: d'un œil de complaisance le Très-Haut regardait
lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain,
jusqu'à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l'Égypte et au
rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites
étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le
flot de l'océan. De là parvenu au degré inférieur de l'escalier, qui
par des marches d'or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas: il
est saisi d'étonnement à la vue soudaine de l'univers.
Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des
sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il
gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide: inopinément à
ses yeux se découvre l'agréable perspective d'une terre étrangère
vue pour la première fois, ou d'une métropole fameuse ornée de
pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses
rayons: l'esprit malin fut frappé d'un pareil étonnement, quoiqu'il
eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve encore moins d'étonnement
que d'envie, à l'aspect de tout ce monde qui paraît si beau.
Il regardait l'espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant
placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la
nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu'à l'étoile
laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de
l'horizon; ensuite il regarde en largeur d'un pôle à l'autre, et, sans
plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette
son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de
l'air, sa route oblique parmi d'innombrables étoiles, qui de loin
brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d'autres
mondes; ce sont d'autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces
jardins des Hespérides renommés dans l'antiquité: champs fortunés,
bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui
habitait là heureux? Satan ne s'arrêta pas pour s'en enquérir.
Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d'or, égal au ciel en
splendeur, attire ses regards: vers cet astre il dirige sa course dans
le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le
centre ou par l'excentrique ou par la longitude, c'est ce qu'il serait
difficile de dire. Il s'avance au lieu d'où le grand luminaire dispense
de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se
tiennent à une distance convenable de l'œil de leur seigneur. Dans
leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent
les jours, les mois et les ans; elles se pressent d'accomplir leurs
mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont
tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l'univers,
et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration,
quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abîme;
tant fut merveilleusement placée sa station brillante.
Là aborde l'ennemi: une pareille tache n'a peut-être jamais été
aperçue de l'astronome, à l'aide de son verre optique, dans l'orbe
luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute
expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre.
Toutes les parties n'étaient pas semblables, mais toutes étaient
également pénétrées d'une lumière rayonnante, comme le fer ardent
l'est du feu: métal, partie semblait d'or, partie d'argent fin; pierre,
partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze,
tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron: ou
c'est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les
philosophes d'ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par
leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer
sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un
alambic à sa forme primitive.