«Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main.
C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pièce.»
Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait
d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait
nouvellement changé le numéro, répondit:
«Mon séjour à Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de
plus à me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le
dire maintenant. Avez-vous déjà fait choix d'un sujet? Je connais
le goût du public anglais mieux que vous, je peux donc vous
épargner une perte de temps inutile.
--Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un à
traiter. Si vous avez une idée, donnez-la-moi; je réponds des
personnages et du dialogue.
--Vous répondez des personnages et du dialogue, répéta Francis.
C'est hardi pour un commençant! Je me demande si j'arriverai à
ébranler votre sublime confiance en vous-même, en vous proposant
le sujet le plus difficile à manier qui soit au théâtre? Que
diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et
d'essayer un drame où il y aurait des apparitions, des spectres.
Notez bien que ce serait une histoire vraie, basée sur des faits
qui se sont passés dans cette ville même, une histoire à laquelle
nous sommes mêlés vous et moi.»
Elle le saisit aussitôt par le bras et l'entraîna au milieu de la
place déserte, loin des groupes qui fourmillaient sous la
colonnade.
«Maintenant! dit-elle vivement, ici où personne ne peut nous
écouter, je veux savoir comment je puis être mêlée à ce drame?
Comment?_ _comment?»
Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience
d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'était
amusé de son outrecuidante confiance en elle-même, et il n'avait
fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commença à
considérer la chose à un autre point de vue. Sachant tout ce qui
s'est passé dans le vieux palais avant sa transformation en hôtel,
il était possible que la comtesse pût lui donner quelque
explication sur ce qui était arrivé à son frère, à sa soeur et à
lui-même; à tout le moins, elle pouvait peut-être lui faire
quelque révélation curieuse, capable de servir de donnée à un
auteur de talent pour un bon gros drame. La prospérité de son
théâtre était la seule chose qui l'occupait,
«Je suis peut-être sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une
pièce pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.»
C'est à cause de ces motifs, dignes de l'entier dévouement à l'art
dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pièces à
succès, qu'il raconta ce qui lui était arrivé à lui et à ses
parents dans l'hôtel hanté. Il ne passa même pas sous silence la
terreur superstitieuse qui avait envahi la naïve femme de chambre
de Mme Narburry.
«Tristes matériaux, si vous les considérez avec les yeux de la
raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique
dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de
la famille à leur entrée dans la chambre fatale, jusqu'à ce
qu'enfin vienne le parent à qui le fantôme invisible qui hante la
chambre se montrera, pour lui apprendre tout entière la terrible
vérité. Voilà de quoi faire une pièce, j'espère, comtesse, et une
pièce de premier choix!»
Il s'arrêta. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra même
pas les lèvres. Il se pencha pour la regarder de plus près.
Quelle impression avait-il produite sur elle? Malgré tout son
esprit et toute son habileté, il ne pouvait le deviner. Elle_
_était debout devant lui, exactement comme devant Agnès, quand
celle-ci s'était décidée à répondre nettement à la question
qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de
pierre. Ses yeux étaient grands ouverts et fixes, la vie semblait
avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle
était aussi froide que les pavés sur lesquels ils marchaient. Il
lui demanda si elle était malade.
Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler à un
mort.
«Vous n'êtes sûrement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre
au sérieux ce que je viens de vous dire?»
Ses lèvres se mirent à remuer. Elle semblait faire un effort pour
parler.
--«Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.»
Elle finit par reprendre possession d'elle-même.
Une faible étincelle vint animer la fixité sombre et froide de ses
yeux. Un moment après, elle parla d'une façon intelligible.
«Je n'avais jamais songé à l'autre monde, murmura-t-elle, comme
une femme parlant en rêve.»
Elle se rappelait maintenant sa dernière entrevue avec Agnès; elle
se souvenait de la confession qui lui était échappée, de la
prédiction qu'elle avait faite à cette époque.
Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet,
elle continua à suivre tranquillement sa pensée, les yeux hagards,
sans songer un instant à lui.
«J'ai prédit que quelque événement sans importance nous
rassemblerait encore une fois. Je me suis trompée: ce ne sera pas
un événement sans importance qui nous rapprochera. J'ai prédit que
je serais peut-être la personne qui lui dirait ce qu'est devenu
Ferraris, si elle m'y forçait. Puis-je subir une autre influence
que la sienne? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand _elle_
le verra, LE verrai-je aussi, moi?»
Sa tête s'affaissa; ses paupières se fermèrent lourdement; elle
poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le
sien pour la soutenir et essaya de la ranimer.
«Allons, comtesse, vous êtes fatiguée et excitée. Vous avez assez
parlé ce soir. Laissez-moi vous conduire à votre hôtel. Est-ce
loin d'ici?»
Il fit un mouvement qui la fit remuer; elle tressaillit comme s'il
l'avait soudainement réveillée d'un profond sommeil.
«Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil hôtel sur
le quai. Mon esprit est dans un état étrange; j'ai oublié le nom.
--L'hôtel Danieli?
--Oui!»
Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la
Piazzetta. Là, quand ils furent devant la lagune éclairée par la
pleine lune, elle l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la
Riva degli Schiavoni.
«J'ai quelque chose à vous demander. Laissez-moi un peu
réfléchir.»
Après un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses
idées.
«Allez-vous coucher ce soir dans la chambre?» dit elle.
Il lui répondit qu'un autre voyageur l'occupait,
«Mais le gérant me l'a réservée pour demain, si je la désire,
ajouta-t-il.
--Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser,
--À qui?
«À moi!»
Il tressaillit à son tour.
«Après ce que je vous ai dit, vous voulez réellement coucher dans
cette chambre, demain soir?
--Il faut que j'y couche.
--N'avez-vous pas peur?
--J'ai horriblement peur.
--Je le pensais bien, après ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc
prendriez-vous la chambre? Vous n'y êtes pas obligée.
--Je n'étais pas obligée de venir à Venise lorsque j'ai quitté
l'Amérique, répondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je
prenne et que je garde cette chambre jusqu'à...»
«Elle s'arrêta. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous
intéresse pas.»
Il était inutile de discuter, Francis changea le sujet de la
conversation.
«Nous ne pouvons rien décider ce soir, dit-il; j'irai vous voir
demain matin, et vous me direz la décision que vous aurez prise.»
Ils continuèrent à se diriger vers l'hôtel. En arrivant, Francis
lui demanda si elle était à Venise sous son propre nom.
Elle secoua la tête.
«Je suis connue ici comme veuve de votre frère, on m'y connaît
aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux être _incognito,
_cette fois à Venise; je voyage sous un nom anglais fort
vulgaire.»
Elle hésita et resta sans parler.
«Que m'est-il donc arrivé? murmura-t-elle. Je me souviens de
certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai déjà oublié le nom
de l'hôtel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que
j'ai pris.»
Elle l'entraîna précipitamment dans la salle d'attente où se
trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs.
Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arrêter
sur le nom anglais qu'elle avait pris: Mme James.
«Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens
la tête lourde. Bonne nuit.»
Francis rentra chez lui tout en se demandant ce qu'amèneraient les
événements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris
un nouveau tour. Comme il traversait le vestibule, un des
domestiques le pria de passer au bureau de l'hôtel. Il y trouva le
gérant, qui le reçut gravement, comme s'il avait quelque chose de
fort sérieux à lui annoncer.
Il était au regret de savoir que M. Francis Westwick avait, comme
les autres membres de la famille, éprouvé un mystérieux malaise
dans le nouvel hôtel. Il avait été informé confidentiellement de
l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre à
coucher. Sans avoir la prétention de discuter la chose, il était
obligé de prier M. Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui
réservait pas la chambre en question, après ce qui s'était passé.
Francis répondit sèchement, un peu froissé du ton qu'avait pris le
gérant:
«J'aurais peut-être renoncé à coucher dans la chambre, si vous
l'aviez conservée pour moi. Désirez-vous que je quitte l'hôtel?»
Le gérant vit la maladresse qu'il avait commise et se hâta de la
réparer.
«Certainement non, monsieur! Nous ferons de notre mieux pour vous
satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande
pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait déplu. La réputation
d'un établissement comme celui-ci est fort importante et mérite
qu'on s'en occupe. Puis-je espérer que vous nous ferez la faveur
de ne rien dire de ce qui s'est passé en haut? Les deux Français
nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.»
Ces excuses ne laissèrent à Francis d'autre alternative polie que
de céder à la requête du gérant.
--«Cela met fin au projet insensé de la comtesse, pensa-t-il en
lui-même, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse!»
Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris;
on lui répondit que tous deux étaient en route pour Milan. Comme
il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua
le chef des garçons qui marquait sur les bagages les numéros des
chambres où on devait les monter. Une malle surtout attira son
attention par la quantité extraordinaire de vieux bulletins qui y
étaient collés. Le garçon la marquait justement alors; le numéro
était 13 _bis._
Francis regarda aussitôt la carte attachée sur le couvercle. Elle
portait un nom anglais: Mme James!
Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle était
arrivée de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au
salon de lecture. Il alla regarder dans la pièce qu'on lui
désignait et y vit une dame seule. Il s'avança un peu et se trouva
face à face avec la comtesse.
Elle était assise dans un endroit sombre, la tête baissée et les
bras croisés sur sa poitrine.
«Oui, dit-elle avec un ton d'impatience fébrile, avant que Francis
ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas
vous attendre. Je me suis décidée à venir ici avant que personne
n'ait pu prendre la chambre.
--L'avez-vous retenue pour longtemps? demanda Francis.
--Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine.
Je l'ai prise pour une semaine.
--Qu'est-ce que miss Lockwood a donc à faire dans tout cela?
--Elle a tout à y faire; il faut qu'elle couche dans la chambre.
Je la lui donnerai quand elle viendra.»
Francis commença à comprendre l'idée superstitieuse qui la
poursuivait.
«Comment vous, une femme instruite, seriez-vous réellement comme
la femme de chambre de ma soeur! s'écria-t-il. En supposant que le
pressentiment absurde que vous avez soit une chose sérieuse, vous
prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon frère, ma soeur et
moi n'avons rien vu, comment miss Agnès Lockwood découvrira-t-elle
ce qui ne nous a pas été révélé? C'est une parente éloignée de
Lord Montbarry, c'est seulement une cousine.
--Elle était plus près du coeur de Montbarry qu'aucun de vous,
répondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu'à son dernier jour,
mon misérable mari s'est repenti de l'avoir abandonnée. Elle verra
ce qu'aucun de vous n'a vu: elle aura la chambre.»
Francis écouta, cherchant en vain à trouver la raison qui avait pu
faire prendre à la comtesse une pareille résolution.
«Je ne vois pas quel intérêt vous avez à tenter cette expérience,
dit-il.
--Mon intérêt est de ne pas l'essayer! Mon intérêt est de fuir
Venise, et de ne jamais revoir Agnès Lockwood, ni aucune personne
de votre famille!
--Qu'est-ce qui vous empêche de le faire?»
Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage: «Je ne sais
pas plus que vous ce qui m'en empêche, s'écria-t-elle. Une volonté
plus forte que la mienne me pousse à ma perte, en dépit de moi-même!»
Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en
aller.
«Laissez-moi, dit-elle; laissez-moi à mes réflexions.» Francis la
quitta, fermement persuadé qu'elle avait perdu la raison. Pendant
le reste de la journée, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit
se passa tranquillement. Le lendemain matin, il déjeuna de bonne
heure, décidé à attendre au restaurant l'arrivée de la comtesse.
Elle entra et commanda tranquillement son déjeuner, elle avait
l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle à la
hâte et lui demanda s'il lui était arrivé quelque chose pendant la
nuit. «Rien, répondit-elle.
--Avez-vous reposé aussi bien que d'habitude?
--Tout aussi bien. Avez-vous reçu des lettres ce matin? Savez-vous
quand _elle _viendra?
--Je n'ai pas reçu de lettres. Allez-vous réellement rester ici?
La nuit n'a-t-elle pas changé la résolution que vous avez prise
hier?
--Pas le moins du monde.» L'animation qui avait éclairé son visage
quand elle le questionnait sur Agnès disparut aussitôt qu'il eut
répondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait
avec une complète indifférence, comme une femme qui n'avait plus
aucun espoir, aucun intérêt, qui en avait fini avec tout et qui ne
vivait plus que mécaniquement et comme un automate.
Francis sortit pour se rendre où vont tous les voyageurs, admirer
les tombeaux du Titien et du Tintoret. Après quelques heures
d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait à l'hôtel. Elle
était de son frère Henry et lui recommandait de revenir
immédiatement à Milan. Le propriétaire d'un théâtre français,
récemment arrivé de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la
fameuse danseuse que Francis avait engagée, et de la décider à
rompre avec lui et à accepter des appointements plus élevés.
Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frère que
lord et lady Montbarry, avec Agnès et les enfants, arriveraient à
Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures à
l'hôtel, ajoutait Henry, et ils ont télégraphié au gérant pour
retenir les pièces dont ils ont besoin. Il serait, je crois,
absurde de notre part de les prévenir, cela n'aurait d'autre
résultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les
chasser du meilleur hôtel de Venise. Nous serons cette fois en
nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantômes! J'irai,
bien entendu, à leur rencontre et je tenterai encore une fois la
chance dans ce que tu appelles si bien l'_Hôtel hanté. _Arthur
Barville et sa femme sont déjà à Trente; deux parentes de sa femme
les accompagnent dans leur voyage à Venise.
Indigné de la conduite de son collègue parisien, Francis fit ses
préparatifs pour quitter Venise le jour même.
En sortant, il demanda au gérant si l'on avait reçu la dépêche de
son frère. Elle était arrivée et, à la grande surprise de Francis,
les chambres étaient déjà retenues.
«Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres
membres de la famille, dit-il ironiquement.»
Le gérant répondit avec tout le respect possible sur le même ton:
«Le numéro 13 _bis _est réservé, monsieur; il est occupé par une
étrangère. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le
droit d'empêcher l'argent d'entrer dans l'hôtel.»
En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien
ajouter. Il était honteux de se l'avouer à lui-même, mais il avait
une curiosité irrésistible de savoir ce qui se passerait quand
Agnès arriverait à l'hôtel. Il monta dans sa gondole, sans avoir
répété à personne ce que lui avait dit Mme James.
Vers le soir du troisième jour, lord Montbarry et ses compagnons
de voyage arrivèrent exacts au rendez-vous.
Mme James, accoudée à la fenêtre de sa chambre, les guettait; elle
vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa
femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants;
Agnès, la dernière de tous, apparut ensuite sous la petite
portière noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de
lord Montbarry, sauta à son tour sur les marches. Elle n'avait pas
de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'hôtel, la
comtesse, qui l'épiait avec sa lorgnette, la vit s'arrêter un
instant pour regarder la façade de l'édifice. Agnès était très
pâle.