Henry revint dans sa chambre.
Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de côté pour ne
plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il eût de connaître
la vérité disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il?
Quel intérêt avait-il à pousser plus loin sa lecture?
Il se mit à arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea
d'avis; il venait d'envisager la question du manuscrit à un autre
point de vue. Jusque-là, grâce à ces feuillets de papier, il avait
appris qu'on avait prémédité ce crime, mais comment avait-il été
mis à exécution? Il ne le savait pas encore.
Le manuscrit était justement devant lui à terre. Il hésita, puis
enfin le ramassa; et, retournant à sa table, il continua de lire:
«Pendant que la comtesse songe encore à cette combinaison si
simple et si hardie, le baron revient. Il réfléchit sérieusement
au cas du courrier; il pourrait être utile, à son avis, d'envoyer
chercher un médecin. Il ne reste plus un seul domestique dans le
palais, maintenant que la servante anglaise est partie: il faut
que le baron aille lui-même chercher un docteur.
» De toute façon, répond sa soeur, nous avons besoin d'un médecin.
Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et écoutez ce que
j'ai à vous dire.»
» Le baron est enthousiasmé de l'idée, l'exécution n'offre aucun
danger? Le lord, à Venise, a mené la vie d'un reclus: personne ne
le connaît de vue, excepté son banquier. Il a simplement présenté
sa lettre de crédit et, depuis, lui et le banquier ne se sont
jamais revus. Il n'a pas donné de fête et n'est allé à aucune
réception. Dans les rares occasions où il a loué une gondole pour
se promener, il a toujours été seul. En un mot, grâce à l'horrible
soupçon qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a
mené un genre de vie qui rend l'entreprise aisée.
» Le baron, homme prudent, écoute, mais sans donner encore son
opinion définitive. «Voyez ce que vous pouvez faire avec le
courrier, dit-il, je me déciderai quand je saurai le résultat de
votre conférence avec lui: avant d'y aller, écoutez un excellent
conseil: Notre homme se laisse aisément tenter par l'argent, la
seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui
demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a
répondu: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du
premier coup les mille livres.»
» La scène change; on est dans la chambre du courrier, le pauvre
malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme.
_» _La comtesse entre.
» Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire
son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de
bienveillance: il confie ses douleurs à sa gracieuse maîtresse.
Maintenant qu'il se croit à sa dernière heure, il a des remords
d'avoir été si indifférent envers sa femme. Il pourrait se
résigner à mourir, mais le désespoir s'empare de lui quand il
songe qu'il n'a rien économisé et qu'il laissera sa veuve sans
ressources, à la grâce de Dieu.
» À cette ouverture, la comtesse prend la parole.
«Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extrêmement
facile, et qu'on vous propose pour cela une récompense de mille
livres, comme legs à votre veuve?»
» Le courrier se soulève sur son oreiller et regarde la comtesse
avec une expression de surprise et d'incrédulité. Elle ne peut pas
être assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui
est dans une si triste situation. «Veut-elle dire nettement ce que
peut être cette chose aisée et dont le succès lui vaudra une si
magnifique récompense?
» La comtesse répond en confiant son projet au courrier sans le
moindre détour.
» Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier
n'est pas encore assez malade pour parler sans réfléchir. Les yeux
fixés sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalité
et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre.
» Jusqu'à présent je n'ai jamais été religieux; mais je sens que
je vais le devenir. Depuis que Votre Grâce m'a parlé, je crois au
diable.»
» C'était l'intérêt de la comtesse de ne voir que le côté comique
de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta
seulement: «Je vais vous donner une demi-heure de réflexion. Vous
êtes en danger de mort. Décidez, dans l'intérêt de votre femme, si
vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.»
» Laissé seul, le courrier pense sérieusement à sa situation et se
décide. Il se lève avec difficulté, écrit quelques lignes sur une
feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et à pas lents,
tout trébuchant, il quitte la chambre.
» La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la
chambre vide.
» Mais presque aussitôt le courrier ouvre la porte. Pourquoi
s'est-il levé?
» Milady, je viens de défendre ma vie, au cas où je reviendrais de
cette troisième bronchite. Si vous ou le baron essayez de hâter
mon départ d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de
récompense, je dirai au médecin où il pourra trouver quelques
lignes qui révéleront le crime de Votre Grâce. Dans le cas où je
n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots,
j'apprendrai au médecin où se trouve ma cachette; il est inutile
d'ajouter que la lettre sera remise à Votre Grâce si elle remplit
fidèlement ses engagements envers moi.»
» Après cette audacieuse préface, il commence à poser les
conditions auxquelles il consent à jouer son rôle, et à mourir,
pour mille livres, s'il meure de sa belle mort.
» La comtesse ou le baron devront goûter en sa présence les
aliments et les boissons qu'on lui donnera, même les médicaments
que le médecin ordonnera pour lui. Quant à la somme promise, elle
sera en une bank-note pliée dans une feuille de papier blanc sur
laquelle sera écrite une ligne sous la dictée du courrier. Ces
deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachetée à
l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prête à être mise à la
poste. Ceci fait, la lettre sera placée sous son oreiller; et tant
que le médecin aura quelque espoir de le guérir, le baron et la
comtesse auront le droit de regarder chaque jour, à l'heure qui
leur plaira, si la lettre est toujours à sa place, et si le cachet
est resté intact. Il a une dernière condition à poser. Le courrier
a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour
qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport à la
séquestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulièrement de
ce que deviendra son avare de maître, mais il n'aime pas à prendre
sa part des responsabilités qui doivent appartenir à d'autres.
» Les conditions acceptées, la comtesse appelle le baron, qui
attendait le résultat de la conférence dans la chambre à côté. On
lui dit que le courrier a cédé à la tentation.
» Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille à la
comtesse.
» L'étiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend
que le lord doit être enlevé de sa chambre dans un état
d'insensibilité complète. Mais dans quelle partie du palais doit-il
être transporté? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse
fait tout bas cette question au baron. Le baron lui répond tout
bas aussi. «Dans les caveaux!»
» Le rideau tombe.»