XXI

Les chambres réservées au premier pour les voyageurs étaient au

nombre de trois: deux chambres à coucher donnaient l'une dans

l'autre et communiquaient à gauche à un salon. Jusque-là, tout

était fort bien; mais il n'en était pas de même pour la troisième

chambre à coucher qu'Agnès devait habiter avec la fille aînée de

lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre

située à droite du salon était occupée par une dame anglaise,

veuve; toutes les autres pièces du premier étage étaient également

louées. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agnès au second.

Lady Montbarry se plaignit en vain de cette séparation; la femme

de confiance répondit qu'il lui était impossible de demander à un

des voyageurs déjà installés de céder sa place; elle ne pouvait

qu'exprimer son regret qu'il en fût ainsi et assurer à miss

Lockwood que sa chambre du deuxième était une des meilleures de

l'hôtel.

Quand la femme se fut retirée, Lady Montbarry remarqua Agnès

assise à l'écart et semblant ne prendre aucun intérêt à la

question, qui la touchait cependant directement.

Était-elle malade?

Non. Elle se sentait seulement un peu fatiguée et énervée par ce

long voyage, en chemin de fer.

Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si

une demi-heure de promenade à l'air frais du soir ne la remettrait

pas.

Agnès accepta avec plaisir.

Ils se dirigèrent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la

brise venant des lagunes.

C'était la première fois qu'Agnès venait à Venise. La fascination

qu'exerce sur tout le monde la «Ville des Eaux» fit une grande

impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une

demi-heure s'était écoulée, il y avait près d'une heure, quand

lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin

rentrer pour le dîner, qui depuis longtemps les attendait.

En revenant, près de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une

dame en grand deuil qui semblait flâner sur la place.

Cette dame tressaillit en reconnaissant Agnès accompagnée du

nouveau lord Montbarry et, après un moment d'hésitation, elle se

décida à les suivre à une certaine distance jusqu'à l'hôtel.

Lady Montbarry reçut Agnès fort gaiement, à cause de ce qui

s'était passé en son absence.

Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était sortie, que la femme de

confiance apportait à Lady Montbarry un petit billet écrit au

crayon. C'était de la dame veuve qui occupait la chambre située de

l'autre côté du salon, chambre qu'on avait espéré faire avoir à

Agnès. Mme James, c'était le nom de la dame, disait qu'elle avait

appris le désir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que

sa chambre soit confortable et aérée, il lui importait peu d'être

au premier ou au second étage; elle offrait donc, avec le plus

grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait déjà enlevé

ses bagages, miss Lockwood pouvait emménager immédiatement dans la

chambre n° 13 _bis, _qui était à son entière disposition.

«Je voulais voir aussitôt Mme James, continua lady Montbarry, pour

la remercier personnellement de son extrême obligeance, mais on

m'a affirmé qu'elle était sortie sans faire connaître l'heure à

laquelle elle rentrerait; je lui ai écrit un mot de remerciement,

pour lui dire que nous espérions bien demain pouvoir remercier de

vive voix Mme James de sa gracieuseté. En outre, j'ai fait

descendre vos malles: tout est prêt; allez voir, ma chère, et

jugez par vous-même si cette charmante dame ne vous a pas cédé la

plus jolie chambre de la maison!» Lady Montbarry quitta aussitôt

Agnès pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dîner.

La nouvelle chambre plut beaucoup à Agnès. Deux grandes fenêtres

donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal.

Les murs et le plafond étaient décorés de fort bonnes copies de

Raphaël. Une grande armoire massive très belle aurait pu abriter

de la poussière deux fois plus de robes que n'en avait Agnès; dans

une encoignure de la chambre, à la tête du lit se trouvait un

cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur

l'escalier de service de l'hôtel.

Après avoir examiné tout cela d'un coup d'oeil, Agnès s'habilla

aussi vite que possible. Au moment où elle allait entrer au salon,

une femme de chambre lui demanda sa clef.

«Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit

la fille, je vous rapporterai la clef au salon.»

Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame

seule se promenait dans le couloir du second étage; tout à coup

elle se pencha par-dessus la rampe.

Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet

de toilette par l'escalier de service un seau à la main. Dès

qu'elle fut descendue, la dame qui était au deuxième,--est-il

nécessaire de dire que c'était la comtesse?--se précipita en bas

de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se

cacha derrière les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se

dépêcha de terminer son ouvrage, ferma à double tour la porte du

cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entrée et alla au salon

rendre la clef à Agnès.

La famille était en train de dîner; tout à coup un des enfants fit

remarquer qu'Agnès n'avait pas sa montre. Dans sa hâte de changer

de toilette, l'avait-elle laissée dans la chambre à coucher. Agnès

quitta aussitôt la table pour aller chercher sa montre. Au moment

où elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au

cas où il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le

supposait, Agnès trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant

de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit

jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du

cabinet de toilette, et s'assura que tout était bien fermé. Elle

sortit et donna un double tour à la porte d'entrée derrière elle.

Dès qu'elle eut disparu, la comtesse, qui étouffait dans sa

cachette, alla écouter à la porte, jusqu'à ce que le silence fût

complètement rétabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de

toilette, dont elle tira la porte sur elle-même. De l'intérieur,

on l'aurait crue fermée aussi bien que quand Agnès avait fait

jouer le pêne dans la serrure.

Pendant que la famille Montbarry dînait, Henry Westwick arriva de

Milan.

Quand il entra dans la salle à manger et qu'il s'avança pour lui

tendre la main, Agnès sentit une bouffée de plaisir lui monter au

visage. Henry était aussi heureux qu'elle de la revoir.

Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut

un éclair, mais un éclair d'espérance.

Elle vit son visage s'épanouir et eut presque regret de

l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner.

Aussitôt elle se réfugia dans une phrase de bienvenue banale et

lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laissés à

Milan.

Henry prit place à table et fit une peinture amusante des

difficultés que son frère avait avec la danseuse et le directeur

peu délicat d'un théâtre de Paris. Les choses en étaient, parait-il,

arrivées à un tel point qu'on avait été obligé de faire appel

à la justice, qui avait tranché le différend en faveur de Francis.

Aussitôt son procès gagné, le directeur anglais avait quitté Milan

pour se rendre, toujours accompagné par sa soeur, à Londres où les

affaires de son théâtre l'appelaient. Décidée à ne plus jamais

passer le seuil de l'hôtel vénitien où elle avait passé deux

mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point

assister au festin de famille, sous prétexte de maladie. À son

âge, les voyages la fatiguaient, et elle était fort heureuse de

rentrer en Angleterre avec son frère.

Tout en causant, la soirée s'avançait et il fallut songer à

coucher les enfants.

Au moment où Agnès se levait pour quitter la table avec l'aînée

des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer

soudain. Il avait l'air sérieux et préoccupé, et quand sa nièce

s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout à coup:

«Marianne, dites-moi où vous allez coucher.»

Marianne, tout étonnée, répondit qu'elle allait comme d'habitude

coucher avec tante Agnès.

Peu satisfait de cette réponse, Henry demanda si la chambre

qu'elles avaient était près de celles de leurs compagnons de

voyage.

À la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry

faisait toutes ces questions, Agnès raconta le service que lui

avait rendu Mme James.

«Grâce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et

moi nous sommes de l'autre côté du salon.»

Henry ne répondit rien; mais en ouvrant la porte pour laisser

passer Agnès, il avait l'air de mauvaise humeur; il attendit dans

le corridor jusqu'à ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre

fatale, puis aussitôt il appela son frère:

«Venez, Stephen, allons fumer un peu.»

Dès que les deux frères furent seuls, Henry expliqua le motif qui

l'avait poussé à se renseigner sur la position des chambres à

coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontré la comtesse à

Venise, et lui avait répété tout ce qui s'était passé entre eux:

Henry raconta textuellement ce qu'il savait.

«L'idée qu'a eue cette femme de céder sa chambre ne me semble pas

claire. Sans inquiéter ces dames en leur disant ce que je viens de

vous apprendre, ne pouvez-vous pas prévenir Agnès de fermer

soigneusement sa porte.»

Lord Montbarry répondit que sa femme avait déjà fait cette

recommandation à miss Lockwood et qu'on pouvait être certain

qu'elle prendrait toutes les précautions possibles pour elle et

pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda

l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de

pièce assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention

sérieuse.

Pendant que les deux hommes avaient quitté l'hôtel pour faire leur

petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait été le

théâtre de tant d'événements bizarres, une scène étrange où

l'aînée des enfants de lady Montbarry jouait le rôle principal.

On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite

Marianne, et, jusque-là, l'enfant s'était à peine aperçue qu'elle

était dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa

prière, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la tête

du lit. Un instant après, Agnès la vit sauter debout en poussant

un cri de terreur: elle montrait une petite tache brune au milieu

d'un des espaces blancs du plafond à panneaux sculptés:

«C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux

pas coucher ici.»

Voyant qu'il était inutile de la raisonner en ce moment, Agnès

l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa

mère. Là, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les

efforts qu'on fit furent inutiles: l'impression produite sur son

jeune esprit ne pouvait disparaître par la persuasion. Marianne ne

put expliquer la frayeur qui l'avait saisie: il fut impossible de

lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait semblé être

une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur

si on la lui faisait revoir. On décida donc qu'elle passerait la

nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes soeurs et la

nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir.

Une demi-heure après, Marianne dormait les bras enlacés autour du

cou de sa soeur. Lady Montbarry et Agnès retournèrent dans l'autre

chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si étrangement

effrayé l'enfant; elle était à peine visible et provenait sans

doute de la négligence d'un ouvrier, peut-être bien encore d'une

infiltration d'eau répandue dans la chambre au-dessus.

«Je ne comprends vraiment pas l'idée qui a germé dans la tête de

Marianne, dit lady Montbarry.

--Je soupçonne la nourrice d'être un peu cause de ce qui s'est

passé, reprit Agnès; elle a probablement raconté à l'enfant

quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-là

ne se doutent pas du danger qu'il y a à frapper l'imagination d'un

enfant. Vous devriez en parler demain à la nourrice.»

Lady Montbarry regarda la chambre de tous les côtés, avec une

véritable admiration.

«C'est délicieusement arrangé, dit-elle. Cela ne vous fait rien,

n'est-ce pas, Agnès, de coucher ici seule?»

Agnès se mit à rire.

«Je suis si fatiguée, répondit-elle, que je vais vous souhaiter le

bonsoir sans retourner au salon.»

Lady Montbarry se dirigea vers la porte.

«Je vois votre boîte à bijoux là, sur la table, n'oubliez pas de

fermer à clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette.

--Merci, c'est déjà fait, j'ai essayé la clef moi-même, dit Agnès.

Puis-je vous être bonne à quelque chose avant de me mettre au lit?

--Non, ma chère, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre

exemple. Bonne nuit, Agnès, je vous souhaite d'excellents rêves

pour votre première nuit à Venise.»

L'hôtel hanté · 第 26 / 36 题