En entrant dans sa chambre située à l'étage supérieur, Henry posa
le manuscrit sur la table. Ses nerfs étaient excités, sa main
tremblait en tournant les pages, il tressautait aux plus petits
bruits qui se faisaient entendre dans l'escalier de l'hôtel.
Le scénario de la pièce écrite par la comtesse entrait dans le
sujet sans préliminaires.
Elle se présentait, elle et son oeuvre, avec le sans-gêne et la
familiarité d'un vieil ami: voici en quels termes:
«Permettez-moi, cher monsieur Francis Westwick, de vous nommer les
personnages de la pièce dont nous sommes convenus. Ce sont, par
ordre:
LE LORD;
LE MÉDECIN;
LA COMTESSE.
» Je ne me suis pas donné la peine, vous le voyez, d'inventer des
noms de famille. Mes rôles sont suffisamment désignés par les
professions que j'indique et par la différence sociale qui existe
entre mes personnages.
» Le premier acte commence.
» Non, avant d'entrer en matière, il faut que je vous dise bien
que la pièce est tout entière de mon invention.
» Je ne me suis aidée d'aucun événement connu, et, ce qui est plus
extraordinaire encore, je n'ai volé aucune de mes idées à un drame
français. En qualité de directeur de théâtre anglais, vous
refuserez bien entendu de me croire; mais cela n'y fait rien. Ce
qui importe, c'est mon premier acte.
» Nous sommes à Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon
d'or: la comtesse, mise avec beaucoup de goût, est assise au tapis
vert. Des étrangers de toutes les nations sont debout derrière les
joueurs, prenant part au jeu ou regardant simplement les coups. Le
lord est parmi les assistants. Il est frappé par la physionomie de
la comtesse, qu'un mélange de beauté et de laideur n'empêche pas
d'être une personne fort agréable. Il surveille son jeu et place
son argent sur son petit enjeu à elle. Elle se retourne et lui
dit:» N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance
de toute la soirée. Placez autre part, vous gagnerez peut-être.»
» Le lord, en véritable Anglais, rougit, salue et obéit. La
comtesse a prophétisé vrai. Elle continue à perdre, mais le lord
gagne le double de la somme qu'il avait risquée.
» La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle
offre sa chaise au lord.
» Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce
qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce prêt. Ce sera une
véritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau
et perd encore. Le lord sourit d'une manière fort aimable et la
prie de lui emprunter encore une petite somme. À partir de ce
moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son frère, le
baron, qui tente la fortune dans la salle à côté, voit ce qui se
passe et vient rejoindre le lord et la comtesse.
» Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le rôle
important et remarquable.
» Ce personnage a commencé sa vie par une véritable passion pour
la chimie expérimentale, cette passion est fort surprenante chez
un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une
connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au
baron qu'il était possible de résoudre ce fameux problème de _la
pierre philosophale. _Il a depuis longtemps épuisé toutes ses
ressources en coûteuses expériences. Sa soeur l'a ensuite aidé de
sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille
confiés à un de ses amis, banquier à Francfort.
» La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherché
une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au début de sa
périlleuse carrière il est le favori de la Fortune, il gagne
souvent, hélas! Et la dégradante passion du jeu remplace dans son
âme l'enthousiasme de la science.
» Au moment où la pièce commence, la chance a abandonné le baron.
Il songe à tenter une dernière expérience pour découvrir le secret
de transformer en or de vils métaux. Mais comment payera-t-il les
frais de cette expérience. Comment? répond la Destinée, écho
moqueur.
» Les gains que vient de faire sa soeur avec l'argent du lord lui
suffiront-ils? Inquiet du résultat, il donne à la comtesse des
conseils pour jouer. Mais alors sa malchance s'étend sur sa soeur:
elle se met à perdre encore et encore, jusqu'à son dernier sou.
» L'aimable et riche anglais offre un troisième prêt; mais la
comtesse, en femme délicate, refuse absolument. En quittant la
table, elle présente son frère au lord. Ces messieurs se mettent à
causer ensemble. Le lord demande la permission de venir le
lendemain à l'hôtel de la comtesse pour lui présenter ses
respects. Le baron l'invite aussitôt à déjeuner. Le lord accepte
en jetant un dernier regard de respectueuse admiration à_ _la
comtesse.»
Mais ce regard n'a pas échappé au frère. Le lord prend congé
d'eux.
» Une fois seul avec sa soeur, le baron lui parle à coeur ouvert.
«Nos affaires sont désespérées, il nous faut trouver un remède
héroïque. Attendez-moi ici pendant que je vais prendre quelques
renseignements sur ce lord. Vous avez évidemment produit une
grande impression sur lui; si nous pouvons nous en servir pour
avoir de l'argent, il faut à tout prix que la chose se fasse.»
» La comtesse reste alors seule en scène et, dans un monologue,
montre à nu son caractère.
» C'est un rôle à la fois sympathique et antipathique. Il y a dans
sa nature, à côté d'un grand désir de faire le bien, de grands
défauts qui la poussent au mal. Elle sera bonne ou mauvaise,
suivant les circonstances. Produisant beaucoup d'effet partout où
elle va, cette dame est naturellement en butte à une foule de
bruits calomnieux. Elle proteste énergiquement dans cette scène
contre un de ces bruits indignes qui représente le baron comme son
amant et non comme son frère. Elle finit en exprimant un vif désir
de quitter Hombourg, car c'est dans cette ville que la calomnie a
commencé. Le baron revient et entend ses dernières paroles: «Oui,
dit-il, vous quitterez Hombourg si vous le voulez, mais à la
condition que vous le quitterez avec le titre de fiancée du lord.»
» La comtesse est tout à la fois étonnée et choquée; elle répond
que si le lord éprouve de l'affection pour elle il ne lui en
inspire aucune: elle va plus loin, elle déclare qu'elle ne le
recevra pas. «Faites votre choix, répond le baron, épousez le
revenu de ce lord ou laissez-moi me vendre moi et mon titre à la
première femme riche quelle qu'elle soit_, _qui voudra m'acheter.»
» La comtesse l'écoute toute surprise. Est-il possible que le
baron parle sérieusement? «La femme qui est prête à me payer
reprend-il, n'est pas loin, elle se trouve dans la salle à côté.
C'est la veuve d'un riche usurier juif. Elle a l'argent qui m'est
nécessaire pour arriver à la solution de mon grand problème. Je
n'ai qu'à consentir à être son mari et je deviens aussitôt
millionnaire. Réfléchissez, si vous voulez, cinq minutes à ce que
je viens de vous dire, mais quand je reviendrai, que je sache qui
de nous deux se marie pour l'argent, vous ou moi.»
» La comtesse l'arrêta comme il s'en allait.
» Les moindres sentiments sont poussés chez elle à l'extrême.
«Quelle est la femme digne de ce nom, s'écria-t-elle, qui a besoin
de réfléchir pour se sacrifier quand l'homme à qui elle est toute
dévouée le lui demande? Elle n'a pas besoin de cinq minutes. Elle
lui tend la main et lui dit:» Immolez-moi sur l'autel de votre
gloire; je suis prête à vous servir de marchepied; prenez ma
liberté et ma vie, pourvu que j'aide à votre triomphe.»
» Le rideau tombe sur cette situation émouvante.»
«Jugez d'après mon premier acte, monsieur Westwick, et dites-moi,
en toute sincérité, sans crainte de me faire tourner la tête, si
vous ne me trouvez pas capable d'écrire une pièce?»
Henry s'arrêta un peu, entre le premier et le second acte,
réfléchissant non pas au mérite de la pièce, mais à l'étrange
coïncidence qu'il y avait entre tous les incidents racontés par la
comtesse et ceux qui avaient précédé le désastreux mariage de son
frère, le premier lord Montbarry.
Est-ce que la comtesse, dans la situation d'esprit où elle se
trouvait actuellement ne se faisait pas illusion en croyant avoir
affaire à son imagination tandis qu'elle n'exerçait que sa
mémoire?
La question était trop grave pour être ainsi résolue du premier
coup. Sans s'appesantir sur cette pensée, Henry tourna la page et
commença la lecture du second acte. Le manuscrit continuait ainsi:
«Le deuxième acte s'ouvre à Venise. Quatre mois se sont écoulés
depuis la scène de la table de jeu. L'action se passe maintenant
dans le salon d'un palais vénitien. Le baron, seul, songe à ce qui
s'est passé depuis la fin du premier acte. La comtesse s'est
sacrifiée; le mariage a eu lieu, mais non sans tiraillements, à
cause de certaines discussions d'argent relatives au contrat.
» Des bureaux de renseignements ont appris au baron que le revenu
du lord provient en grande partie de ce qu'on appelle des biens
substitués. En prévision d'événements malheureux, il doit
évidemment faire quelque chose pour sa femme. Qu'il assure par
exemple sa vie pour une somme que le baron indique et qu'il
s'arrange de façon à ce que cette somme revienne à sa veuve au cas
où il mourrait le premier.
» Le lord hésite, mais le baron ne perd pas son temps en
discussions stériles. «Considérons le mariage comme rompu, dit-il,
et brisons la.» Le lord cède peu à peu; il serait prêt à souscrire
pour une somme inférieure à celle qu'on lui demande. Le baron
répond d'un ton sec: «Je ne marchande jamais.» Le lord est
amoureux, et naturellement il finit par consentir.
» Jusque-là le baron n'a pas à se plaindre. Mais quand le mariage
est célébré et que la lune de miel est finie, le lord prend sa
revanche. Le baron a rejoint les nouveaux époux dans un vieux
palais qu'ils ont loué à Venise. Il est toujours à_ _la recherche
de la _pierre_ _philosophale. _Son laboratoire est installé dans
les caves du palais, afin que les odeurs de ces expériences
n'incommodent pas la comtesse. L'obstacle éternel au succès de sa
découverte est le manque d'argent. Sa position, en ce moment, est
des plus critiques; il a des dettes d'honneur qu'il faut
absolument payer. Il demande fort amicalement au lord de lui
prêter de l'argent. Le lord refuse en termes très secs et presque
durs. Le baron s'adresse à sa soeur et la prie d'user de son
influence en sa faveur. Tout ce qu'elle peut répondre, c'est que
son mari, qui n'est plus amoureux d'elle, s'est révélé sous son
véritable caractère, celui d'un avare fieffé. Le sacrifice du
mariage a été consommé et il a été inutile.
» Telle est la situation au début du deuxième acte.
» L'entrée de la comtesse vient troubler le baron dans sa
méditation. Elle est en proie à la rage. Des paroles de colère
s'échappent de ses lèvres: quelques moments s'écoulent avant
qu'elle rentre suffisamment en possession d'elle-même pour pouvoir
parler. Elle vient d'être insultée à deux reprises, d'abord par
une personne de son service, ensuite par son mari. Sa femme de
chambre, une Anglaise, a déclaré qu'elle ne voulait pas servir
plus longtemps la comtesse. Elle abandonne ses gages, mais veut
retourner immédiatement en Angleterre.
» Interrogée sur les motifs qui la font agir ainsi, elle répond
insolemment et en termes voilés, qu'une honnête femme ne peut pas
servir la comtesse, surtout depuis que le baron est arrivé. La
comtesse fait ce que toute femme aurait fait à sa place: indignée,
elle chasse sur-le-champ cette misérable.
» Le lord, entendant sa femme parler haut, quitte le cabinet de
travail où il avait l'habitude de s'enfermer avec ses livres et
demande ce que signifie cette dispute. La comtesse lui dit les
paroles outrageantes et la conduite de la femme de chambre. Le
lord non seulement déclare qu'il approuve la conduite de cette
domestique, mais il exprime les doutes qu'il a sur la fidélité de
sa femme si crûment qu'il est impossible de les répéter: «Si
j'avais été homme, dit la comtesse, si j'avais eu une arme à ma
portée, je l'aurais tué sans pitié.»
» Le baron, qui jusque-là a écouté en silence, prend alors la
parole: «Permettez moi de finir la phrase pour vous, dit-il; vous
l'auriez frappé à mort, et par cet acte de violence, vous vous
seriez privée de la prime d'assurance qui revient à la veuve,
prime si nécessaire pour tirer votre frère de l'intolérable
situation dans laquelle il est maintenant.»
» La comtesse rappelle gravement au baron qu'il n'y a pas là
matière à plaisanter. Après ce que le lord lui a dit, elle ne
doute pas qu'il ne communique ses infâmes soupçons à ses avocats
en Angleterre. Si elle ne fait rien pour l'en empêcher, avant peu
elle sera divorcée et déshonorée, en proie à la calomnie, sans
autres ressources que ses bijoux pour ne pas mourir de faim.
» À ce moment, le courrier que le lord a engagé en Angleterre pour
l'accompagner dans ses voyages, traverse la scène avec une lettre
qu'il va mettre à le poste. La comtesse l'arrête et demande à
regarder l'adresse. Elle la garde un instant et la montre à son
frère. L'écriture est du lord: la lettre est adressée à ses
avocats à Londres.
» Le courrier part pour la poste. Le baron et la comtesse se
regardent en silence.
» Ils n'ont pas besoin de parler. Ils comprennent parfaitement
leur position, et le seul remède leur apparaît dans sa triste
clarté. L'alternative est bien simple: «Déshonneur et ruine, ou
mort de milord et argent de l'assurance!»
» Le baron, fort agité, se promène de long en large, se parlant à
lui-même. La comtesse saisit des lambeaux de phrases.
» Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par
son séjour dans les Indes; d'un rhume que le lord a depuis deux ou
trois jours; de complications inattendues qui font que les
indispositions aussi légères que les rhumes se terminent
quelquefois par de graves maladies et par la mort.
» Il s'aperçoit que la comtesse l'écoute et lui demande si elle
n'a rien à lui proposer, elle, qui malgré tous ses défauts, a au
moins le mérite de toujours parler franchement.
» N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien
sérieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux?»
» Le baron répond en hochant gravement la tête. De quoi a-t-il
peur? Qu'on examine le corps après la mort? Non pas: il se moque
qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inquiète, c'est de savoir comment
administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un
médecin quand il se dit sérieusement malade, et quand il y a un
médecin il y a toujours danger d'être découvert. Il y a en outre
le courrier, fidèle au lord, tant que le lord le paiera. Si le
médecin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de
quelque chose. Le poison, pour faire secrètement son oeuvre, doit
être administré à différentes reprises et par doses graduelles. La
moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux
d'assurances peuvent avoir des soupçons et refuser de payer. Dans
l'état actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni
permettre à sa soeur de le tenter pour lui.
» Le lord parait ensuite. Il a sonné plusieurs fois le courrier et
l'on n'a pas répondu à son appel. Que signifie ce silence?
» La comtesse lui répond en se contenant--pourquoi en effet
aurait-elle donné à son indigne époux la satisfaction de lui
laisser voir combien était profonde la blessure qu'il lui avait
faite;--elle rappelle au lord qu'il a envoyé le courrier à la
poste. Le lord lui demande d'un air soupçonneux si elle a regardé
la lettre. La comtesse répond froidement qu'elle ne s'occupe pas
de ce qu'il peut écrire; puis, à propos du rhume qu'il a, elle lui
demande s'il désire consulter un médecin. Le lord répond qu'il est
assez grand pour se soigner lui-même.
» À ce moment le courrier paraît, revenant de la poste. Le lord
lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il
veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans
son lit: il a autrefois déjà guéri des rhumes de cette façon et il
veut encore en essayer cette fois.
» Le courrier obéit, mais semble le faire à contre-coeur.
» Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-là n'a pas pris part
à la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de
temps il compte encore rester à Venise. Le baron répond
tranquillement: «Parlons franchement, milord; si vous voulez que
je quitte votre maison, vous n'avez qu'à le dire et je pars.» Le
lord se tourne du côté de sa femme et lui demande si elle est
capable de supporter l'absence de son frère, et prononce ce
dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un
imperturbable sang-froid; rien en elle ne trahit la haine mortelle
qu'elle a pour le misérable qui l'a insultée: «Vous êtes le maître
dans cette maison, milord, répond-elle simplement, faites comme il
vous plaira.»
» Le lord regarde tour à tour sa femme et le baron, et soudain
change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son
frère une menace pour lui? C'est probable, car il s'excuse
maladroitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage!
» Les excuses du lord sont interrompues par l'entrée du courrier,
qui revient avec des citrons et de l'eau chaude.
» La comtesse remarque pour la première fois que cet homme a l'air
malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le
lord ordonne à son courrier de le suivre et de venir faire la
limonade dans sa chambre à coucher. La comtesse fait observer que
le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant,
l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhumé; il s'est
trouvé exposé à un courant d'air dans la boutique où il a acheté
les citrons; et il se sent tour à tour chaud et froid et demande
la permission de se jeter un instant sur son lit:
» C'était un véritable appel à l'humanité de la comtesse: elle
offre donc de faire elle-même la limonade. Le lord prend le
courrier par le bras et lui dit tout bas: «Surveillez la, qu'elle
ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-même;
ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.»
» Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre.
» La comtesse fait la limonade et le courrier la porte à son
maître.
» En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si
étourdi qu'il est obligé de s'appuyer, pour se soutenir, sur le
dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours
bienveillant pour ses inférieurs, lui offre le bras; «J'ai bien
peur, mon pauvre garçon, que vous ne soyez réellement malade.» Le
courrier fait cette réponse extraordinaire: «C'en est fait de moi,
monsieur, j'ai attrapé la mort!»
» Naturellement, la comtesse est étonnée: «Vous n'êtes cependant
pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier; à votre
âge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.»
» Le courrier regarde la comtesse d'un air désespéré:
«J'ai la poitrine faible, milady, j'ai déjà eu deux bronchites. La
seconde fois un grand médecin fut appelé en consultation; il
regardait ma guérison comme un miracle: «Faites attention, m'a-t-il
dit, si vous avez une troisième bronchite, aussi sûr que deux
et deux font quatre, vous êtes un homme mort.» Je ressens dans mes
os, milady, le même froid que j'ai eu les deux premières fois, et
Je vous le répète, j'ai attrapé la mort à Venise.»
» Après quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans
sa chambre. La comtesse reste seule en scène. Elle s'assied et
regarde la porte par laquelle le courrier est sorti: «Ah! Mon
pauvre garçon, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution
avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi! Si
vous pouviez seulement guérir votre rhume avec un peu de limonade
chaude, et _lui _s'il pouvait attraper la mort à votre place!».
» Elle s'arrête soudain, réfléchit un instant et se lève en
poussant un cri de triomphe. Une idée sans pareille, une idée
merveilleuse vient de traverser son esprit comme un éclair.
Substituer un de ces deux hommes à l'autre, et son désir est
accompli. Où sont les obstacles? Il n'y a qu'à enlever le lord de
sa chambre, de gré ou de force, à le garder secrètement prisonnier
dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les
circonstances. Il n'y a qu'à placer le courrier dans le lit devenu
vide, à appeler un médecin qui le voie malade, dans le rôle du
lord; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.»
Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment
d'horreur s'était emparé de lui. La question qu'il s'était posé à
la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel intérêt, et un
intérêt terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents
du second acte avaient reproduit les moindres détails de la vie de
son frère avec autant de vérité qu'au premier acte. Le monstrueux
complot révélé par les lignes qu'il venait de lire était-il le
produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle
cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'écrire sous la
dictée de ses criminels souvenirs?
Si la dernière hypothèse était la vraie, son frère avait été
assassiné; le crime avait été longuement prémédité par la femme à
laquelle il avait donné son nom!
Pour comble de fatalité, c'était Agnès elle-même qui avait
innocemment poussé vers les coupables l'homme qui devait être
l'agent passif du crime.
Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour
arracher la vérité à la comtesse ou pour la dénoncer à la justice
comme une criminelle impunie.
Arrivé à la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la
chambre: c'était le gérant. Il était presque méconnaissable; il
gesticulait et parlait comme un homme au désespoir.
«Entrez si vous voulez, dit-il à Henry. Tenez, monsieur, je ne
suis pas superstitieux, mais je commence à croire que les crimes
portent avec eux leur châtiment. Cet hôtel est maudit! Qu'est-ce
qui arrive ce matin? Nous découvrons qu'un assassinat a été commis
autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle
encore une chose épouvantable: une mort. Une mort soudaine et
horrible dans la maison! Entrez et voyez vous-même! Je vais donner
ma démission, monsieur Westwick: je ne peux pas lutter contre la
fatalité qui me poursuit ici.»
La comtesse était étendue sur son lit: le médecin et la femme de
chambre debout à ses côtés ne la quittaient pas du regard. De
temps en temps, sa respiration lourde et pénible se faisait
entendre comme celle d'une personne oppressée dans son sommeil.
«Va-t-elle mourir? demanda Henry.
--C'est fini, répondit le docteur, elle est morte de la rupture
d'un anévrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour
ainsi dire mécaniques, ils peuvent durer encore des heures.»
Henry regarda la femme de chambre. Elle n'avait que bien peu de
chose à lui apprendre. La comtesse avait refusé de se coucher et
s'était mise à son pupitre pour continuer à écrire. Trouvant qu'il
était inutile de lui faire la moindre remontrance, la femme de
chambre l'avait quittée pour aller prévenir le gérant Au plus vite
on envoya chercher un médecin, et quand il arriva, il trouva la
comtesse étendue morte sur le parquet. Voilà tout ce qu'elle avait
à dire.
En sortant, Henry regarda le pupitre et vit une feuille sur
laquelle la comtesse avait tracé ses dernières lignes. Les lettres
étaient presque illisibles. Henry put seulement déchiffrer ces
mots: «Acte premier», et: «Personnages du drame» Jusqu'à la fin,
la misérable folle avait pensé à sa pièce et elle l'avait
entièrement recommencée.