«Pensive, je m'assis solitaire, mais je ne demeurai pas assise

longtemps: mes flancs fécondés par toi, et maintenant excessivement

grossis éprouvèrent des mouvements prodigieux, et les poignantes

douleurs de l'enfantement. Enfin, cet odieux rejeton que tu vois de toi

engendré, se frayant la route avec violence, déchira mes entrailles,

lesquelles étant tordues par la terreur et la souffrance, toute la

partie inférieure de mon corps devint ainsi déformée. Mais lui, mon

ennemi-né, en sortit, brandissant son fatal dard, fait pour détruire.

Je fuis et je criai: MORT! L'enfer trembla à cet horrible nom, soupira

du fond de toutes ses cavernes, et répéta: Mort! Je fuyais; mais le

spectre me poursuivit, quoique, à ce qu'il semblait, plus enflammé de

luxure que de rage: beaucoup plus rapide que moi, il m'atteignit, moi,

sa mère, tout épouvantée. Dans des embrassements forcenés et

souillés engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants

qui poussant un cri continu m'entourent, comme tu le vois, conçus

d'heure en heure, d'heure en heure enfantés, avec une douleur infinie

pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent dans le sein qui les

nourrit; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin; puis

sortant derechef, ils m'assiègent de si vives terreurs que je ne trouve

ni repos ni relâche.

«Devant mes yeux, assise en face de moi, l'effrayante Mort; mon fils et

mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mère, elle m'aurait bientôt

dévorée, faute d'une autre proie, si elle ne savait que sa fin est

enveloppée dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour

elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera: ainsi l'a

prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t'en préviens, évite

sa flèche mortelle; ne te flatte pas vainement d'être invulnérable

sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste: car à cette

pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut

résister.»

Elle dit: et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon; il se

radoucit et répond ainsi avec calme:

«Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me fais

voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus

ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd'hui tristes à

rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d'une manière

imprévue, et auquel nous n'avions pas pensé); chère fille, apprends

que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et

affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la

troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armés,

tombèrent avec nous.

Envoyé par eux, j'entreprends seul cette rude course, m'exposant seul

pour tous; je vais poser mes pas solitaires sur l'abîme sans fond, et

dans mon enquête errante, chercher à travers l'immense vide, s'il ne

serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de

plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C'est un

séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des

êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places

vacantes; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel,

surchargé d'une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux

troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours

m'en instruire; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt, et je

vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez

à l'aise, où en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans

être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris

et repus sans mesure; tout sera votre proie.»

Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la

Mort grimaça horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa

faim serait rassasiée; elle bénit ses dents réservées à cette bonne

heure d'abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce

discours à son père:

«Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l'ordre du

Roi tout-puissant du ciel: il m'a défendu d'ouvrir ces portes

adamantines: contre toute violence, la Mort se tient prête à

interposer son dard, sans crainte d'être vaincue d'aucun pouvoir

vivant. Mais que dois-je aux ordres d'en haut, au commandement de celui

qui me hait, et qui m'a poussée ici en bas dans ces ombres du profond

Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée moi

habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle

agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture,

qui se nourrit de mes entrailles? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu

m'as donné l'être: à qui dois-je obéir si ce n'est à toi? qui

dois-je suivre? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de

lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles; où

voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à

ton amour, je régnerai sans fin.»

Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de

tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle

lève sans délai l'énorme herse qu'elle seule pouvait lever, et que

toute la puissance stygienne n'aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne

dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine

les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent

ouvertes, avec un impétueux recul et un son discordant, les portes

infernales: leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui ébranla le

creux le plus profond de l'Erèbe.

Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir; elles

demeurent toutes grandes ouvertes: une armée, ailes étendues, marchant

enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et

ses chars rangés en ordre sans être serrés; si larges sont ces

portes! comme la bouche d'une fournaise, elles vomissent une

surabondante fumée et une flamme rouge.

Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets

du vieil abîme: sombre et illimité océan, sans bornes, sans

dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et

l'espace sont perdus; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la

nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des

éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.

Le chaud, le froid, l'humide et le sec, quatre fiers champions, se

disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons

d'atomes. Ceux-ci, autour de l'enseigne de leurs factions, dans leurs

clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés,

rapides ou lents, essaiment leurs populations aussi innombrables que les

sables de Barca ou que l'arène torride de Cyrène, enlevés pour

prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest à leurs

ailes légères. L'atome auquel adhère un plus grand nombre d'atomes

gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions

embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne: après

lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.

Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau;

dans cet abîme qui n'est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous

ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes,

doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant

Créateur n'arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes;

dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent ennemi, arrêté sur le bord

de l'enfer, regarde quelque temps: il réfléchit sur son voyage, car ce

n'est pas un petit détroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est

assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour

comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de

Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque

grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel

s'écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe

la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes

égales à de larges voiles; et, enlevé dans la fumée ascendante, il

repousse du pied le sol.

Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chaire de nuages, il monte

audacieux; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste

vide: tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb

à dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à cette

heure, si par un hasard malheureux, la forte explosion de quelque nuée

tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l'eût rejeté d'autant de

milles en haut: cet orage s'arrêta, éteint dans une syrte spongieuse

qui n'était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse

la substance crue, moitié à pied, moitié en volant; il lui faut alors

rames et voiles.

Un griffon, dans le désert, poursuit d'une course ailée sur les

montagnes ou les vallées marécageuses, l'Arimaspien qui ravit

subtilement à sa garde vigilante l'or conservé; ainsi l'ennemi

continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices,

les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares; avec sa

tête, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe,

vole.

Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix

confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l'oreille de Satan

avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce

côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l'esprit du profond

abîme qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se

trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la

lumière.

Soudain voici le trône du Chaos et son noir pavillon se déploie

immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d'une zibeline noire,

siège sur le trône à côté du Chaos: fille aînée des êtres, elle

est la compagne de son règne. Auprès d'eux se tiennent Orcus et Ades,

et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le

Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille

bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos.

«Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Nuit,

je ne viens point à dessein, en espion explorer ou troubler les secrets

de votre royaume; mais, contraint d'errer dans ce sombre désert, mon

chemin vers la lumière m'a conduit à travers votre vaste empire; seul

et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui

mène à l'endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si

quelque autre lieu envahi sur votre domaine, a dernièrement été

occupé par le Roi éthéré, c'est afin d'arriver là que je voyage

dans ces profondeurs. Dirigez ma course: bien dirigée, elle n'apportera

pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région

perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ces ténèbres

primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n'a pas d'autre but);

j'y planterai de nouveau l'étendard de l'antique Nuit. À vous tous les

avantages, à moi la vengeance!»

Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrotante et un

visage décomposé, lui répondit:

«Je te connais, étranger; tu es ce chef puissant des anges, qui

dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et

j'entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à

travers l'abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute,

confusion pire que la confusion: les portes du ciel versèrent par

millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider

ici sur mes frontières: tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le

peu qui me reste à défendre et sur lequel empiètent encore vos

divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit.

D'abord l'enfer, votre cachot, s'est étendu long et large sous mes

pieds; ensuite, dernièrement, le ciel et la terre, un autre monde,

pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d'or à ce

côté du ciel d'où vos légions tombèrent. Si votre marche doit vous

faire prendre cette route, vous n'avez pas loin; le danger est d'autant

plus près. Allez, hâtez-vous: ravages, et dépouilles, et ruines, sont

mon butin.»

Il dit, et Satan ne s'arrête pas à lui répondre: mais plein de joie

que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force

renouvelée, il s'élance dans l'immense étendue comme une pyramide de

feu: à travers le choc des éléments en guerre qui l'entourent de

toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que

le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui

s'entre-heurtent; plus en péril qu'Ulysse, lorsque d'un côté évitant

Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre.

Ainsi Satan s'avançait avec difficulté et un labeur pénible; il

s'avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu'il eut passé,

bientôt après, quand l'homme tomba, quelle étrange altération! le

Péché et la Mort, suivant de près la trace de l'ennemi (telle fut la

volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre

abîme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu'un pont

d'une étonnante longueur s'étendît de l'enfer à l'orbe extérieur de

ce globe fragile. Les esprits pervers, à l'aide de cette communication

facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux

que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière.

Mais enfin l'influence sacrée de la lumière commence à se faire

sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein

de l'obscure nuit une aube scintillante: ici de la nature commence

l'extrémité la plus éloignée; le Chaos se retire, comme de ses

ouvrages avancés; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et

moins d'hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec

aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues

apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages

brisés, il entre joyeusement au port. Dans l'espace plus vide

ressemblant à l'air, l'archange balance ses ailes déployées, pour

contempler de loin et à loisir le ciel empyrée: si grande en est

l'étendue qu'il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il

découvre les tours d'opale, les créneaux ornés d'un vivant saphir,

jadis sa demeure natale; il aperçoit attaché au bout d'une chaîne

d'or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur

serrée près de la lune. Là Satan, tout chargé d'une pernicieuse

vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta.

[Note 5: Le Christ.]

LIVRE TROISIÈME

ARGUMENT

Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde

nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il

prédit le succès de Satan, qui pervertira l'espèce humaine.

L'Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant

créé l'homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il

déclare son dessein de faire grâce à l'homme, parce qu'il n'est pas

tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de

Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa

grâce envers l'homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne

peut être accordée à l'homme si la justice divine ne reçoit

satisfaction: l'homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la

divinité; et c'est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa

postérité, il faut qu'il meure, à moins que quelqu'un ne soit trouvé

capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de

Dieu s'offre volontairement pour rançon de l'homme. Le Père l'accepte,

ordonne l'incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de

tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de

l'adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils

célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la

convexité nue de l'orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le

premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité:

quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l'ennemi

arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits,

ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan

à l'orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il

prend auparavant la forme d'un ange inférieur, et prétextant un pieux

désir de contempler la nouvelle création et l'homme que Dieu y a

placé, il s'informe de la demeure de celui-ci: Uriel l'en instruit.

Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates.

Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de

l'Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être

blâmé? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il

n'habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en

toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée. Ou

préfères-tu t'entendre appeler ruisseau de pur éther? Qui dira ta

source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de

Dieu, tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux

ténébreuses et profondes, conquête faite sur l'infini vide et sans

forme.

Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, échappé du

lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque,

dans mon vol, j'étais porté à travers les ténèbres extérieures et

moyennes, j'ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre

d'Orphée, le Chaos et l'éternelle Nuit. Une Muse céleste m'apprit à

m'aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et

pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et

souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en

vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d'aurore,

tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un

sombre tissu les a voilés!

Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses, claires

fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je

suis de l'amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et

les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en

murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces

deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en

gloire!), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Méonides, Tirésias et

Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui

produisent d'elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui

veille chante dans l'obscurité: caché sous le plus épais couvert, il

soupire ses nocturnes complaintes.

Ainsi avec l'année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas

pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni

la fleur du printemps, ni la rose de l'été, ni les troupeaux, ni la

face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours

m'environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des

belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel, où les

ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi: la sagesse à

l'une de ses entrées m'est entièrement fermée.

Brille d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière! que toutes

les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets tes

yeux à mon âme; disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards,

afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel.

Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il

siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son

regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses

ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient

comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse

toute expression; à sa droite était assise la radieuse image de sa

gloire, son Fils unique. Il aperçut d'abord sur la terre nos deux

premiers parents, les deux seuls êtres de l'espèce humaine, placés

dans le jardin des délices, goûtant d'immortels fruits de joie et

d'amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse

solitude. Il aperçut aussi l'enfer et le gouffre entre l'enfer et la

création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit

dans l'air sublime et sombre, et près de s'abattre, avec ses ailes

fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui

lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament: l'archange est

incertain si ce qu'il voit est l'océan ou l'air. Dieu l'observant de ce

regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l'avenir,

parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir:

«Unique Fils que j'ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre

adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'enfer, ni

toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos

l'interruption immense, ne l'ont pu retenir; tant il semble enclin à

une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle.

Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel,

sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement

créé et vers l'homme placé là, dans le dessein d'essayer s'il pourra

le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par

quelque fallacieux artifice; et il le pervertira: l'homme écoutera ses

mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement,

l'unique gage de son obéissance: il tombera lui et sa race infidèle.

«À qui sera la faute? À qui, si ce n'est à lui seul? Ingrat! il

avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir; je l'avais fait juste et

droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels

tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent

et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont

soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N'étant pas libres, quelle

preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur

constante foi ou de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que

ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient

voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? quel plaisir

aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la

volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines,

toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent

servi la nécessité, non pas moi?

«Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc

justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée,

comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un

décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont

décrété leur propre révolte; moi non: si je l'ai prévue, ma

prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui n'étant pas

prévue n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre

impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par

moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes,

à la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent: car ainsi je

les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu'à ce

qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur

nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut

ordonnée leur liberté; eux seuls ont ordonné leur chute.

«Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés

par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l'homme tombe déçu par les

premiers coupables. L'homme, à cause de cela, trouvera grâce; les

autres n'en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice,

dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera; mais la

miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus

éclatante.»

Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie remplissait tout le ciel,

et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d'une

nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu

se montrait dans une très-grande gloire: en lui brillait tout son Père

substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur

son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les

fît connaître à son Père, en lui parlant de la sorte:

Le Paradis Perdu · 第 5 / 25 段